Qu’est-ce que tu fais là, petite ?
La vieille malle à mots était entrouverte, la petite me regardait avec de grands yeux confiants, un léger sourire en coin, une main plongée dans la malle, l’autre agrippée au bord pour ne pas tomber. Elle ne répondit pas mais laissa glisser son regard vers l’ouverture obscure. Je m’approchais, il y avait là-dedans mes vieux écrits, ceux que j’avais enfermés à perpétuité.
J’avais tout laissé derrière moi, j’étais devenue la cow-girl solitaire qu’on voit partir de dos dans le lointain d’une route désolée balayée par les petites boules de paille. Les racines lentement arrachées, j’avais enfin trouvé la force de ne plus me retourner vers cet horizon fondant dans l’amer des sarcasmes. « m aaaar asm » La malle émit quelques chuchotements auxquels la petite répondit par un minuscule rire.
Elle s’écarta en l’ouvrant davantage. Des mots s’y agitaient paisiblement comme contenus dans un profond sommeil. J’en puisais une poignée. Ils me glissaient entre les doigts. J’attrapais quelques grappes couchées sur un feuillet jauni.
C’est drôle (ou pas) ce qu’on trouve dans ces vieux écrits. Des jeux d’amour et de douleur, des pensées chiffonnées, des phrases balafrées, du romantisme glauque tartinée sur des miettes d’espoir. Des mots qui dansent autour d’un feu pas toujours très joyeux, ou, au contraire descendent, euphoriques, dans des profondeurs bienveillantes. J’observais ces mots mordillés, amochés, ballottés sans scrupule entre les états d’âme. Des mots inventés par des hémorragies de rêves, des mots plongés dans des puits de silence, incantés sur des pages exsangues, mots accusés de tous les maux, des mots complices de crimes de lèse-poésie. Qu’avais-je quitté d’autre qu’une maison de papier ?
Cette plongée dans le passé saturait l’atmosphère, la malle devenait une boite de Pandore que je refermais avant que trop de mots ne se répandent.
Allez, ce ne sont que des mots, ces vieilles breloques enfilées sur des phrases effilochées par le temps.
La petite se tenait accroupie à côté de moi.
– Tu ne m’enfermes pas, moi ?
– Toi, tu es un personnage. On ne range pas les personnages dans une malle. Ils sont libres d’aller et venir une fois que leur rôle est terminé. Et parfois, ils reviennent.
– J’ai un rôle ?
– Celui d’avoir ouvert la malle. Maintenant tu vas pouvoir rejoindre les autres.
– Les autres ?
– Regarde, ils sont tous là, les ombres des Territoires. Janice, Héloïse, Céline, Sophia et son poisson rouge, les ils, les elles, le fossoyeur et la funambule, le chat mort et vivant… Et puis ma chère Jodh…
Je posais mon pinceau à côté des crayons de couleur. Ils me regardaient. Je n’avais besoin d’aucun mot pour les aimer toujours.

Eux1214 (Eux – 2014 – crayon aquarellables)

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