Ils ont l’air de comploter. Leurs coups d’oeil sur le côté, l’attitude de resserrement, le groupe. Taisez-vous ! L’homme, le grand, il regarde par ici. Je ne crois pas qu’il m’ait vue. Je suis bien cachée derrière mon air détaché. Je me replie quand même un peu. Recul. Un pas. Tous ces gens autour ont aussi l’air ailleurs, mais ils le regardent, je ne perds pas une miette de leur manège, je discerne leurs interrogations comme si c’était les miennes. Deux pas. Le brouhaha est incessant. Bouillie de sons en catimini. Trois pas. Derrière toi, attention, le mur se rapproche, tu vas… CHUuuuuute !
Reprise en demi-teinte. J’ai mal partout. Dedans, dehors, autour. Je bleuis à vue d’oeil. L’homme est accoudé au bar, il discute avec un ami. Leurs échanges de sourires, de mots murmurés, d’approbations, leur façon de boire en connivence. Tout indique qu’ils sont amis. Brouille. Je vois trouble malgré mes tentatives de mise au point. Mal en point, tu veux dire. L’homme 0214_354regarde sa montre, il fait un geste à l’autre. Un enfant déboule près d’eux, il se dirige vers moi une télécommande à la main, il me vise en appuyant sur les boutons. Changement de programme. Le gosse a attiré l’attention sur l’endroit où je me trouve. Les deux hommes comprennent-ils que je les observe ? Ils se lèvent, s’évaporent dans l’obscurité. Où suis-je ? La scène devient confuse, elle tangue, je perds l’équilibre. Tête la première dans le sas de compression. Noir.
Des voix, lointaines, se rapprochent. Les mots deviennent distincts. Elle reprend connaissance. Laissez-la respirer. J’ouvre les yeux et cherche autour de moi ce qui retient ainsi leur attention. Je me sens nauséeuse, fétu de chair dans l’oeil d’une tempête. L’homme me demande comment je vais. Nulle part, je lui réponds. Ne bougez pas, nous avons appelé les secours. L’enfant me regarde avec de grands yeux étonnés. Il tient toujours la télécommande. Je le supplie, Rembobine, petit. Appuie sur le bouton, celui avec les flèches. Une chance sur deux, passé ou à venir. Tout est bon à prendre, sauf le mode lecture. Vas-y, maintenant, tu es un héros…
Je me vois me relever, me déplier, voler à l’envers, le mur se remet à sa place, je repose pieds au sol, le public s’éparpille, se détache. Je redeviens soluble dans la foule. J’observe les deux hommes en marche arrière, ils recrachent leur café dans leur tasse. L’enfant passe à côté d’eux à reculons, il tient une petite figurine qu’il fait planer dans les airs. Tout mou ve  ment     de vi ent         trè s    l e  n   t…. Arrêt sur image.
Je lâche le déclencheur de l’appareil photo, le monde repart. La photo sera floue. Trop longue pause, on n’y verra rien. Faux, on y verra tout ce qu’il y a à voir. L’homme regarde droit dans mon objectif. Oeil contre oeil. Effet mouillé. Echange de reflets. Lui en moi moi en lui. Nos pupilles se dilatent sur l’océan d’humeur aqueuse. Vous en avez pour longtemps ? me demande-t-il. Je sursaute et balbutie un non, tout en ramassant mon sac à dos. Je ne vous chasse pas. Pas le moins du monde. Si vous pouviez laisser la télécommande, elle peut encore servir. Euh… oui oui, bien sûr. Je la lui tends maladroitement, il la rattrape en effleurant le bouton arrêt. Je disparais.
t140906monde
(photos prises au Palais de Tokyo, en février 2014 et en septembre 2006)
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