suite de la deuxième partie

*

Le restant de la journée se déroulait sans désordre autre que la cacophonie des oiseaux de mer indifférents à ce qui se passait chez les hommes. Ce fut le soir le plus difficile, l’endormissement, j’avais du mal à trouver le sommeil, mais il finit par avoir raison de mes inquiétudes. Je me réveillais de bonne heure, pleine d’énergie et décidée à ne pas me laisser démonter le moral par quelques divagations.

Sur le coup de dix heures on frappa à ma porte. Je m’approchais lentement sans faire de bruit, quand les coups résonnèrent de nouveau.

– C’est le facteur. J’ai un recommandé pour vous.

Le facteur… je regardai dans le judas… une silhouette se découpait sur le palier éclairé. J’ouvris.

– Bonjour. J’ai un recommandé pour monsieur Sant.

Je lui répondis que monsieur Sant habitait l’étage du dessus.

– Il ne répond pas. Vous pouvez le lui prendre ? Je suis déjà passé plusieurs fois. Je ne peux pas laisser un avis de passage, il ne vient jamais chercher ses recommandés au bureau.

– Non, je ne peux pas. Je le croise très rarement et…

– …C’est embêtant. Vous n’êtes que deux dans l’immeuble. Vous pourriez vous rendre service.

– Et si je ne le vois pas, j’en fais quoi du recommandé ?

Il insistait.

– Vous signez et je le glisse sous sa porte.

– C’est légal, ça ?

– Entre nous, je connais le zigoto qui habite au-dessus et la légalité et lui, enfin… disons que la légalité n’est pas la même pour tout le monde. Il faut composer avec les diverses situations.

– Ah, dites donc vous avez une drôle de conception… Après tout, donnez, je vais signer, mais vous allez le glisser sous sa porte, on est d’accord.

Tout en signant de manière illisible, je lui demandais s’il y avait longtemps que le reste de l’immeuble était inhabité ?

– Je n’y ai jamais vu personne d’autre que le bonhomme du haut. Je crois que les autres appartements sont insalubres. C’est même étonnant que vous puissiez y loger, mon frère vit à deux rues d’ici, il dit que cet immeuble est pourri. Certains prétendent même qu’il est hanté.

– Vous y croyez ?

– Non, pour moi, c’est un immeuble comme un autre. Je n’y ai jamais été poursuivi par un revenant. C’est une façon de parler parce que le type du dessus est bizarre et y vit seul. A part vous, maintenant… mais rien ne me prouve que vous-même n’êtes pas un fantôme. Ah ah ! Vous savez, on s’ennuie un peu l’hiver par ici, on parle, on s’invente des histoires. Faut pas vous en faire. Tout est réglo. Au fait, c’est quoi votre nom ? Je ne me souviens pas avoir déjà eu du courrier pour vous.

– Jocas. Héloïse Jocas.

– Vous avez bien fait votre changement d’adresse ?

Je lui assurais que c’était fait.

– Alors, c’est que vous n’avez pas beaucoup d’ennemis, ah ah ah. Allez, bonne journée m’dame.

Je refermais la porte. Au bout de quelques instants, j’entendais le facteur redescendre. J’allais me faire un café. Ensuite, je sortirais, j’avais besoin de me plonger dans la vie de la cité. Voir du monde, sentir le vent, marcher.

Au moment de sortir, je trouvais la lettre recommandée que le facteur avait finalement glissée sous ma porte. J’étais furieuse, il s’était bien fichu de moi. Je la porterais donc moi-même. Je montais l’escalier d’un pas décidé, et toquais à la porte de monsieur Sant. Il ne répondait pas. Je me baissais pour glisser la lettre sous la porte. Pas moyen de la faire passer, quelque chose bloquait la fente de l’autre côté sur toute la longueur. J’essayais de forcer un peu jusqu’à froisser la lettre, j’allais la laisser là, sur le sol, quand je pensai la mettre dans la boîte aux lettres. Je redescendais vivement faisant grincer toutes les marches lorsque j’entendis un pas monter à ma rencontre. Son pas, cela ne faisait aucun doute. Nous avancions l’un vers l’autre. Il n’y avait plus que quelques marches entre nous. Il regardait le sol et montait machinalement, il ne semblait pas s’être aperçu de ma présence. J’attirais son attention.

– Bonjour.

L’homme leva la tête et me toisa rapidement de son regard sombre, puis baissa les yeux et recommença son ascension, me forçant à me coller contre le mur. Je lui tendis la lettre, précisant que le facteur me l’avait remise pour lui. Il marqua un temps d’arrêt et regarda à peine le courrier, sans le prendre.

– Elle n’est pas pour moi.

Il leva les bras d’un air détaché et repartit.

– Mais…

– Ouvrez-la si vous voulez, marmonna-t-il.

– Ah, je peux l’ouvrir ? Le cahier que vous me donnez pour écrire, il ne faut pas, mais votre lettre, oui ? Dites, j’essaie de vous rendre service…

– Je ne vous ai rien demandé.

– Je vais la mettre dans votre boîte aux lettres et vous en ferez ce que bon vous semble.

– Bien.

– Bonne journée à vous aussi.

Il se retourna.

– Le cahier. Vous ne l’avez pas ouvert ?

– Pourquoi je l’aurais ouvert ?

– Même après ce qui s’est passé ?

– Il s’est passé quelque chose ? Ah oui, le facteur, la lettre… j’allais oublier.

– Vous savez à quoi je fais allusion.

– Non, je ne sais rien. Les allusions je ne connais pas. Je vis dans le concret. Si nous devons rester au bord des allusions, vous pouvez reprendre votre cahier, vous d’un côté et moi de l’autre.

– Et bien rendez-le moi. Mais ça ne changera pas ce qui a eu lieu. Je suis désolé.

– Ah, je déteste qu’on dise qu’on est désolé. C’est de l’excuse bidon. De la déculpabilisation à deux sous.

– D’accord. D’ailleurs je ne suis nullement désolé. Je ne le suis jamais. Les choses arrivent parce qu’elles doivent arriver. Et si quelqu’un est responsable de ce qui VOUS arrive, c’est vous. Et nous ne devrions pas rester dans cet escalier…

– Ne vous mettez pas en colère, ce n’est pas mon intention d’être désagréable. J’apprécie que nous vivions en bon voisinage. Notre relation…

– Notre relation… vous êtes amusante de parler de relation entre nous… Vous savez ce qu’on pense de moi dans les parages. Vous-même, que pensez-vous ? Tenez, seriez-vous entrée chez moi l’esprit tranquille l’autre jour si je ne vous avais pas arrêtée sur le seuil ?

– Sans doute…

– Vous dégouliniez de peur… si vous voulez un conseil, apprenez à limiter vos émotions, vous dégagez trop de phéromones.

– Hé, dites donc… des phéromones…comme si… n’importe quoi ! En tout cas, sachez que je me fiche pas mal de ce que les gens pensent de vous, de moi, d’eux-mêmes. La seule chose que je sais, c’est que je me sens chez moi ici, et que votre présence, si bourrue qu’elle soit, est rassurante.

Il ne répondait pas, secouant la tête comme ces petits chiens pendulaires qu’on voit parfois sur les banquettes arrière des voitures. L’image n’était pas très flatteuse mais j’avais tellement besoin de me détendre qu’elle faillit me faire pouffer de rire. Ce dont je m’abstins difficilement.

Il tendit la main vers la lettre que je tenais.

– Je vais vous en débarrasser. Pour le cahier, c’est vous qui voyez. Vous pouvez me le rendre. Vous pouvez l’ouvrir. Vous pouvez le garder dans le tiroir. Comme vous voulez.

– … dans le tiroir ? Comment savez-vous ?

– Je conçois que tout ceci a de quoi perturber votre bon sens. Mais n’allez pas tirer des conclusions hâtives. Puisque je ne vous fais pas peur, je vous attends chez moi. Je ne vous promets pas de répondre à toutes vos interrogations mais…

Subitement, nous fûmes plongés dans le noir.  L’homme était plus près que moi de l’interrupteur. Je lui intimai d’appuyer sur le bouton.

Quelque chose se mit à vibrer autour de nous….app…appuyez sur l’interrupteur… elle te dit d’appuyer sur l’interrupteur…  haaapp… ces chuchotements me glacèrent le sang. …je vous attends chez moi… il attend chez nous… les voix se superposaient de plus en plus bruyantes, de plus en plus nombreuses. Je crois que l’homme me parlait, mais ses mots se perdaient dans la tempête déchainée par une horde délirante invisible. J’essayais… une longue marche jusqu’à l’interrupteur.. plus de marche tomber... de trouver une marche, la rambarde à laquelle je me cramponnais tremblait sous ma main… Enfin, je l’entendis, lui, par delà les voix.

– Ne bougez pas ! Je vais rallumer. J’y suis presque. Essayez de vous calmer… ne bouge pas… il s’en occupe… perdu l’interrupteur… cherche le cherche le… nous nous en occupons… qui parle se demande-t-elle ?… je me calme… tu nous calmes… oublie le calme… fait peur… l’interrupteur fait nuit, j’ai peur… il y est presque… que c’est long… je prendrais bien encore un peu de cette fragrance… ce n’est plus de la peur, c’est une poltronnerieun interrupteur pour éteindre la frayeur… je vous en prends deux… au moins… nous sommes désolés pour cette… rupture de stock.

J’essayais de rester debout. Me calmer, comment voulait-il que je me calme ? Les voix m’assaillaient, chuchotant, hurlant, chantonnant, tout à la fois. J’essayais de balancer mon bras pour atteindre le mur et reprendre mon équilibre vacillant. Mais j’étais paralysée, je me souvenais du néant de la veille.

– Dépêchez-vous, je vous en prie ! …elle nous en prie, on fait ce qu’on peut… quelque chose prie qu’on se dépêche… que feriez-vous si je vous demandais en mariage… j’accepterais bien des noces avec une épouse épouvantéeoh, je vous ai taché, mon encre coule un peu, veuillez signer pour moi.. pour nous… …voulez-vous être moi ?… jusqu’à la fin des temps, ma chère que vous êtes ravissante, mais vous fuyez un peu… restez donc avec nous… vous prendrez bien une tasse de thé, j’en fais de l’excellent… avec une larme de…

Les voix cessèrent simultanément avec le retour de la lumière. Monsieur Sant était près de l’interrupteur sur lequel son doigt était encore appuyé.

– Ça va ? me demanda-t-il.

Non, ça n’allait pas. Mes jambes flanchaient, je m’écroulais sur les marches. Mon visage était trempé de larmes, j’étais proche de la crise de nerf. Ça ne pouvait pas aller. Le souffle rauque, la voix cassée, je lui demandais :

– C’était quoi ces voix ?

– Pas grand chose. Vous devriez remonter chez vous, vous êtes très pâle. On se verra tout à l’heure.

– Le facteur m’a dit que… des fantômes ?

– N’allez pas imaginer n’importe quoi. Commencez par ne plus avoir peur du noir, ça aidera.  Et puis, vous vous habituerez. Tout est question d’habitude.

[vers l’îlot 4 la fin]

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