Non, je ne vais pas vous parler de l’excellent et apocalyptique roman de Cormac McCarthy ni du film tiré du livre (le film est bien si on n’a pas lu le livre). Je vous emmène tracer la route du côté de Marseille.

C’était en août 2011, un lundi, j’avais suivi mon mari lors d’un déplacement professionnel. Deux jours à Marseille. Une ville que j’avais découverte avec beaucoup de plaisirs (j’adore la cuisine marseillaise) deux mois auparavant dans les mêmes conditions. Comme j’avais déjà fait le tour du Marseille pittoresque lors de mon précédent passage et que je ne suis pas douée pour le lèche-vitrine, je m’étais fait un programme alléchant de visite hors la ville. Cette fois, j’irais me balader du côté des calanques.
Me voilà donc fin prête, dans mon sac à dos un plan, un trajet, la liste des bus à prendre, mon appareil photo. Me manquait juste l’eau que j’achèterais en chemin. C’est vers 11h30, après avoir papoté avec une amie qui était sur place, que je prenais la route chaussée de petites sandales. Nous noterons trois points d’inconscience qui me caractérisent : ne pas prévoir d’eau en partant sous le soleil marseillais, mettre des sandales sans savoir où je mets les pieds ni combien de temps il me faudra marcher (j’avais prévu de prendre des bus), et considérer mon appareil photo comme un engin redoutable m’octroyant une invulnérabilité certaine. Il est vrai que sans lui, je suis une trouillarde comme vous avez pas idée.
J’avais noté qu’il me fallait prendre le bus 83 à partir du Vieux Port puis le 19 jusqu’à son terminus, un petit port nommé la Madrague de Montredon. Au bout de ce parcours, je me retrouvais seule dans le bus avec trois jeunes asiatiques. Là, ça a cafouillé un peu. Je devais continuer mon chemin en bus mais en vérifiant les horaires sur un panonceau je vis qu’il fallait attendre une bonne heure. Qu’à cela ne tienne, j’allais acheter de l’eau et visiter un peu cette Madrague, petit port très compact où je ne vis âme qui vive. Même les asiatiques avaient disparu. Pas le moindre commerce ouvert. « Fermé le lundi », c’était bien ma chance. Il était midi passé et le soleil du mois d’août commençait à bien m’échauffer. Je retournais à l’arrêt des bus. Attendre ? Pas trop mon truc. Je regardais mon plan et décidais de me lancer à pied sur la seule route qui partait vers ma destination. C’était pas difficile il n’y en avait qu’une. Très vite elle longea la mer. Je tenais mon appareil photo la lanière enroulée autour du poignet, le doigt sur le déclencheur. Il y avait un petit vent très agréable et quelques légers nuages qui rendaient supportables la soif et la chaleur. Parfois une automobile passait à grand vitesse, me déséquilibrant un peu en coupant le vent. J’ai la chance d’avoir un bon débit de marche, ce pourquoi d’ailleurs j’aime marcher seule, à mon rythme. Mes jambes adorent avaler la route, et là je les sentais follement libres, à Paris c’est moins drôle, il y a toujours des feux ou des obstacles pour nous arrêter.
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Je marchais donc et fatalement je commençais à sentir la sécheresse m’envahir. Bah, je n’étais pas au bout de monde, je me disais que je finirais bien par arriver quelque part. Je vis alors un établissement surplombant la mer avec un petit parking plein de voitures. Un restaurant, visiblement ouvert.
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Mon intention première était de me nourrir d’un sandwich, mais je n’allais pas chipoter, il me fallait boire et reprendre du carburant protéiné pour continuer à avancer. La carte était plutôt alléchante. Je suis entrée, l’intérieur était joli et très agréable, un serveur souriant me donna une table à l’ombre, c’était parfait. Je déjeunais d’une brochette de lotte accompagnée d’un demi-litre d’eau gazeuse et d’un café. J’étais prête à reprendre la route.
C’est ainsi que je suis arrivée aux Goudes, un port touffu où des vacanciers se baignaient, mangeaient, buvaient, riaient… trop de monde, j’ai fait un tour rapidement et bien que la soif recommence à se faire sentir, je n’ai pas eu envie de m’arrêter. Un vieux monsieur m’a parlé de chapeau de soleil… j’avais dû l’oublier lui aussi. Je suis montée un peu au-dessus du village, là où les terres sont désertiques, où les chevilles se tordent, où les cailloux entrent dans les sandales des têtes de linottes. Je longeais les ravins regardant le manège d’une voiture de police qui tournait, revenait, repartait. Etre seule dans un tel endroit, c’est une sensation délicieuse qui donne l’impression que le monde nous appartient ou qu’on appartient au monde, c’est une ouverture absolue, une acceptation de l’être à l’osmose universelle… Mouillée ! je venais de me recevoir une grande giclée d’eau de mer. Redescente sur Terre.
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Je regardais mon plan, je me sentais capable de continuer jusqu’à Callelongue, l’ultime port que l’on rejoint par la route, ensuite commence le chemin des calanques. Mes sandales commençaient à me chauffer gravement les pieds, j’aurais pu prendre le bus, j’avais vu qu’un arrêt existait non loin de là. Je me fixais l’objectif d’aller jusqu’à l’arrêt suivant, et puis ce fut le suivant…  Je n’ai jamais été dépassée par aucun bus et n’ai jamais vu le moindre piéton sur la chaussée. J’avançais sans trop m’en rendre compte.  La soif me tenaillait jusqu’aux tréfonds du corps et de l’esprit quand j’arrivai à Callelongue. Là-bas le sentier menait vers Cassis… 11 heures de marche, je crois. Pour moi, le trajet s’arrêtait là. Je constatais qu’il n’y avait pas de bar, pas de toilettes et quarante-cinq minutes d’attente avant le départ de la prochaine navette. Repartir dans l’autre sens à pied n’était pas une bonne idée. Aussi, je m’assis et j’attendis patiemment. Et là ça devint très amusant. Je vis le chauffeur arriver, torse nu, en maillot, tout mouillé sortant de la baignade. Il entra dans le bus, en ressortit, accrocha son maillot au grillage pour qu’il sèche, le temps de fumer une cigarette, le temps de boire un café… Enfin, il donna le feu vert pour entrer dans le mini bus d’une dizaine de places assises. Le retour s’est fait plus rapidement que l’aller, je regardais défiler la route en sens inverse jusqu’à la Madrague, puis jusqu’au Prado, où pour changer j’ai pris le métro jusqu’au Vieux port. J’étais sur pilotage automatique, direction l’hôtel, bonjour, ascenseur, chambre où je m’affalais sur le lit lorgnant la Bonne Mère tout là-haut qui veillait sur la ville. Il était 18h, je suis ressortie pour boire autant d’eau qu’il me fut possible d’ingérer.
Le soir nous dinions en compagnie d’amis, je racontais un peu mon escapade, on me dit que j’avais été inconsciente de partir seule, à pied sur cette route. On me l’a ensuite souvent redit. Je suis bien contente de n’en avoir parlé à personne avant de partir.
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