Mon appétit commence à être rudement mis à l’épreuve. Bientôt la rentrée littéraire. Ce n’est pas un évènement qui m’intéresse en soi, oh que non, mais j’attends quelques livres des auteurs que j’apprécie. Je crois que c’est demain que sort le Crash-test de Claro. On commencera donc par celui-là. Mais en attendant, puisque je suis tombée ce matin sur un tout petit livre qui avait dû s’envoler de ma bibliothèque pour se placer sur mon chemin (les livres sont très libres chez moi), je remonte un peu le temps. On commence par aller dans la salle obscure.
Novembre 2007, cela faisait une dizaine de mois (depuis que j’avais lu le livre) que j’étais à l’affût des programmes cinéma de Paris. Enfin, le film passait dans une petite salle du mk2 Beaubourg.
L’institut Benjamenta, film britanique de Timothy et Stephen Quay – Des frères Quay j’avais « vu » L’accordeur de tremblements de terre, film que j’aimerais revoir, en vrai et pas seulement dans ma tête… c’est que je m’étais un peu endormie ce jour-là, ce qui fait que j’ai un peu refait le film à ma façon comme chaque fois que je m’endors pendant un film qui me plait. Je m’y sens tellement bien que je pars et je vogue d’image en image du film en y ajoutant mes propres scènes. Ne surtout pas confondre avec un film qui m’ennuie. Dans ce dernier cas, je quitte le film.
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Ce jour de novembre, j’allais voir L’institut Benjamenta, d’après le petit roman de Robert Walser avec la mise en scène et les images très spéciales de frères Quay, et j’étais ravie..
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«Ce rêve qu’on appelle la vie humaine»

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L’institut Benjamenta, le film. L’atmosphère étrange et absurde du roman de Walser est ici décuplée. Mais laissons le roman, tout ne peut y être. D’ailleurs le film est un conte de fée. Il faut lâcher prise, se laisser emporter dans l’univers fantasmagoriques des frères Quay (dont c’était le premier long métrage). L’image en noir et blanc est onirique, flottante, absorbante, poétique, de petit format, crachouillante comme dans les vieux films. Peu de paroles, de la musique, des chorégraphies. Des contrastes poussés, des douceurs, des jeux de lumières mobiles. Des miroirs au tain abîmé. De la neige (univers de Walser). Aucun extérieur à l’Institut, sinon un dehors irréel enneigé vu comme à travers une optique chimérisante. L’image est belle, surprenante, aimant les gros plans, les détails, les cadrages insolites. L’institut est un labyrinthe, on traverse des endroits indéfinissables. Le film est une potion magique. Fin.
Lumière.
Nous étions peu dans la salle. Du temps où j’allais beaucoup au cinéma, j’ai toujours apprécié d’avoir beaucoup de place autour de moi, histoire d’étendre les petites ombres qui m’accompagnent (espace vital). Mais j’ai remarqué que parfois, les femmes en particulier, viennent se mettre à côté de moi, même s’il y a de la place autour (je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi parfois des hommes font de même. Ils ont peur de quoi ? du noir ? Un jour… non, c’est pas le sujet du jour). Ce jour-là, ce fut une cerise sur le gâteau (le film, le gâteau). Une jeune femme était venue se placer à côté de moi. A la fin de la séance nos regards, hallucinés, se croisèrent, et elle s’exclama : «C’était bien» en appuyant fort sur le bien.  Alors nous avons parlé un peu de Walser (l’auteur du livre), elle ne connaissait pas, je lui conseillais donc sa lecture. Nous avons parlé aussi des réalisateurs, les frères Quay, de leur dernier film à l’époque, L’accordeur de tremblements de terre dans lequel on trouvait le même onirisme poétique. Ce fut une rencontre éphémère, comme je les aime. «Bonne journée». Extérieur, Paris flottait un peu dans mes yeux pas encore tout à fait revenus de là-bas.
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L’auteur du livre, Robert Walser. Je l’ai découvert en janvier 2007 dans une émission radio au cours de laquelle une intervenante disait que c’était « l’écrivain de la jubilation ». Ce Robert Walser, poète des petites choses, était souvent déprimé, il a terminé sa vie en hôpital psychiatrique (il tentait trop de mettre fin à ses jours), c’était un infatigable promeneur, qui par son écriture créait un lien à l’autre :

«S’il ne tenait qu’à moi, je serais chargé d’ans et de fatigue. Mais par égard pour le monde, j’ai vu qu’il était trop tôt pour vieillir. Vous fatiguer ne serait pas aimable et je suis donc infatigable. J’ai mimé la jeunesse et je suis resté jeune, et tout cela pour l’amour des autres et de moi-même. Aimant lever les yeux vers la divinité, je l’ai laissé me rabrouer pour la joie de mon coeur dévoué. Fou, bien sûr, celui qui ose aimer, mais il en sort toujours quelque chose.» Robert Walser

Un jour de Noël 1956, il partira dans la nuit pour une dernière promenade, on le retrouvera mort d’épuisement.
J’avais commencé par son Retour dans la neige (le livre qui est revenu se mettre dans mes jambes), des petits textes qui parurent dans des journaux de 1899 à 1919. Son écriture descriptive porte en elle une lumière, c’est sans doute pour cela, en partie, l’explication d’un certain charme qu’elle opère sur le lecteur. Elle ruisselle, s’écoule et nous en suivons volontiers le cours d’eau. Elle est aussi reposante. Et puis parfois plus grave.
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