Recherche

les oiseaux dans le bocal

ou comment les poissons rouges ont pris la clé des champs

Mois

septembre 2015

Vagabonde

…périphérique la nuit au-delà des nuages joueurs de voiles impudiques la Lune sublime ensorcelant appel à l’élévation comme un retour aux sources du désir ancestral remontée des miennes profondeurs ce hurlement tendu vers la déesse pleine Sélène au clair de toi j’ancrerai la plume de l’Alpha en puissance dans les ondes du fleuve sacré pour faire ruisseler l’Omega sur l’ample inspiration d’un monde en vibration des échos de l’ailleurs…
*
refletSeine2la Seine, hier
Publicités

Fragonard amoureux – une exposition

frago10915_92419h30, lundi – Musée du Luxembourg – pas de file d’attente pour entrer, mais Il y avait du monde devant les tableaux de l’exposition. Il fallait attendre son tour, banalité des expositions à succès. Mais bon, en faisant quelques allers-retours devant les tableaux dégagés, en allant un peu à contre-courant, on pouvait tout voir sans se monter dessus les uns les autres. Trois ou quatre groupes tout de même qui squattent les tableaux principaux. Patience.

Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), qui eut pour maitres Boucher et Chardin, fut sans doute le peintre français le plus emblématique des décennies qui ont précédé la Révolution. Depuis la Régence (1715-1723) le libertinage triomphe parmi les élites en adoptant les formes et le vernis policé de la galanterie, pour mener en fait une quête hédoniste du plaisir charnel complètement découplé du sentiment amoureux. Fragonard est formé à cette école. Les sphères littéraires et artistiques sont profondément affectées par le « libertinage ». Les livres lascifs illustrés et les gravures licencieuses sont diffusés sous le manteau et connaissent un succès sans précédent. Les oeuvres sont l’objet de commandes très privées. Dans les années 1760-1770, Fragonard s’impose comme le ténor incontesté de cette veine.

Un mot sur son enfance, à Grasse. « Honoré est si curieux, il lui faut tout comprendre, tout démonter, tout refaire. C’est un observateur, un expérimentateur, un grand taiseux et un solitaire, il veut bien montrer ses découvertes mais pas qu’on lui en parle. Le contraire de celui qu’il nomme Frago – c’est à ce moment-là que l’usage se prend de le nommer Frago d’abord pour le différencier de l’Honoré. Frago, lui, est bavard, drôle, léger, petit et musclé, nerveux et agile, du vif-argent dit son aïeul, le diable au corps prédit l’oncle Pierre, pourfendeur de péchés. Magnifiquement doué pour le bonheur, conclut sa mère. » (Sophie Chauveau – Fragonard et l’invention du bonheur)

L’exposition : ce sont des peintures sur toile ou sur bois, bien sûr, mais aussi des dessins, l’air du temps, des livres de contes illustrés ouverts sous vitrines. Les cimaises expliquent un peu, l’essentiel, peut-être, de façon assez rigide. Normal. Et… tant mieux pour ceux qui aime, tant pis pour moi, à la librairie une odeur très forte d’extrait de rose… Fragonard, Grasse…  entêtant, passons. Mais revenons à l’expo qui se divisent en onze thématiques.

On peut prendre des photos donc je me suis pas gênée tant que je ne gênais pas les autres visiteurs, cela va de soi. N’est-ce pas. Des photos pour illustrer cet article, bien sûr, sinon je ne vois pas bien l’intérêt de prendre des photos de tableaux.

« Je le sens, Fragonard, je l’entends, je l’attends comme un double transparent dans sa parallèle…. […] Il est temps de faire de Fragonard un peintre profond. », ça, c’est Sollers, qui parle, et on l’arrêtera là pour cette fois.

En exergue du livre de Sophie Chauveau, est écrit : « La légèreté n’exclut pas la profondeur. » Voilà, vous avez (presque) toutes les clés en main pour entrer dans le vif de Frago. Ne manque plus que votre disponibilité.

fragocurieuses0915_928Ambiance générale des oeuvres : des scènes de genre, un portrait, des jupons polissons qui s’envolent, des chemises qui se soulèvent, des amants dans les armoires, du rose aux joues sur les visages des messieurs étourdis, des coquines qui savent ce qu’elles veulent, de la légèreté, des tissus froissés, des gestes qui s’envolent, des lits défaits, une végétation de rêve, etc.  De la couleur.

« un jaune vie qui va révolutionner d’un sourire l’art pictural » (Fragonard, l’invention du bonheur – Sophie Chauveau)

« Fragonard, c’est le conteur libre, l’amoroso galant, païen, badin, de malice gauloise, de génie presque italien, d’esprit français. » Edmond et Jules de Goncourt.

Commençons par un tout petit tableau, Les curieuses (peint du côté de 1775-1780). A l’embrasure de deux rideaux, deux jeunes filles jettent des pétales de roses vers le spectateur. Les deux effrontées rappellent les prostituées qui raccrochent les clients à la fenêtre. L’offrande de la rose est une métaphore traditionnelle et explicite de l’offre sexuelle. C’est un tableau (prêt du Louvre) qui m’a toujours attirée, sa modeste taille nous oblige à nous approcher et on devient nous-mêmes curieux des curieuses. Et comme je suis assez curieuse, j’ai souvent cru que ces jeunes filles me regardaient autant que je les regardais. « Hé toi » Qui ça, moi ? « oui, viens jouer avec nous »… bon, le reste est secret.

Par la fluidité du lavis ou la vigueur des coups de pinceau, qualifiés de « tartouillis » par ses détracteurs, Frago suggère la confusion paroxystique des émotions. Il déclarera « Je peindrais avec mon cul », et en effet, le peintre parvient à confondre l’enthousiasme de l’inspiration artistique et celui de la fusion fragoEscarpolette0915_932érotique.

On peut regretter, on le cherche, et oui, on regrette l’absence du tableau des Hasards heureux de l’escarpolette (1767) que la Wallace Collection, de Londres, refuse de prêter. On se console un peu avec une eau-forte (gravure) de Nicolas Launay qui reprend le tableau de Fragonard (à l’envers). La chaussure s’envole toujours, on imagine que le galant rougit toujours aussi en regardant sous les jupons de la belle qui se balance… poussez poussez l’escarpolette… la toile de Fragonard fut commandée par un homme de la cour (anonyme) qui souhaitait se représenter tandis que sa maitresse se balançant lui découvrait sa nudité sous sa robe. « Je désirerais… que vous peignissiez Madame (en me montrant sa maîtresse) sur une escarpolette… Vous me placerez, moi, de façon que je sois à portée de voir les jambes de cette belle enfant et mieux même si vous voulez égayer davantage votre tableau. » (dans le journal de Charles Collé, du 2 octobre 1767) Frago se détourne d’une carrière officielle pour se consacrer à une clientèle privée parfois libertine. Le tableau avait d’abord été commandé à un autre artiste qui avait refusé par soucis de respectabilité.

Vous pouvez voir le tableau ici.fragoResistance0915_930

L’heureux moment ou La résistance inutile (1770-1775) – Au creux d’un lit deux amants se rejoignent. Fait notable, la femme semble maîtresse du jeu, elle domine l’homme qu’elle parait prête à chevaucher (contrairement à ce que préconisaient les manuels médicaux de l’époque en matière de copulation).

Le succès de La Nouvelle Héloïse, de Rousseau (1761) scelle le triomphe d’une forme de sentimentalisme moraliste. Au libertinage s’oppose l’amour sincère et tendre. A la rencontre d’Antoine Watteau, inventeur des « fêtes galantes », Fragonard va renouveler le genre, au point de renouer avec son esprit unique combiné de distance amusée et d’érotisme suggéré. L’île d’amour, peint vers 1770 déploie devant nous un jardin irréel, espace d’un éros enchanté. Immédiatement, on sent l’influence de l’Embarquement pour Cythère (toujours au Louvre), une sublime invitation au voyage, d’Antoine Watteau (l’ile de Cythère représentant le symbole du plaisir amoureux. On y voit une statue d’Aphrodite, des cupidons qui rappellent Eros, dieu de l’amour. Les couples se préparent-ils à partir ou sont-ils déjà sur l’île ? Les deux versions sont possibles, on peut s’en raconter des histoires. Si si je vous assure : regardez les trois couples, et s’ils n’en étaient qu’un seul et unique à trois temps différents : 1, je compte fleurette et plus parce qu’affinité, 2, je nous relève, 3, puisqu’il faut partir, un dernier regard de la dame en arrière pour se projeter une dernière fois…. Oui ?

FragoCythere0915_934Les Liaisons dangereuses (1782) sonne le glas littéraire du libertinage. L’amour est moralisé et prône les valeurs de l’amour conjugal.. La mise en récit du Verrou apparaît à cet égard comme une magnifique réécriture de l’imaginaire érotique. D’abord conçue comme une scène de séduction libertine, commandée par un mécène, le marfragoverrou0915_937quis de Véri. Celui-ci  propose l’association du Verrou, tableau libre et rempli de passion, à une toile religieuse, l’Adoration des bergers, que Fragonard vient d’exécuter pour lui. L’irrespect religieux transparaît dans cette association qui met en regard offrande sacrée et consommation sexuelle.

Regardez ce tableau, Le verrou, le lit est corps de femme alangui. Les oreillers en forme sans équivoque de seins, le bout du lit, une cuisse, l’autre cuisse se confond avec celle de la femme dont le jupon se mélange dans le creux du lit. En fait, oui, tout est dans le lit, et lorsqu’on voit cela, on se dit que les personnages sont là juste pour suggérer une possibilité qui est déjà en train de se jouer.

Voir ici précédent article sur Le verrou (version Sollers)

Ma visite s’arrête là. L’exposition montre encore la passion héroïque et maintes allégories amoureuses. Chacun prend ce qu’il apprécie, c’est la loi de la légèreté profonde.

Et pourquoi pas terminer par quelques mots de Voltaire : « Le paradis terrestre est où je suis. »

Fragonard amoureux – Musée du Luxembourg (16 09 2015 au 24 01 2016) (Paris)

Pour rédiger cet article je me suis servie de l’édition Fragonard amoureux de Guillaume Faroult (Gallimard), de Fragonard, l’invention du bonheur, de Sophie Chauveau, du dépliant qui arrache les yeux tant c’est écrit petit de l’exposition Fragonard amoureux, galant et libertin et des Surprises de Fragonard, inclus dans La guerre du goût, de Philippe Sollers.

Seule la photo L’embarquement pour Cythère a été récupérée sur internet.

Une scansion d’infini

Les mots humides au bord des lèvres il hésitait. Elle venait de lui dire. Venait de l’étourdir. De cette voix convaincue qui résonnait encore à son oreille. Lui prédire qu’ils mêleraient leurs encres avant la fin des jours. Les lèvres frémissant sur les mots submergés il balbutiait vers elle un point de suspension dans le jouir à venir. Elle et ses mots voraces effrontée obstinée à le mettre à nu épuiser ses réticences border ses doutes de flammèches de désir d’elle le guidait l’entrainait le poussait vers l’inéluctable. Attendait-il un répit un décalage du temps une pose détente des sens dilatés offerts aux élans de ses ardeurs confuses ? Les lèvres entrouvertes poudrées des vertiges de l’autre le corps au bout des doigts de l’autre la peau épuisée de promesses en l’autre il aspirait. En lui s’ancrant d’un baiser abyssal elle le chavire aux confins des consciences unissant leurs impertinences aux résonances de leurs corps versifiés.
scansionpfdessin – 2011

HEY ! modern art & pop culture / Act III

0915_910HeyIIIa HEY ! est d’abord une revue d’art publiée depuis cinq ans et dont le succès va croissant. La Halle Saint Pierre, spécialisée dans les expositions d’art brut et singulier ou encore outsider nous permet d’être confrontés aux oeuvres dans leur réalité, ce qui change à peu près tout de la manière dont on les perçoit. Cette troisième session présente une soixantaine d’artistes. Et me semble meilleure que les deux précédentes.

0915_915HeyIIId
Gabriel Grun – couverture HEY! numéro 20

Anne et Julien, créateurs de la revue et commissaires de l’exposition sont deux passionnés des territoires affranchis de la norme, leur but étant d’offrir une alternative à la vision d’une culture unilatérale où l’imaginaire est omniprésent et démontre ainsi une résistance par l’imaginaire : « faire appel et confiance à l’imaginaire pour résister aux modes, aux normes, aux attentes, aux catégories et à l’institutionnel, au poids des choses et du temps. »

Nous pénétrons d’abord dans la grande salle du bas où le visiteur se déplace dans l’ombre alors que par la grâce de l’éclairage chaque oeuvre s’exprime comme dans un théâtre de l’intime où s’accumule un « capharnaüm d’étrange et de merveilleux qui célèbre l’imaginaire en tant que valeur refuge. » Des histoires se racontent, nous éblouissent ou nous mettent mal à l’aise.

0915_915HeyIIIf
poupée – Ludovic Levasseur

Alors on se laisse porter par son propre imaginaire, Tant de douceur poétique, d’innocence et de pureté mêlées à une expression de tristesse et de gravité dans les yeux des enfants des tableaux de Mark Ryden, tant de malaise face aux poupées momifiées horrifiques de Ludovic Levasseur constituées d’éléments de taxidermie, de peau, de cheveux, de dents humaines qu’il récupère chez les dentistes, etc. Je n’ai pu m’empêcher de les détailler, impossible de ne pas penser à ces films d’horreur où s’animent des poupées diaboliques. Les poupées sont, pour moi, souvent métaphore d’un monde intérieur secret dans lequel elles peuvent nous attirer au moindre désir de notre part, merveilleuses ou vilaines, je ne peux les imaginer que dangereuses et ensorceleuses et tellement attirantes. Elles peuvent nous faire nous confronter à tous nos contraires en même temps.

On trouvera beaucoup de références à la mort ou à la sexualité, ainsi les tableaux de Gabriel Grun qui contiennent un personnage central. Le peintre explore le domaine de la sexualité avec beaucoup de fantaisie. Il traite les corps comme des symboles dont le but est de perturber l’esprit (voir plus haut la couverture de HEY! n°20)

Choi Xooang, certainement l’artiste qui m’a le plus touchée (j’avais déjà été sensible à ses oeuvres lors d’une précédente exposition). « Il sculpte des corps en cherchant à démonter la vérité de chacun à travers le nu. Pour lui, la perfection n’existe pas. Pire, elle est mensonge. » Réflexion est une sculpture reflet d’une femme et de son double inversée et flou. Cette dualité réflective sans paroi est fascinante car le monde du miroir semble aussi accessible que le monde réel. Plus de protection, nous sommes d’un côté et de l’autre. Laquelle des deux est la vraie ? Laquelle des deux questionne ? Laquelle des deux possède les réponses ?0915_915HeyIIIc2Bien d’autres oeuvres m’ont intéressée. D’autres sont très étonnantes, ainsi, les femmes aux formes plantureuses et voluptueuses de Namio Harukawa,0915_911HeyIIIb peu ou non vêtues dont la domination s’exerce sur des hommes masochistes.

Ou encore des artistes exposés à La Fabuloserie qui est un lieu (130 km au sud de Paris) imaginé et conçu par l’architecte Alain Bourbonnais pour abriter sa collection “art hors-les-normes” et que j’espère visiter un jour.

Et aussi tout un panneau sur l’art des tranchées pratiqué par les soldats sur le front ou de réserve ou encore dans les camps de prisonniers, à partir de matériaux de fortune tels que douilles de balles, têtes d’obus, gamelles, boutons….

Pour en savoir plus sur La Halle Saint Pierre.

HEY! ActIII, exposition jusqu’au 13 03 2016 – à voir et revoir

*

Puisqu’il est totalement interdit de prendre des photos à la Halle st Pierre, (sauf vues de l’extérieur) j’ai récupéré une image dans le dossier de presse, et deux images du catalogue d’exposition.

Et puisqu’hier, ils t’aimaient tous…

et que tu ne sais pas dire l’émotion, je le ferai pour toi.

Car ils étaient venus, architectes, dessinateurs, ingénieurs, entrepreneurs, constructeurs, etc, tes deux administrateurs (dont celle qui écrit ces mots) un peu loufoques il faut dire ces deux-là, la concierge de l’immeuble, et surtout L. votre si précieuse secrétaire… tous ceux qui avaient pu venir pour ce jour de non fin (la retraite, dit-on), te dire combien ils t’estiment et qu’ils apprécient le fait que tu ne te retires pas.

L’occasion surtout d’être là, tous ensemble.

Ce que tu ressentais, on ne le saura pas vraiment, j’imagine de la joie de les voir tellement présents à toi. J’imagine… Mais tu diras juste Merci, parce que les mots de l’émotion, tu ne les connais pas… alors oui, j’imagine, car je les entends, moi, je les vis, moi, je les pense et je veux les dire, moi, toutes ces paroles que j’entends des uns et des autres et qui me vont droit au coeur. Tant de reconnaissance. On me met bien en garde contre tes excès de travail, « il devrait ne travailler que 40h par semaine, depuis que je fais ça, ma femme va mieux, mon couple aussi ». Mais je vais bien, mon couple n’a jamais été autant au mieux, peut-être parce que je suis passée au-delà, que notre vie est déroutante, sans habitudes mortifères. Et cette phrase redondante « il s’arrêtera bien un jour ». On vit tant qu’on peut. Faut-il trainer ses temps ensemble pour s’aimer ? Que non ! Et non, je ne reste pas le soir à regarder le plafond et à compter les heures. Je râle un peu parfois, c’est vrai, quand quelqu’un est achrone et inépuisable il faut bien l’aider un peu à se remettre dans les rayons du temps, même si cela est peine perdue. Eternelle optimiste que je suis, j’y crois toujours.

Et puis il y a le discours de l’un que tu côtoies chaque jour et qui dit l’admiration pour le travailleur infatigable, l’homme de coeur, sa valeur, sa disponibilité, sa force, son énergie.

Alors je pense à nous qui ne possédons rien que nous-mêmes. Rien que nos libertés de faire ce que nous aimons. Et de nous aimer par-dessus tout. Et je t’apprends sans cesse à te détacher un peu de moi, car il n’est pas toujours facile d’être ton autre bulle passionnelle (ne change surtout rien), bien plus petite que celle du travail, mais j’en suis certaine bien plus brillante. Parce que du vilain petit canard que j’étais, tu fus le pygmalion qui fit de moi ton égérie et je n’en ai jamais fini de jouer les métamorphoses d’une éternelle chrysalide qui t’étonne toujours puisque j’ai été toutes les femmes amantes de ta vie. Et si j’ai toujours refusé d’être ta mère, tu es souvent comme un éternel enfant que je protège telle une lionne son petit.

Et puisqu’hier, ils t’aimaient tous si sincèrement, j’y ai ajouté mon amour et j’en ai fait une bulle de mots que tu liras sûrement et qui te tirera sans doute un sourire, ce sourire que j’aime tant embrasser du regard et qui ouvre le mien.

Le verrou – Fragonard… et Sollers

« Tire-toi d’affaire comme tu pourras, m’a dit la nature en me poussant vers la vie. » Jean-Honoré Fragonard.
En ce moment au musée du Luxembourg, Fragonard est à l’honneur. Je ferai bientôt un article sur cette exposition que je comptais voir aujourd’hui si le rendez-vous avec le galant libertin ne devait être remis à plus tard. Alors je relis Les surprises de Fragonard, chapitre de La guerre du goût, de Philippe Sollers, que je ne peux que désigner comme meilleur guide pour préparer ma visite tant ces deux-là sont indissociables l’un de l’autre. Pour moi Fragonard c’est d’abord Le Verrou (1777), petit tableau que j’ai très souvent admiré, observé et décortiqué au musée du Louvre et qui, me semble-t-il, mérite un article à lui tout seul.
Leverrou-FragonardVoilà ce qu’en écrit Sollers :

« D’abord l’entendre, ce tableau interminable : léger claquement dans un silence froissé. Elle était assise entre les cuisses monumentales et toujours ouvertes du lit, elle est déléguée par la géante, elle est comme un pétale un instant échappé de la fleur carnivore matrice, enlever une femme à la machine fondamentale, ce n’est pas tous les jours. Fermez là ! Shut up ! C’est bien cela : notre courageux marin, à peine débarqué de son vaisseau ou de sa gondole, va réussir à en fermer une. La pomme, à gauche, nous situe le drame, la génèse elle-même, à l’envers. C’est sanglant, viscéral, tordu, chenille et papillon, la métamorphose et l’empoignade du fond des choses. Et en même temps lumineux, blanc-jaune sorti du rouge, vitesse calme… Où l’on voit que la clé intérieure est la résolution de la discordance d’accord, sol dièse, rapport dans le non-rapport. Sur la pointe des pieds, deux bras dans deux mondes différents, rapt, bout du doigt qui pousse… Ce tableau devrait s’appeler le Vrai où. D’ailleurs, à partir de maintenant, c’est son titre. Catastrophe et sécurité. Ça s’agite beaucoup, mais ce n’est rien. La blonde Sabine de la forêt est parvenue au but, on l’accouche, elle passe évanouie de l’autre côté, elle est prise, vous entendez la tige glisser. Quel est le mouvement suivant ? Le passage du mur du son. Dans un moment la chambre sera vide, le rideau de sang voilera le petit théâtre où on vous a montré tout ce qu’on pouvait vous montrer, la rapide opération marionnette. La curiosité n’a pas à aller plus loin. Dernier trait des illuminations : « La satisfaction irrépressible des amateurs supérieurs. » » 

La Guerre du goût – Philippe Sollers (Gallimard)

Les surprises de Fragonard – Philippe Sollers (Gallimard)

Fragonard amoureux – Musée du Luxembourg (Paris) (16 Septembre 2015 – 24 Janvier 2016)

Du vide plutôt que rien

0209vide4En 1958, Yves Klein exposait le vide dans la petite galerie d’Iris Clert, à Paris.

En février 2009, le Centre Pompidou exposait le vide dans la vastitude de ses salles du musée d’art moderne.

Septembre 2015, j’explore le vide vêtue de mon treillis soudé au corps comme une nouvelle peau, lit-on dans le dépliant, avec reprise de l’ancienne. Une affaire.

Je (qui ?) passe repasse impasse dans les salles vides à soi. Jeu nettoie je nie moi toi et ces drôles de murmures inaudibles. Quoi ?

Tu te cherches vaine griffure dans la nuit qu’infiltre la lumière artifice ô si doux doux douce et si douteuse qu’on s’y roulerait dedans pour en finir de peu. Au demeurant la chute camoufle les meurtrissures. Gauche ? Droite ? Où-je ?

0209vide3duoPain brioché fourré condimenté à satiété, tu t’émiettes en errance sème les fibres (miettes) d’émoi d’ensoi à reculons parcourt à l’aveugle la spirale évidée. Grand huit tendance infini enrubanné façon Moebius suivre la boucle qui lentement s’élève lève l’ève veut jouer ses reflets remisés sous la descente profonde au débord des eaux des. Mirages. Vapeur quoi. Et les voilà alors qui s’avancent en rang d’oignons, se bousculant un peu, singeant les grandes exigences qui voudraient qu’on y réfléchisse avant que de défier l’évidence :  Questions ? ooooOOOOOOh non,pas question ! Tu vires de bord terrasses la première écrases la  seconde,

Ahin ahin ahin la fuite épuise la baveuse crache les mots jusqu’au dernier sursaut. La seule et unique question légitime ici.

C o m m e n t    s e   d é p l a c e r   d a n s     l  e       viDE                                     ?

Pourquoi voudrais-tu en finir avec les mots, femme du verbe ?

Car voyez-vous dans le vide lieu de tranquillité s’il en est, les mots sont des intrus, des vauriens des geoliers des mécréants des alchimistes qui peuvent transformer le plomb en or. Regardez ces photos où pas âme ne vit et qui sont comme un hymne sans commencement ni fin au suicide des sens et regarder sur celle-ci comme les mots descendent votre jeu de0209vide5 ne plus vouloir en être. Noir sur blanc ou voix hurlantes, ils sont là martelant des contradictions, et ces fichues questions qui resteront sans réponse où se déroule le fil qu’un jour vous tirerez pour ressortir du labyrinthe.

Le vide ? Qu’en sais-je ?

Les mots contre le vide…  et si celui-ci l’emportait, vous emportait tel un fantôme un tourbillon à peine un souffle une illusion un rien

0209vide6Evidemment cet article qui s’enivre de mots prouve s’il en est besoin que les mots gagnent sur le vide

Jean Pierre Laffont à la MEP

La Maison Européenne de la Photographie présente ce mois-ci six expositions. Je cherchais quel titre mettre à cet article, j’ai finalement choisi le nom de l’artiste qui m’a touchée et dont je parlerai à la fin.

mep1309

L’indifférence. C’est peut-être ce qu’il y a de pire. En toute chose. L’art doit susciter des émotions, et quand celles-ci restent muettes, il y a frustration. Je ne vois pas l’intérêt de faire un article négatif, sauf que là, il s’agit de la Maison Européenne de la Photographie, qui m’a rarement laissée cette sensation de platitude.

Tout n’est pas négatif bien évidemment. Il y a les mots, si prometteurs, qui mettent l’eau à la bouche et tant pis si le regard reste sec. John Edward Heaton expose son travail sur la Guatemala, “Il n’existe pas de lieu plus beau, plus dramatique et  plein de vie et de mort que le Guatemala.  C’est une tentatrice hautaine, intimidante, ardente et traitresse […] Un pays où les extrêmes sont coude à coude, à la fois la Belle et la Bête […] Toute la réalité du Guatemala : dure, crue, ensorcelante et sans merci.” écrit-il sur le panneau de présentation. Quelques portraits, beaux oui, mais rien d’exceptionnel. Je garde en mémoire deux photos (trois, allez), le reste n’a pas évoqué grand chose en moi. L’une des photos intitulée Les fiancés cadre serrés deux pieds, l’un masculin botté, l’autre féminin inséré dans une chaussure qui laisse apparaitre des orteils encrassés par le quotidien. Cette photo déborde aussitôt dans l’imagination qui se jette dans le hors cadre remontant le longs des deux jambes qu’on songe l’une contre l’autre, les corps peut-être s’embrassant, picorant la vie bonne du moment, regardant dans la même direction ou simplement s’alanguissant dans un futur incertain. Je mets cette photographie au centre de la pièce. A elle seule elle dit beaucoup et suffisamment peut-être. Bon, allez, pourquoi en demander davantage ?

Le deuxième niveau est entièrement occupé par Alber Elbaz, directeur artistique de la maison Lanvin, qui plonge le visiteur dans l’intimité des essayages. La scénographie est attrayante. On se faufile entre de grands panneaux lumineux posés sur le sol présentant des photos de mannequins. Poudre aux yeux du monumental pour meubler l’espace. Je ne suis pas contre. Dans la seconde salle ce sont des photos de confections de vêtements, des croquis, des gestes. Oui oui, bien, mais… Dans la dernière salle, la matière, une dizaine de mannequins d’ateliers sont pré-habillés avec des tissus précieux, il s’agit de mettre en lumière le savoir-faire des petites mains qui travaillent dans l’ombre des défilés. Bien bien mais… Je reste perplexe, il est certes intéressant de déranger les choses, comme mettre de la matière tactile dans un lieu de photographies, Mais peut-être est-ce le fait que je m’intéresse peu à la mode, excuse improbable, mon intérêt ne décolle pas plus que ça. Je passe…

Deux photographes se partagent le troisième niveau. Le premier : Caio Reisewitz, photographe brésilien qui expose pour la première fois à la MEP. De très grandes photographies qui sont ce que je n’aime pas en photographie, trop glacées, trop lisses, trop confuses, trop… fades ? Je glisse sans m’arrêter d’un cadre monumental à un autre, j’en oublie presque de regarder les petites photos qui me paraissent pourtant bien plus intéressantes. Mais décidément les grandes photos tuent mon désir, je passe…

Les autres salles du troisième étage sont occupées par des photos de Pierre Reimer plus étonnantes, plus attirantes, c’est la sensation première que j’ai au sortir de la salle précédente.  Les mots là encore : « quotidien trouble souvent déroutant. » Moui… pas de trouble ni de déroute à l’horizon, je commence à croire que ma sensibilité est en berne. Je demande à mon mari : « ça te plait aujourd’hui ? » « Pas terrible » me rassure-t-il. On passe…

Je redescends, direction sous-sol pour tenter de rattraper ce sentiment d’insuffisance qui m’habite. Ah, voilà, dans l’escalier une première photo qui me plait carrément. Mon espoir repart à la hausse.

0915_627jpLaffont

Jean-Pierre Laffont présente sa Tumultueuse Amérique. Le sous-sol est bien utilisé, trois salles un couloir et une vidéo. Un titre L’Amérique comme je l’ai vécue, soit une trentaine d’années de photographies qui s’étalent sous nos yeux mêlant photos noir et blanc aux planches contact, le tout sous fond sonore musical ou parlé. Ce qui explosent ici directement sous nos yeux, c’est la vie dans l’image. Bingo ! On y est enfin. Et je cite Jean Pierre Laffont : “Lorsque je regarde, une à une, ces photos prises pendant ce quart 
de siècle, elles semblent au premier abord décrire un état de chaos, émeutes, protestations, désintégration et conflit. Mais prises dans leur ensemble, ces images montrent la naissance houleuse, parfois douloureuse, de l’Amérique du XXIe siècle — une nation où un président noir, des mariages homosexuels et des femmes chefs d’entreprises 
sont la norme plutôt que l’exception. Elles accomplissent ce que les photos font de mieux, figeant dans le temps des moments décisifs pour un examen futur. Elles forment un portrait personnel et historique d’un pays que j’ai toujours observé de manière critique, mais avec affection, et pour lequel j’ai une énorme reconnaissance. »

Aaaah enfin, je suis comblée et rassurée sur ma capacité à m’émouvoir. Je retournerai sans doute voir cette unique exposition qui mérite à elle seule le déplacement.

N’hésitez pas à me faire part de ce que vous pensez du zigouigoui rectangulaire qui gigote en haut de la page et montre un échantillon de photos de la MEP. Enervant ou/et utile ?

Si on chantait

Hier. Je quitte mon port aux livres du 6ème arrondissement de Paris et remonte le boulevard Saint Michel jusqu’au jardin du Luxembourg où je vais attendre mon rendez-vous galant. Des chaises vertes partout formant groupe, et là toute seule une petite solitaire qui m’offre son assise. « Si tu le permets, chaise, je vais d’abord installer mes livre0915_680pfs et faire quelques photos ». Contrairement aux autres chaises, celle-ci est installée au soleil et abreuve mes livres de lumière. Elle doit être sucrée, une guêpe la survole, la colle, la suce de sa trompe dans une sorte d’euphorie instable. J’en approche mon objectif, elle me brandit son dard, échange de politesses, je dois être sucrée, elle change d’objectif et me colle un peu trop, je veux la chasser la voilà colère qui se pose sur ma main. Juste goûter l’insecte, pas de pique à la dame. ffffffff, il suffit maintenant, mon souffle la perturbe, elle disparait, le champ est libre.

Deux livres tout frais sortis des presses. L’un d’eux s’appelle Physique de la mélancolie (ed. Invervalles). Un titre qui me met en appétit. Il trainait dans les romans – un roman vraiment ? l’intérieur est bizarre, disparate – je tombe sur cette phrase d’Ernest Hemingway « Le lecteur est libre d’accepter ce livre comme un roman » (in Paris est une fête).  L’auteur est bulgare, s’appelle Guéorgui Gospodinov. Un auteur phare de la jeune génération des écrivains bulgares. Des prix, des traductions de par le monde. Le livre est un objet compact qu’on tient bien en main, avec des photos dedans. A le feuilleter j’aperçois tout un bric-à-brac, en fait. En fête ? Un livre qui parle de mélancolie ?

Tout de même MELANCOLIE  écrit en rouge. N’est-ce pas un non sens ? J’ai relu le mot plusieurs fois pour m’assurer que je ne me trompais pas, je l’ai dé com po sé. La réponse est peut-être dans la préface de la traductrice du roman, Marie Vrinat-Nikolov « Je raconte, donc je suis » : « Pour conjurer la mélancolie, nous dit Gospodinov, il faut… la raconter : « je pense que, lorsqu’on raconte une mélancolie, elle devient plus lumineuse. C’est la mélancolie non racontée qui est u0915_681pfne mélancolie pesante. » Raconter la solitude, raconter l’absurdité d’un système et d’un régime, raconter la peur. Mais aussi que de tableaux lumineux dans le texte, qui laissent une impression durable sur ses lecteurs. » « La langue calme et dompte la mélancolie »

C’est par un prologue de deux pages que nous entrons dans le texte, l’auteur y prend de façon fort légère et poétique forme de « nous », bravant le temporel dépassant forme humaine. On dirait un chant qui commence par une voix à laquelle s’ajoutent d’autres voix qui s’unissent pour devenir un choeur, entonne un « Je sommes nous » qui me donne des frissons.

La 4 de couv dit : « J’imagine un livre dans lequel on trouve chaque espèce et chaque genre. Du monologue à l’épopée en hexamètres en passant par le dialogue socratique, du conte à la liste en passant par le traité. De l’Antiquité aux arrêtés concernant les abattoirs. Tout peut être réuni et transporté dans un livre de ce genre. »

Si le contenu tient les promesses de la préface et du prologue, j’en reparlerai.

*

L’autre livre est un petit ouvrage de Pascal Quignard. Princesse Vieille Reine (Galilée). Il s’agit de cinq contes, histoires de femmes, de déshabillages, de cinq robes modifiant le corps à chaque fois complètement. Un petit livre de métamorphoses d’amour. On y chante plus qu’on s’y ensilence puisqu’il s’agit en fait d’une Sonate de cinq contes, qui fut créée par Marie Vialle le 03 septembre 2015, au théâtre du Rond-Point, à Paris. Donc à lire à haute voix en pensant musique, tant chère à Pascal Quignard.

Le si talentueux Pascal Quignard  plonge là encore sa plume dans l’Histoire pour la réinventer avec tant de doigté, en jouer les arabesques nous en envelopper. De Charlemagne à Aurore Dupin en passant par le Japon, il nous conte le destin des femmes. « Ce n’est pas le besoin qu’éprouvait George Sand de s’écarter le plus possible des siens, des domestiques, du groupe, de se réfugier dans un coin de l’espace qui me paraît constituer une aspiration extraordinaire, c’est le nom qu’elle donnait à ce refuge : elle l’appelait « l’absence. » […]

Toute sa vie on cherche le lieu d’origine,le lieu d’avant le monde, c’est-à-dire le lieu où le moi peut être absent, où le corps s’oublie. » Mais dans cette dernière phrase, j’y vois plus que le destin des femmes, plutôt une référence au Jadis. Il faut lire Quignard, se laisser pénétrer en son dernier royaume.

« Elle tient toujours son livre imaginaire ouvert, qui n’est que ses deux mains.

Elle lit en silence.

Noir »

*

Je suis donc sur ma chaise, photos dans la boite à lumière, du temps restant je batifole avec mon ombre.

0915_695pf

Le temps passe et je pars à l’assaut du paquebot Beaubourg. Direction la cale, une salle pour moi toute seule, vaste, délimitée par des draps noirs, avec une grande baie de lumière ouverte sur le monde. Je me replie au fond, m’assois au sol, j’ouvre mon Quignard. J’enlève mes lunettes pour mieux lire, je vois exactement comme on verrait sur une photo avec un premier plan et une profondeur de champ confuse d’être si faible. Je suis dans le livre que je lis, le monde flou en toile de fond. (profitez-en ceux qui se demandent comment voient les myopes, la photo ci-dessous vous en donne une idée plutôt juste – « les plus beaux yeux du monde », selon Edgar A. Poe, je ne sais plus dans quelle extraordinaire histoire (scarabee d’or ? lettre volée ? autre…?). Si quelqu’un retrouve la référence, qu’il se manifeste)

0915_716pf

Livre terminé, je le range, je reprends mes longues-vues pour tester le défilement du monde, qui erre, se perd un peu parfois. J’entends de l’autre côté du rideau noir des grésillements et des rires, j’imagine un jeune homme (facile, je l’ai aperçu lorsque j’étais encore dans le monde) branché sur sa tablette. Je gigote, je m’impatiente, je regarde l’heure, je me rends compte que mon téléphone n’a qu’un faible signal là où je suis. Hein ? Et si on t’appelle, tête de linotte, sors de ton trou immédiatement. Les contes Quignard et moi remontons sur le pont. Accoudée au bastingage je regarde la petite foule entrer dans le paquebot, une autre s’en extraire. Et puis la suite en symphonie discrète quelques paroles échangées des rires des mots… le reste n’est que littérature.

0915_712duopf

La présence pure – Christian Bobin

Christian Bobin, je n’irai pas chercher dans une biographie pour en parler. Je lis ses livres depuis une quinzaine d’années, je l’abandonne parfois, parce que ces livres sont trop doux pour une agitée du bocal comme moi. Mais j’y reviens toujours, comme une enfant prodigue qui veut vivre le monde, s’y casse un peu les dents et sait qu’elle retrouvera l’apaisement, à peine le livre ouvert comme s’il s’en échappait le souffle de l’essentiel. Christian Bobin est un émerveillé, un amoureux de la simplicité, des arbres, de la grâce, de la lumière, un enfant éternel, peut-être. En un mot un poète. Je sais que lorsque plus rien ne va en moi, il sera là pour redonner de la lumière à ma nuit tout en préservant celle-ci. Et puis il y a son rire, pour l’avoir écouté souvent à la radio, j’attends toujours le moment où éclatera son rire, qui est d’une telle franchise que c’en est de l’amour dont il inonde les ondes.

*

J’ai extrait quelques éclats de mots de son petit livre La présence pure, qui n’est pas le livre que je préfère de lui, mais dont le titre à lui seul est un joyau.

« L’arbre est devant la fenêtre du salon. Je l’interroge chaque matin : « Quoi de neuf aujourd’hui ? ». La réponse vient sans tarder, donnée par des centaines de feuilles : « Tout ». »

*

« D’abord le tronc, puis les branches maîtresses qui cherchent chacune de leur côté, puis les branches secondaires qui naissent des précédentes mais divergent sur un point, émettent un autre avis, enfin les plus hauts rameaux qui raclent la peau du ciel : autant de tâtonnements, d’essais, d’échecs, mille chemins inventés pour aller vers la lumière. »

*

« Ce qui est blessé en nous demande asile aux plus petites choses de la terre et le trouve. »

*

« Deux biens sont pour nous aussi précieux que l’eau ou la lumière pour les arbres : la solitude et les échanges. L’enfer est le lieu où ces deux biens sont perdus. »

*

« Il y a une naissance simultanée de nos yeux et du monde, un sentiment de « première fois » où ce qui regarde et ce qui est regardé se donnent le jour. »

*

« J’aime appuyer ma main sur le tronc d’un arbre devant lequel je passe, non pour m’assurer de l’existence de l’arbre – dont je ne doute pas – mais de la mienne. »

*

« L’arbre devant la fenêtre prépare le printemps. Il médite dans le froid sur ce qu’il donnera bientôt.

Dans quelques semaines il proposera au monde plus de lumière que tous les livres jamais écrits. Cette lumière passera et l’an prochain il en donnera une autre, encore. C’est le nom de son travail et c’est le nom du travail des vivants tant qu’il leur reste une saison, un jour, une heure : donner, encore. »

*

« J’écris dans l’espérance de découvrir quelques phrases, juste quelques phrases, seulement quelques phrases qui soient assez claires et honnêtes pour briller autant qu’une petite feuille d’arbre vernie par la lumière et brossée par le vent. »

« La vérité vient de si loin pour nous atteindre que, lorsqu’elle arrive près de nous, elle est épuisée et n’a presque plus rien à nous dire. Ce presque rien est un trésor. »

*

Le sujet du livre se déroule dans une maison qui accueille les patients atteints de la maladie d’Alzheimer.

« Il a dans les yeux une lumière qui ne doit rien à la maladie et qu’il faudrait être un ange pour déchiffrer. » Pour avoir côtoyé cette maladie pendant une dizaine d’années, je peux assurer que cette dernière phrase du livre est absolument vraie.

*

Extraits de La présence pure – Christian Bobin (ed. Le temps qu’il fait)

Aujourd’hui c’est… Cauchemar

Le temps lui est venu de dépecer ses rêves, les enfermer dans la vieille malle rouillée qui lui servait antan à descendre hors du monde, venu de maquiller son coeur de brumes délétères jusqu’à ce que raison s’incline. Elle s’abandonne au flux du temps retrouvé puisque les rêves ne suffisent plus à combler les assauts de la déesse sombre. Elle ranimera ses cauchemars. Ils étaient sa débâcle son obsession l’abjecte émanation de ses peurs ses errances dans les contrées fétides labourées par la violence des vents impitoyables. Elle s’éloigne de ses mornes dérives que les mots ont rongées pour n’en laisser que des moignons noircis de pourriture mielleuse. Prédatrice de la nuit elle remonte à la source des vagues d’épouvante qui la soulevaient hors des marges la veillant dans l’enfer de sa chambre parée en cocon de terreur. Les suées nocturnes les branle-bas de combat de son coeur exultant de frayeur, les respirations tranchées par les lames d’angoisse soumises aux effleurements des souffles vénéneux des hideuses présences. Elles les avaient enfouis sous les limons des sens invalidés des langueurs mortifères. Le premier coup de hache dans sa chair recompose le code trop longtemps négligé et lui ouvre les portes de ses gouffres morbides où l’attendent affamées les puissances obscures. L’ogresse des profondeurs ultimes l’ordonnatrice de ses faims insatiables. Elle…

*

s’éveille, se déplie, s’étire, compte sur ses doigts pour s’assurer qu’elle n’est plus en train de rêver. Un deux trois elle est dans l’au-delà, ils la tiennent, elle ne pourra s’extraire de l’antre des démons, ses dérisoires combats contre ses délires insidieux se perdent dans l’emboitement de ses désillusions. Elle essuie d’un revers de la main le filet de salive rougeâtre qui s’écoule de sa bouche glisse sur son menton fuit le long de son cou se perd entre ses seins. Elle le sait là, près d’elle, alangui par le baiser mortel qui oeuvre inexorablement.

De l’Endymion croqué

Je voulais faire une Illustration pour mon texte L’amour offert. Voici donc la forêt des Miroirs, l’Endymion rêveur et la voleuse de baiser.

Til0715_648bpf

et la photo de l’Endymion inspirateur :

tilIP-49-

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :