« Veuillez éteindre les étoiles avant de sortir » Il me suffisait d’appuyer sur le bouton et tous ces bouts d’émois insoupçonnés se dilueraient dans les flots de l’oubli. Mon index effleurait depuis quelques instants la petite excroissance dans la paroi céleste au-dessous du panneau. « Décide-toi », « Vas-y », mes petites voix dansaient autour de moi et je n’arrivais pas à donner l’impulsion digitale suffisante pour éteindre les étoiles. Je m’égarais depuis un moment dans la contemplation des mots qui ne voulaient plus rien dire « éteindre les étoiles » comme si ça s’éteignait les étoiles, au gré de notre volonté. Quelle poussière d’homme, de femme en l’occurrence, s’accorderait le droit d’éteindre une étoile ?  Une voix claire et forte me sortit subitement de mon état léthargique, un homme me demandait mon permis de stationner. Je n’en avais pas.

Il me fit alors descendre du trottoir roulant qui ne roulait plus du fait de mon arrêt intempestif. « Papiers ». Je n’en avais pas. « Décidément, vous accumulez ». me dit-il, en sortant un appareil de sa poche. « Soufflez là-dedans ». Je lui demandais à quoi servait cet engin et pendant que je soufflais dans l’embout il m’expliqua qu’il s’agissait d’un « désirotest », qui calculait le taux de désirémie qu’on portait en soi.

« Hum ! constata-t-il l’air sérieux, vous avez très largement dépassé le seuil autorisé. Vous allez devoir me suivre afin de répondre à quelques questions, ensuite le tribunal établira votre peine. » Ma peine ? Je me débattis doucement et sans grande conviction quand il me passa les menottes. L’homme me mena à travers des corridors obscurs, il me laissa d’abord dans une salle de dégrisement, pour me rendre plus présentable. Hé, je ne suis pas saoule. « Tout comme ! » Tout comme, il avait claqué ses mots aussi fort que la porte. Au bout d’un temps incertain il revint me chercher et nous traversâmes d’autres corridors dont les murs étaient recouverts de miroirs qui me renvoyaient des reflets insolites. Dans l’un j’avançais comme en lévitation, mes pieds ne touchant pas le sol. Je m’amusais à lever et descendre les bras, accentuant l’illusion de l’envol. Dans le suivant, une sorte de halo doré palpitait autour de mon corps, je tournoyais sur moi-même, dessinant un voile lumineux qui s’enroulait autour de moi avec grâce et lenteur. Un autre encore montrait une image tremblotante, se contractant, se dilatant. Je demandais à l’homme qui me précédait et dont les reflets étaient des plus fidèles par quel procédé magique les miens renvoyaient ces images. Il ne me répondit pas et me poussa dans une pièce totalement dénuée de lumière.

J’entendais des respirations autour de moi et n’osais bouger de peur de toucher je ne sais quoi. « Avancez ! », une voix venue de nulle part résonna dans l’espace obscur. J’hésitais, ne sachant en quel sens avancer. Enfin, une voix lourde et pâteuse s’éleva devant moi. « inculpée levez-vous », j’étais déjà levée, « Vous comparaissez devant ce tribunal pour avoir été prise en flagrant délit d’outrage sur la voix publique, entrave à la circulation, stationnement illicite et dépassement compromettant du taux de désirémie. N’avez-vous rien à dire pour votre défense ? » Je… « Vous êtes donc condamnée à ddzzzz bzz pour avoir délibérément qqqzz brzzz troublé dz l’ordre pudique pppzzzz sera donc ttttzzzz …. Je profitais d’un champ de distorsion du son pour me faufiler hors de cette mascarade.

« Pour éteindre les étoiles, appuyez sur le bouton » disait le panonceau. Je freinais le trottoir roulant qui longeait le ciel nocturne. Et si les étoiles, je n’avais pas envie de les éteindre. « Alors laissez-les scintiller ». Je me retournais vers la voix qui venait de prononcer ses mots. Une silhouette masculine se fondait dans l’ombre, je plissais les yeux mais il m’était impossible de distinguer son visage. Il me tendit la main et me proposa de le suivre.

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