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les oiseaux dans le bocal

ou comment les poissons rouges ont pris la clé des champs

Mois

octobre 2015

Horrors’ house Warhol and so on.

Quoique quand j’ai entendu leurs voix, je me suis demandée où j’étais en train d’atterrir. J’avais suivi les flèches, descendu un escalier indiquant la maison des horreurs, il y faisait rouge sang et noir sombre. J’entendais mais ne voyais encore rien. En avançant, je les ai aperçus vaguement au loin se confondant encore avec l’ombre, l’homme, la femme et leurs voix colères. « C’est bon, allez, asseyez-vous », dit l’homme en poussant un soupir d’exaspération. « Bonjour ! », j’attire son regard excédé. La femme prend place dans une voiture. L’homme s’adresse à moi : « Vous allez passer la première puisque madame s’est assise dans la deuxième voiture. » Me mêlant toujours de ce qui ne me regarde pas, je demande à la femme si elle ne veut pas passer dans la première voiture, elle était là avant moi. « Ah ben, je croyais qu’elles partaient toutes les deux en même temps. », répond-elle. « Non, la première part en premier » pfffpfffeute l’homme. La femme s’extirpe du véhicule second et passe dans le premier. Je m’apprête à m’installer dans la deuxième voiture, quand la femme m’interpelle : « Vous pouvez peut-être monter avec moi ? … C’est possible ? » demande-t-elle à l’homme. « Faites ce que vous voulez » me dit-il. Ce que je veux, c’est monter seule dans une voiture, mais je rejoins la femme en lui demandant : « Vous avez peur ? ». « mmmmmm », grognote-t-elle. A peine assise, la voiture s’ébranle violemment (relativement). Nous entrons dans le corridor de la peur… Des chauves-souris, des cris, un homme qui se coupe les doigts, une tête animée sur une table… monstre de Frankenstein inévitable… squelettes et réjouissances horrifiques. Le plus désagréable ce sont les lames de plastiques qui nous balaient le visage à chaque changement de scène. Nous ressortons déjà. L’homme demande à la femme. « Alors, vous avez eu peur ? ». Elle avait donc bien peur, la jeune dame. Ils ont l’air toujours aussi énervés tous les deux. Nous partons la femme et moi. Elle m’explique combien l’homme a été désagréable lorsqu’elle a insisté pour savoir si ça faisait peur, très peur, un peu peur ? Nous nous quittons devant un Delaunay.

0615_102multiJ’étais donc venue m’aventurer dans l’exposition Warhol Unlimited qui a lieu en ce moment au Musée d’Art Moderne. Warhol, je suis plutôt indifférente, c’est une bonne raison pour voir si l’exposition me fera changer d’avis. On commence par les boites de conserve Campbell’s Soup (le m1015b_0924CErérite que je lui trouve c’est d’avoir inspiré Hiroshi Sugimoto pour son exposition Aujourd’hui, le monde est mort, au Palais de Tokyo que vous pouvez savourer sur mon ancien site en cliquant sur le lien.). Peinture acryliques et encres sérigraphiques, et films se succèdent me laissant toujours assez perplexe, sauf peut-être sur la série des chaises électriques « disponibles dans différentes couleurs ». Et enfin il y a la grande salle qui aligne une peinture en 102 parties, Shadows. Tableaux accrochés bord à bord, qui donnent une impression d’un ruban d’une pellicule cinématographique se déroulant dans l’espace. On y marche en se laissant entrainer jusqu’au bout par le rythme et la couleur. Peut-être serait-il jouable de faire le parcours en solitaire, sans obstacle, pour voir si le décor s’anime en soi, s’accélère si on se met à courir, peut-être. Il en reste certainement une impression dans le profond de l’oeil. Quand on demandait à Warhol s’il pensait que c’était de l’art, il répondait « Non. Vous voyez, on passait de la disco durant le vernissage, j’imagine que ça en fait un décor disco. »

1015b_0951wA la sortie de l’exposition, on nous propose de se faire photographier façon Warhol. Pas trop de monde. J’ai tenté. 1015b_0982pf

Je laisse derrière moi la foule du hall et monte le grand escalier pour voir une autre exposition CO-WORKERS, le réseau comme artiste. Elle nous propose de faire le point sur le monde numérique d’aujourd’hui à travers une trentaine d’artistes formés dans les années 2000. C’est l’oeuvre, We’ve Ne’er Gotten, de David Douard qui me touche et même me traverse. Lumineuse, en miroir, un portrait d’enfant sans regard : « L’image d’un adolescent en souffrance prélevée sur Google s’inscrit dans des caissons lumineux rappelant à la fois l’écran d’ordinateur et l’enseigne publicitaire. Dupliquée dans une structure claustrophobique en métal, elle propose l’expérience du mal être en montrant un jeune garçon sans regard, portant les doigts à sa bouche. Les grilles noires se dressent autour de l’image et dénote de la dureté d’un monde clos, évoquant à la fois l’enfermement et la protection. L’installation matérialise le malaise intérieur d’un être à la fois hyper-connecté et replié sur lui-même. »

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Exposition Warhol unlimited jusqu’au 7 février 2016

Exposition Co-workers jusqu’au 31 janvier 2016

The house of horrors (le train fantôme), de Sturtevant jusqu’au 15 mai 2016

au MAM

Sensations futures, jusqu’au 31 octobre (info)

Je donne cette info avant que ça se termine. La manufacture Saint-Gobain qui fête ses 350 ans a posé quatre pavillons à sensations place de la Concorde à Paris. Petite file d’attente, je me suis faufilée par curiosité sentant l’air vibrer à l’extérieur d’un des pavillons. Belle architecture en escalier hélicoïdal, à voir aussi la nuit tombée lorsque les arêtes s’illuminent au rythme des grondements musicaux qui sortent du pavillon. Pluie d’étoiles, plongée magmatique, on se laisse emporter par le sentiment d’assister à la création d’un monde, effet tectonique qui donne envie de continuer la balade.

1015b_0406multiSur la série d’images ci-dessous, c’est le cube miroirs qu’il faut absolument voir. « Voir » porte bien son nom. En attendant, j’observe ceux qui sortent, ça ne trompe pas, il y a de l’enchantement dans l’air. Un enfant supplie son père : « Viens, on refait la queue, c’est trop bien. » Il résume assez bien ce qu’expriment les autres visages, détendus, souriants, regards illuminés. Dans une envolée musicale et visuelle, le sol et les parois miroirs s’effacent, le ballet des leds entre en jeu et nous mène au coeur d’un spectacle historique assez vertigineux.

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Les pavillons Sensations futures, c’est gratuit et c’est jusqu’au 31 octobre, place de la Concorde. Voir ici pour les infos.

La Fiac aux jardins

Il faut bien le reconnaitre, j’ai raté la Fiac, vous savez cette grande foire parisienne de l’art contemporain qui devient aussi importante que celle de Bâle (Basel) en Suisse, parait-il. Erreur d’une semaine, erreur fatale. On la disait pourtant plutôt bonne cette année. Quatre ans que je zappe l’évènement. Alors on essaie de regarder par le petit trou de la serrure en allant fouiner dans les jardins parisiens où quelques oeuvres sont sensées s’être égarées.  Ainsi dimanche au Jardin des Plantes, des petites choses « pas mal pas mal » comme disait mon prof de chinois. Je vais m’y remettre au chinois, surtout après avoir dîné avec deux Chinois, l’un d’eux ne parlait pas français, je lui ai dit en partant, La prochaine fois qu’on se voit vous parlez français et moi je parle chinois, ce qui fut traduit évidemment… je suis une misérable, je n’ai pas remis le nez dans mes bouquins. Honte à moi, si si. Surtout que j’aime les langues, mais c’est plus de l’ordre du machouillage, les parler, les comprendre, c’est une autre histoire, l’anglais, l’allemand, l’italien, le chinois, j’en effleure juste la musique et la sensualité du dire et de l’entendre. Heureusement, le français me donne aussi ses petits plaisirs, par exemple cucurbitacée, drôle de mot à tiroirs, qui, hop, me permet de revenir dans le sujet et de me sortir de ce baiser linguistique. Donc là, j’ai kiffé gr… j’ai bien aimé la station de bus. le nid d’abeilles (parait que ça représente une météorite) et les cucurbitacées. Mon côté Cendrillon, sans doute. Il y a quinze ans j’aurais dit mon côté sorcière… Bon, on n’est pas là pour se laisser emporter par les souvenirs.

Cette étrange structure ressemblant à une station de bus très colorée, de Sean Raspet  : Le spectateur (en l’occurrence mon mari dont on voit les chaussures dépasser) à l’intérieur est plongé dans un environnement lumineux immersif et changeant ; il apparaît de l’extérieur comme une forme devenue abstraite. Pour les autres oeuvres, je vous laisse lire les indications sur les photos.

1015b_015jdpmulti1015b_0310multiEt cette ci-dessus deuxième partie fut photographiée au jardin des Tuileries. Je vous évite les poubelles brûlées, à ce régime là, ma ville deviendrait presque une galerie d’art.

La grosse bulle flottafiacTuileriebullent sur l’eau avec un lustre qui tourne à l’intérieur est de Vivien Roubaud. Ça flotte, ça tourne, c’est transparent, c’est rond, forcément ça ne pouvait pas me laisser indifférente. (vous pouvez retrouver une bulle similaire illustrant la nouvelle HRAESVELGR sur le blog de la Revue des moments perdus, à lire si ce n’est déjà fait).

L’oeuvre de Xavier Veilhan : Rayons, est celle que je préfère, parce les fils tendus donnent une légèreté à l’ensemble tout en paraissant être une structure stable, et puis la géométrie asymétrique est harmonieuse :

« Mon travail avec les rayons est une tentative de traiter des espaces en conservant leur transparence.

Je cherche à connecter les lignes géométriques de l’architecture dans laquelle l’oeuvre est installée, ou encore à confronter la géométrie des fils tendus à la nature environnante. Ici, l’objet installé est monolithique mais multiple comme une hélice, alors que sa forme sans fonction est dictée par les forces (ou contre forces) des fils tendus qui le constituent. Leur trame insaisissable se superpose au dessin rigoureux des jardins à la française comme une gravure qui épouserait son motif. Comme une fenêtre de Dürer ou une camera obscura, les rayons divisent, sans le représenter, l’espace derrière eux et deviennent outil d’optique autant qu’oeuvre d’art. » (Xavier Veilhan)

Ensuite, j’aime bien le mannequin de bronze de Heimo Zobernig qui me parait sorti du magicien d’oz. J’ai un faible pour les mannequins, les marionnettes et les épouvantails.

Dans le bassin près de la Concorde, on trouve le Circle of animals de Ai WeiWei qui a recréé douze têtes d’animaux en bronze conçues au 18ème siècle par deux Jésuites européens qui servaient à la cour de l’empereur Qianlong. Ces têtes d’animaux du zodiac chinois ornaient la célèbre fontaine horlogère du Yuanming Yuan, le palais d’Eté de Pékin, mis à sac en 1860 pendant la seconde guerre de l’opium.

En réinterprétant ces objets à plus grande échelle, Ai Weiwei s’intéresse aux questions du pillage et du rapatriement, tout en poursuivant son exploration du faux et de la copie par rapport à l’original. Cette oeuvre témoigne également de la conviction de l’artiste que l’art doit s’adresser au plus grand nombre.

Et puis, les chaises vertes que je ne me lasse pas de photographier tant elles sont expressives selon qu’elles soient en solitaire, en couple ou en groupe. Elles en racontent des histoires les chaises vertes.

Danseuse de la vie

M’est souvenir de cette femme dont le charme irradiait, le regard enivré de vie, le corps un peu fragile mais pourtant si présent. Je la voyais danseuse. Et si sa peau était parcheminée  des caresses douces ou âpres des temps dépassés, elle habillait son être d’un épuré de grâce et de beauté. Combien de douleurs combien de joies derrière ce masque de la vie ? Combien de pages avaient-elle détournées pour s’émarger des heures dévastatrices ? Rien ne transparaissait de cet intime pudiquement voilé,  rien que les traces du temps généreux et féroce à la fois. La tête haute elle dominait l’à venir d’un sourire effronté.  Je la revois fascinante fraicheur de sérénité aboutie à jamais tendresse gravée en filigrane de mes ondes de vie. Et lorsque mon coeur s’inonde des crues du désarroi, que les images sombrent et que les mots s’égarent en un chaos diffus, je repense à ces apparitions enchantant mon chemin, ces illuminations comme un don du destin.

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mouettes au jardin des Tuileries – octobre 2015

Après Eden – la collection Walther à la Maison Rouge

1015b_005rmaisonRougeLa nouvelle exposition de la maison rouge est la treizième collection privée présentée ici. Il s’agit de la collection Walther, une des plus importantes collection de photographies au monde.

Pas de photo, hormis celle de l’entrée de la maison rouge, ci-contre, les deux autres en série étant tirés du site Culture Box. Faute d’image on voudrait exalter les mots, même si les mots qui suivent n’ont pas la valeur des images. A l’entrée, les premières photos, nombreuses, montrent des gros plans de végétaux en noir et blanc. Puisqu’il faut en passer par là.  On devinera que ça ne m’emballe pas.

Ce que je vais vite apprécier c’est le classement par thème qui permet de jeter un regard plus attentif aux photos exposées, surtout lorsque celles-ci ne retiennent pas votre attention.

On y rencontre des paysages comme autoportraits de la présence de l’homme qui construit qui détruit. On cherche alors sur les photos les traces, les stigmates. Ici j’aurais cru à l’invalidation humaine lorsque le paysage s’évade comme un désert mais en s’approchant de ce diptyque on y voit l’insidieux, le petit détail au loin là dans un coin tentant de se fondre dans le décor.

Et puis vient l’identité avec l’art du portrait qui doit saisir le « je », la singularité, et le « nous », la pluralité qui existe en chacun. Séduite par les portraits de Guy Tillim (que l’on peut voir en cliquant sur le nom de l’artiste), réalisant qu’il s’agit d’une milice d’enfants prêts à partir pour le combat, le regard devient autre. Ces visages interrogent et les réponses se perdent dans un cafouillis incompréhensif. D’autres portraits colorés de vie leur font face, les débordent et entrainent le visiteur apaisé sur la suite du parcours.

La ville, une belle présentation sur des écrans suspendus tout le long d’un mur dans la pénombre, un défilé d’images citadines. Mais ce sont les photographies d’un photographe non identifié qui attirent mon attention, et surtout la reconstitution d’une sorte d’immense bâtiment composé de 70 photos, Lotus Block, oeuvre de Luo Yongjin. C’est comme un puzzle fragmenté qui ne se raccorde pas tout à fait mais dont l’ensemble donne une sensation d’entièreté onirique.

Le corps. là, on approche de ce quMRAppelte j’aime le plus en photo. Cette merveilleuse machine qu’est le corps humain, avec ses grâces et ses disgrâces, peu importe tant qu’il y a matière, et c’est à la photo que revient le tâche de la subjuguer. Ici, on a des séries de photos qui pourraient faire un film. Ce sont des autoportraits. Song Dong  et son impression sur l’eau.

Ci-dessus, Dieter Appelt et La tache que laisse le souffle sur le miroirMRzhangHuan.

Et Peau, une série de 20 autoportraits de Zhang Huan –  (photos source Culture Box).

Quant à Ma Liuming, il marche nu sur la Grande muraille de Chine. Voir ici, la série des photos.

Au détour du chemin qui présente le thème des masques que chacun porte en soi, j’aperçois mon visage dans un miroir. Je suis toujours surprise par mon visage, je l’oublie tout le temps. Il y a quelques jours il m’a offert un regard que je n’oublierai jamais, je ne devrais plus avoir à me regarder dorénavant car jamais plus je n’y verrai l’ailleurs que j’y ai perçu. Peut-être cela vous est-il déjà arrivé ?

Au sous-sol, le thème du Voyeur donne une définition intéressante : « Nous entrons dans le domaine de l’intime, dans cet espace secret où sont transgressés les tabous et les normes sociales. Le voyeur est une figure éminemment ambiguë : pénétrant par le regard dans l’intimité des autres sans leur consentement, il tire du plaisir de cette intrusion, plaisir augmenté par le caractère moralement condamnable qu’il prête à ce qu’il voit. En extrapolant, ne retrouve-t-on pas aussi ce double jeu dans l’attitude du visiteur d’une exposition ? A l’abri de notre position de regardeur, nous pouvons à moindre frais et exemptés de toute responsabilité, goûté au fruit défendu. »

En enfilade dans deux salles, une série de (trop) petits formats d’un des photographes que j’apprécie beaucoup pour la sensualité et l’érotisme de ses photos, Nobuyoshi Araki :101 oeuvres  pour Robert Franck. On y voit des femmes nues libres ou attachées, habillées, pudiques dans le bain ou d’une impudeur troublante, des couples, des natures mortes, des enfants allant à l’école, un chat, la ville, la population ou la solitude, l’intimité. Toutes photos en noir et blanc.Et une très belle photo du photographe sur le modèle. Pour ceux qui ne connaissent pas et n’ont pas de préjugés à jouer les « voyeurs » au risque de devenir admirateurs, voyez ici, personnellement j’y vois le grand art de l’émotion sensuelle.

Voilà ce que j’en retiens ici. Il s’agit au premier abord d’une exposition pour les férus de photographies, mais le parcours proposé est assez varié et peut largement intéresser les curieux de l’humain.

La maison rouge – Après Eden, la collection Walther – jusqu’au 17 janvier 2016

Et alors, ce vernissage ? (Palais de Tokyo – 19 10 2015)

1015PdT_055pfLundi, 21h05, nous voilà devant le Palais de Tokyo. Pause. Hésitation ? Une file impressionnante remonte l’avenue. On n’en voit pas la fin. Je perçois immédiatement la vive rétractation de mon mari qui présage d’un départ précipité. Voilà des années que nous venons aux vernissages, qu’au fil des évènements je me suis constitué une petite collection de photographies d’ambiance. Je préférerais ne pas rater celui-là. J’attrape fermement la main de l’homme et nous remontons le courant. J’ai un article à écrire, moi. Et moi, je pars très tôt demain matin, me répond-il. Moi aussi du coup. Et ce soir, le bout de la queue se situe loin loin loin. Je ne peux m’empêcher de sourire en longeant le long serpent humain qui s’étire, s’étire. En verrons-nous la fin ? Métro Iéna, on se pose, enfin. Au-delà des arbres le faisceau lumineux de la Tour Eiffel caresse les nuages. 22h00, enfin la longue chaine s’ébranle lentement puis plus rapidement, et surtout sans presque plus d’arrêt. Dix minutes plus tard nous entrons dans les lieux qui nous enveloppent de sons et de lumière. Je sors mon shooter à photons, je m’imprègne du visuel, ça remue dehors dedans, pour un peu je m’étirerais de bien-être, mais l’heure n’est pas au laisser-aller. Allons voir ces nouvelles expositions.
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Au niveau de l’entrée, on love et refile l’attente comme un empressement à s’échapper, mais nous deux, on filera en douce au sous-sol. Séparation de moi et de ma moitié, je n’envisage que la visite intime, libre, sans parole, voleuse d’images et de sensations, j’opère en solo. Qu’on se rassure, l’endroit est grand, souvent délicieusement obscure, mais on se retrouve toujours, on se croise, on se sourit, on se perd de nouveau, c’est la vadrouille sans sens unique. Le plaisir de la découverte, de l’étonnement, de l’observation de l’autre, ces gens dedans le ventre grouillant du bâtiment en perpétuel métamorphose. Il devient clean le Palais. A sa réouverture, c’était limite un gros chantier encore, on pouvait cacher des billets doux ou piquants dans les murs ou les poteaux, ensuite on rebouchait ni vu ni connu.
Y a-t-il un sens à la visite ? Y a-t-il un rythme à respecter ? Pas de dilution programmée, je retrouve au hasard du cheminement pourtant chaotique que je pratique, les visages de la file d’attente. Et d’autres que je croiserai, et tous ces visages s’ajoutent les uns aux autres. Mais, et les oeuvres, me direz-vous ?
 
D’abord commençons par les présentations : La vie magnifique. C’est le nom de cette nouvelle saison. Il y est question de faire advenir la poésie dans tous les moments de notre existence. Tous, même ceux qui semblent un peu déroutants. On va “magnifier les instant simples, sublimer le banal”. Les explications sont souvent très belles. Merci les mots.
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Le premier sous-sol est dédié au désir. « Seul celui qui connait le désir », des créations de l’artiste Ragnar Kjartansson (Islandais) qui pense et dit que : “Parfois on a besoin d’ajouter un peu de théâtre dans la vie et vice versa.” Son œuvre mêle performance, cinéma, sculpture, art lyrique, peinture, musique. Cette exposition va-t-elle dépeindre les désirs quotidiens en quête de transcendance ? C’est son ambition. Du haut des escaliers on découvre des petites maisons ouvertes à la curiosité du public, décors ou maison de poupée grandeur nature. Dans l’une une femme s’habille, dans l’autrepdtfdes2 un homme se déshabille et se couche. C’est du moins ainsi que je les surprends lors de mon premier passage. Mais bien sûr, la femme se déshabille aussi et l’homme s’habille pour pouvoir se redéshabiller. Quand la nuit tombe, ils dorment. Et le public s’évade. Au jour, ils sortent de leur chez eux de bric et de broc, se rencontrent au bord de la fontaine et se disent « bonjour ». Vous imaginez-vous que comme des gifs animés, les deux acteurs font et refont les mêmes gestes de midi à minuit tous les jours sauf le mardi durant le temps de l’exposition, 1015PdT_060banquisesoit jusqu’au 10 janvier prochain. Non, n’imaginons pas.
Tout à côté, on va on vient devant des écrans géants, déambulation musicale, on se laisse séduire, peut-être. Il faudrait y revenir, sûrement. Je regarde les ombres passer. Elles traversent les images, se posent devant, s’éparpillent pour errer sur les glaciers du désir ou elles reprennent corps.
Dans le jeu du qui a fait quoi, je m’y perds un peu, toujours portée davantage par mon instinct que par le côté didactique. Je zappe un peu quelques recoins, et, en  bonne fille de l’ombre je me laisse attirer par le lumineux. Au sous-sol du sous-sol, où le sombre règne, des bulles de lumières sont en apesanteur, des ombres ici aussi, elles s’amassent, se séparent, s’amusent, rient, lisent. Et moi, je les épie, me laissant bercer par leur présence.
Mélanie Matranga, elle, est française mais le titre de l’exposition est en mandarin et signifie “encore et encore”, c’est léger, lumineux, fragile, calme. C’est mon endroit préféré du Palais de Tokyo, c’est toujours un peu glauque ici, mais souvent en même temps très poétique. La lumière s’y plait beaucoup aussi.1015PdT_284multipf
Mélanie Matranga nous propose p1015PdT_277pflusieurs environnements. Je pénètre maintenant une coulée blanche dans l’obscurité du sous-sol. On y joue les spéléologues en goguette, constatant que quelques herbes semblent avoir poussé ici ou là. Attention, baissez la tête !
Au début, les ombres sont encore ombres et puis elles s’éclaircissent, se colorent, s’habillent, se font visages et corps.
1015PdT_257multiCi-dessous, on monte un escalier en petit groupe d’une dizaine de personnes, pour découvrir là-haut une pièce où pendent des globes terreux sculptés de ravissantes formes, bonhommes, objets, c’est très fin, élégant. Et ces globes sont des enceintes, alors bien sûr, Musique !
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Pour le reste… J’avoue, j’ai un peu déconnecté. Je remonte pour voir l’exposition principale, Il s’agit d’une rétrospective sur la vie et l’oeuvre de John Giorno. Au début des années 1960, il conçoit le poème comme un virus qui doit se transmettre au plus grand nombre. Il crée Dial-A-Poem en 1968, un service téléphonique qui permet l’écoute de poèmes, oeuvres sonores, chansons et discour1015PdT_353pfs politiques.
(Et bonne nouvelle, si vous n’êtes pas sur place, jusqu’au 10 janvier 2016, vous pouvez aussi appeler un numéro (gratuit) de votre téléphone de chez soi ou d’ailleurs : 0800 106 106 qui propose de découvrir des sons et des voix. Je l’ai fait et je suis tombée sur Antonin Artaud qui m’a parlé de la mort, du bardo, de la médecine aliénante. Pour moi c’est un premier coup gagnant, la voix d’Artaud fascinée fascinante est à elle seule une envolée.)
Et puis il y a la grande salle, celle qui se métamorphose chaque fois entièrement sous le talent des commissaires d’exposition, c’est là qu’il y avait une lagune à la dernière expo. Là, que j’ai vu les murs recouvert de substances étranges qui se dégradaient dans le temps.
1015PdT_365trioEt  puis on suit le mouvement, un peu sous le coup de la fatigue du jour passé.  Il faudra peut-être y revenir…
1015PdT_395trioPour le vernissage, dorénavant, nous miserons sur 22h00 plutôt que 21h00.

La vie magnifique – Palais de Tokyo – jusqu’au 10 janvier 2016

Vernissage au Palais de Tokyo, ce soir

Une info éphémère pour ceux qui sont sur Paris et voudraient découvrir la nouvelle exposition du Palais de Tokyo et l’ambiance qui sévit (du bruit sans fureur) les soirs de vernissage. C’est ce soir, lundi 19 octobre, entrée libre de 21h00 à minuit. On s’y croisera peut-être… (mon signe de reconnaissance, un sac à dos bleu, des bottes bleues, un appareil photo bleu)

L’estampe fantastique et visionnaire de Goya à Redon

Romantisme et fantastique, l’un sans l’autre m’est déjà promesse de rêve, unir les deux comble mes rêves. Les tourments intérieurs ? Qui n’y est pas sujet ? Romantisme, fantastique, deux mots que je n’ai guère délaissés depuis mon adolescence. Je les ai tant creusés et assimilés. Et chaque fois qu’ils réapparaissent dans ma vie, c’est comme un cadeau de l’outre-monde, et je deviens une romantique fantastique. Alors cette exposition de noir, et de blanc pour exulter le noir, romantisme du noir, est un parcours intime où chacun trouvera son centre de gravité. Evidemment le noir a besoin de lumière pour rayonner, et si cette phrase d’Odilon Redon :  « Il faut respecter le noir. Rien ne le prostitue. Il ne plait pas aux yeux et n’éveille aucune sensualité. Il est agent de l’esprit bien plus que la belle couleur de la palette ou du prisme. », si cette phrase ne résonne pas en moi comme elle l’eut fait jadis, je n’en fus pas moins emportée dans cette exposition par les ondes dessinées par les maitres du noir.

PPestR1015_692Goya dont Baudelaire écrivait : « le regard qu’il jette sur les choses est un traducteur naturellement romantique. » C’est avec Les caprices, que Francisco de Goya s’engage sur la voie du fantastique. Quatre-vingts planches représentant les vices larvés de l’homme.PPestR1015_701

Je déambule dans cet univers reconnu et infailliblement envoûtant allant d’estampe en estampe, reconnaissant au passage La mélancolie, de Dürer, ou, comme ci-contre, Le cauchemar que j’ai tant observé, de Laurede (inspiré par l’oeuvre de Johann Heinrich Fussli), tiens, je ne connaissais même pas le nom de l’artiste, le dessin, oui… même en couleur, il reste un cauchemar de cette jeune femme alanguie, prisonnière de ses démons intérieurs.

Errance, spleen, déchéance, auxquels se mêlent les délires, les tourments et fantasmagories. Le fantastique, savez-vous ? Ce petit écart surnaturel survenant dans un quotidien si banalement réel. Hop, le grain de sable dans les rouages de l’intranquillité, et le rêve de s’immiscer dans la réalité.  « La vie est un songe », disait Calderon.

Alors qui inspirent les artistes ? Oh facile, des auteurs parmi les plus grands : Shakespeare, Hugo, Goethe. Excusez du peu. Il y est question de sorcières, de sabbat, de tentation de démons d’apocalypse de femmes nues et échevelées condamnées à l’Enfer…

PPestR1015_706Mais aussi, l’illustration de romans, ainsi une lithographie de Louis Boulanger, Les derniers jours d’un condamné (1830) ramène au cauchemar du condamné du roman éponyme de Victor Hugo paru en 1829 (lithographie) et qu’il faut avoir lu.

PPestR1015_713Tout comme Fortuné-Louis Méaulle, s’inspire aussi de Hugo pour Le Burg et la croix (gravure sur bois)PPestR1015_735

Et comment ne pas parler d’Edgar Allan Poe dont Alphonse Legros illustre fort bien Le puits et le pendule (eau-forte)

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Reste que Gustave Doré est toujours aussi impressionnant (j’ai eu le bonheur de voir une fabuleuse exposition consacrée à l’artiste au Musée d’Orsay, l’année dernière – j’en suis ressortie totalement subjuguée, émerveillée, fascinée… )

PPestR1015_725 Et puis, nous avons un peu commencé par lui, citant ses propos sur le « noir ». Et il faut bien y revenir : Odilon Redon et ses rêves, qui fut surnommé le « prince du rêve ». On est là dans le soleil noir de la mélancolie, des estampes vraiment noires et particulièrement étranges. Hum… à vrai dire, si j’ai beaucoup aimé il y a de cela un temps certain, aujourd’hui, je suis  parfois un peu mal à l’aise devant ses dessins.

PPestR1015_747D’autres artistes comme Grandville, Rops… dont les oeuvres mériteraient largement que l’on s’arrête sur elles…

Et puisqu’il est question d’estampe, vous avez peut-être lu au fil des images que je publie ici, gravure sur bois, lithographie, eau forte… il s’agit de différents procédés techniques pour obtenir une estampe. Si cela vous intéresse d’entrer dans le sujet, vous trouverez ci-dessous trois planches explicatives. Il vous suffit de les agrandir pour tout savoir.

PPestRgsb1015_739PPestRGtd1015_742PPestRL1015_740Je vous rappelle que l’exposition Fantastique, au Petit Palais regroupe deux expositions, l’une sur Kuniyoshi, le démon de l’estampe, et l’autre sur l’estampe visionnaire de Goya à Redon, dont cet article tente de vous donner un aperçu.

Fantastiques estampes – Kuniyoshi, un maitre

estamp1Vous voyez ces vagues, ce poisson, la tortue… ? Voilà, c’est ça. Ça remplit les yeux de couleurs et de formes, de mouvements et de rêves. Et parfois, même, c’est très drôle et au-delà voire satirique.

C’est un peu tout ça Kuniyoshi et les amateurs d’estampes japonaises du XIXème siècle (souvent des artistes, comme Claude Monet) ne s’y étaient pas trompés. Ils collectionnaient autant les oeuvres d’Hokusai, Hiroshige que celles de Kuniyoshi.

L’artiste a abordé beaucoup de genres différents. Le Petit Palais nous propose dans cette exposition quelques 250 estampes et peintures de Kuniyoshi qui en aurait produit plus de 10 000.

PPK1015_497Parcourir les oeuvres de cette exposition, c’est vraiment un plaisir qui se renouvelle de salle en salle, tant ce qui s’offre devant nos yeux est varié et attrayant. On pourrait y passer des heures à détailler les dessins, se laisser toucher par les légendes, observer les guerriers aux multiples tatouages, regarder les femmes à leur toilette, les enfants jouer, être témoin du quotidien d’Edo, l’ancien nom de Tokyo, ou encore entrer dans le monde des acteurs de kabuki ou celui des courtisanes. C’est un parcours passionnant qui nous mènent dans un monde mystérieux jusqu’à la fin où l’humour et les chats ont la part belle.

Et aussi, puisque c’est le sujet des deux expositions du Petit Palais, ce parcours nous permet de pousser un peu notre curiosité à en apprendre sur les estampes. Par exemple, ci-dessous, il s’agit d’un dessin maitre. Un dessin à l’encre de chine que le graveur collera à l’envers sur la planche puis évidera à l’aide d’une gouge jusqu’à disparition totale du dessin. Si ce dessin préparatoire existe encore c’est qu’il n’a jamais été publié. Il faut savoir que les estampes polychromes sont le fruit d’un travail d’équipe qui associent éditeur, dessinateur, graveur et imprimeur.

PPest1015_508La littérature d’aventure avec ses légions de héros historiques et légendaires, ses dragons et ses monstres, offre maints sujets de représentation qui se substitue à celle des guerriers contemporains qui elle, est interdite.

Ci-contre, une illustrappest1015_513tion du combat de Kintaro (fils d’une sorcière et d’un dragon rouge) avec une carpe. L’enfant possède une force herculéenne et son image porte bonheur.

Alors forcément, les fantômes, les esprits, ça me parle. Et là, je me sens obligée de faire une digression et de parler des yokai. Si le mot n’apparait pas dans l’exposition (à moins d’une distraction de ma part), il n’en reste pas moins que je les reconnais lorsque je les vois. Et qui dit fantastique au Japon ne peut faire l’impasse sur les yokai. Les yokai, j’ai fait leur connaissance par le biais de mon fils, grand amateur de manga pour lesquels je n’ai par contre aucune attirance, si ce n’est qu’un jour en feuilletant un manga une illustration me frappa de plein fouet. « C’est qui celui-là » je demandais à mon  fils. Il me répondit que c’était un yokai, une créature surnaturelle, un démon, un… « fantôme » je lui assurais que je reconnaissais le fantôme qui m’accompagne depuis mon plus jeune âge. MoPPK1015_515n fils m’appris que celui-ci était très dangereux, méchant, cruel. Quel importance ! il est mon ami, je ne risque rien sinon quelques blagues désagréables et une frayeur bleue mémorable de mon chat devant l’invisible.

Mais revenons aux estampes, ci-contre,  « Une araignée de terre fait apparaitre des démons dans le manoir de Minamoto no Yorimitsu ». Trouvez l’araignée, le reste suit. Les combats promettent d’être vifs, ce qui ne dérange pas la partie de go.PPEst1015_531

Et si c’est pas du yokai, là celui au long cou, dans la scène du théâtre kabuki. Lisons la cimaise : « l’acteur Onoe Kikugoro III qui joue le rôle du criminel Suke, se transforme en un monstre au cou démesurément allongé. » Les récits de monstres et de fantômes sont très en vogue dans le théâtre kabuki du XIXème siècle et nécessite le recours aux trucages. Le kabuki est un théâtre de geste accompagnés de musique, on peut y admirer des costumes spectaculaires et des mises en scènes astucieuses. On imagine.

PPest1015_527Celui-ci (ci-dessus), je le trouve très sympa aussi. Une princesse et son frère s’initient à la magie et invoque un gigantesque squelette. Il me rappelle… mais non, je ne vais pas tout vous mélanger.

Pour revenir au théâtre kabuki, il devient le miroir de la vie quotidienne et est plus abordable que le théâtre nô, destiné à l’aristocratie. Les acteurs sont, comme les courtisanes, de véritables vedettes. Ils deviennent des modèles publicitaires, n’hésitant pas à s’interrompre en pleine représentation pour vanter les mérites d’un produit. Le jeu est très codifié, les gestes spectaculaires et les visages expressifs mais figés. Les rôles féminins sont confiés à des acteurs.

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Histoires d’autrefois de Nihon Daemon et du chat-sorcier – 1847

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Les chats, les monstres, les caricatures, les gravures de la fin de l’exposition ne manquent pas d’humour. C’est une période de censure (un contrôle de production d’estampes est institué depuis 1790) et Kuniyoshi use de l’art du pastiche et de la caricature avec une ironie mordante et une inventivité débordante. Les acteurs prennent l’apparence de chats, de grenouilles ou d’oiseaux, de poissons rouges, une façon de contourner les interdits. Le shogunat interdit de diffuser des portraits d’acteurs, de geishas et de courtisanes, Kuniyoshi produit alors des oeuvres satiriques et humoristiques pour contourner la censure.

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Ci-contre des poèmes illustrés par des chats.

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Drôles de monstres prenant le frais à la nuit tombante – 1842

Et pour terminer cet article qui fait l’impasse sur quelques thèmes et de nombreuses illustrations pour ne pas être trop long, voici des estampes qui illustrent des fêtes avec femmes et enfants.PPest1015_539L’exposition sur Kuniyoshi précède une autre exposition sur l’estampe fantastique du XIXème siècle romantique européen, sujet d’un autre article que vous pouvez lire ici. Un autre genre, moins coloré, moins amusant mais tout aussi passionnant à explorer.

Ces expositions sont à voir jusqu’au 17 janvier 2016, au Petit Palais, à Paris.

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La goûteuse hédoniste

1015_398boutAu restaurant, c’est moi qui goûte le vin. Mon mari y tient, tout comme il tient à ce que je demande et règle l’addition à la fin du repas (je précise que nous avons un compte commun). Je remarque qu’avant, les serveurs ou sommeliers faisaient presque systématiquement goûter à monsieur, maintenant il y a le plus souvent cette question légitime « Qui goûte ? ». Longtemps, j’étais embêtée, quand mon mari répondait « Madame », la bouteille qui s’était déjà avancée vers son verre opérait un virage et venait se placer au-dessus du mien, je pensais qu’il s’agissait là d’une tache redoutable et puis surtout j’étais un peu dépassée par cette question : comment goûter le vin ? Le première chose que je fais rapidement c’est de le respirer, le humer, le sentir, je pense même que je pourrais m’arrêter là, l’arôme me plait ou pas. Mais il y a ces autres considérations qui vont de la tenue du verre à la façon d’en emplir ma bouche ni trop ni trop peu, le gober en quelque sorte, et de garder le nectar en contact de ma chair intime le temps nécessaire avant de l’avaler. Avec le temps, non seulement j’ai pris de l’assurance mais je fais davantage confiance à mon palais en ce qui concerne le vin qu’à celui de mon mari. Et puis, j’aime cet infime moment, somme toute privilégié, où je suis responsable de cet essentiel qui accompagnera notre repas. Inutile de vous dire qu’à la maison c’est moi qui choisis le vin.

Bien sûr j’essaie de progresser, j’ai beaucoup observé comment mes voisins de tables tenaient leur verre, regardé ici ou là ce qui pouvait m’apprendre à amplifier mes sensations. J1015_400verree ne connais guère les règles, mais j’essaie de faire en sorte que le geste soit beau, gracieux, car là commence le plaisir du vin. Ce qui m’embête, je peux même carrément dire que j’en suis frustrée c’est lorsque nous sortons avec des connaissances, en général, c’est l’homme qui goûte, même si je vois bien mon mari avoir un petit élan de la tête pour que j’exige de tenir mon rôle de goûteuse, mais je ne me permets pas d’intervenir. Ce que j’aime aussi c’est servir le vin. Chez les autres, je suis carrément capable de demander si je peux et m’emparer de la bouteille afin de remplir les verres qui restent désespérément vides.

N’allez pas croire que je bois beaucoup, deux verres et quelques gouttes tout au plus, et ils me rendent déjà bien pompette, si j’en crois mon entourage. Je n’ai pas l’alcool triste, plutôt amusant tendance un peu lubrique. Là encore, j’ai appris à me retenir car au-delà de deux verres (un verre c’est encore trop pour maman, dira ma fille), je perds un peu le sens des convenances. Dès la première gorgée, je sens les liens qui lâchent, les mots qui déboulent dans ma bouche comme une horde de chevaux ivres de liberté et il me faut faire preuve d’une volonté farouche pour ne pas céder à la pulsion de les accompagner dans leur course folle. Combien de romans perdus ?

Je me suis mise au vin et au café assez tard, je prends les choses quand elles viennent et je n’en finis pas de découvrir les plaisirs de la vie. Qu’est-ce qui un jour a tiré sur la chevillette et fait choir la bobinette m’ouvrant les portes des éden de Dionysos ? Toujours est-il que du jour au lendemain les crus se sont écoulés différemment sur ma langue, ont envahi ma bouche d’une sensualité surprenante, ont titillé mon palais le plongeant dans un émoustillant désir d’en vouloir davantage connaitre et surtout éprouvé mon esprit d’un divin cataclysme. Le plaisir avalé, je repose le verre et regarde mon interlocuteur dont les yeux brillent du reflet des miens qui s’amourachent de toutes les sensations intimes et ineffables. Je suis sage malgré les moues moqueuses que je vois se dessiner sur certains visages aimés. Mon organisme se charge de tout, au-delà de deux verres le plaisir disparait…

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Mina et le Traceur d’Univers – un conte pour petits et grands enfants

« Il était une fois à l’extrémité du monde, entre l’ailleurs et le nulle part, une petite maison dont on ne voyait que l’oeil grand ouvert sur la nuit. Dans cette maison qui ressemblait à un champignon, s’activait un traceur d’Univers. Sur les rayonnages qui l’entouraient, on voyait traîner sa pêche de la dernière nuit, des beignets stellaires et des tartes aux étoiles…  »

La petite Mina s’était assise dans un coin de la bibliothèque et dévorait de ses yeux verts le livre posé sur ses genoux, elle ne savait pas encore lire, mais connaissait l’histoire par coeur. Et cette fois elle l’avait pris pour elle toute seule, sa soeur ne risquait pas de venir y poser ses commentaires. C’est pour elle qu’il s’était ouvert. Il n’y avait que le livre et elle, et son regard étincelant.

Quelques éclats d’innocence tombèrent sur la main du traceur d’Univers qui somnolait dans le coin de la page dont l’écriture se brouilla. Il leva les yeux et vit l’enfant qui lui parut immense, mais si mignonne que sa surprise se transforma vite en un sourire presque aussi grand que la fillette.

Du flou des mots dilués dans la lumière, s’échappaient des lettres, légères et virevoltantes. Mina clignait des yeux lorsque les lettres volantes l’approchaient de trop près. Certaines venaient se poser sur son visage et disparaissaient après avoir scintillé sur sa peau. D’autres fondaient dans l’air. La fillette cédait aussi bien à la surprise qu’aux éclats de rire.  Mina avait lâché le livre pour tenter d’attraper les éphémères de cet autre monde.

Toutefois, il arriva qu’elle perdit l’équilibre et bascula. C’est alors qu’elle s’aperçut qu’elle n’était plus tout à fait dans la bibliothèque. Que celle-ci devenait lointaine, irréelle. Et Mina ne savait plus sur quoi elle reposait, ni surtout si elle reposait sur quelque chose. Elle ressentait monter en elle une sorte de vertige un peu nauséeux.

Insensiblement ses yeux se déplissèrent de leur sourire de bonheur et s’assombrirent, sa bouche ébauchait une moue de déplaisir et un terrible sentiment d’être perdue se mêlait à l’incompréhension dans l’esprit de l’enfant.

C’est alors qu’elle sentit la chaleur d’une main rassurante autour de sa menotte potelée. Elle savait sans vraiment encore le voir que la main l’attirait vers le sourire du Traceur d’Univers. Un soupir de soulagement laissa s’enfuir hors d’elle l’épais sanglot qui s’était amassé au fond de sa gorge.

Elle était maintenant assise sur un siège qui la secouait autant que ce garnement d’Arthur qui s’acharnait parfois sur les filles dans la cour de l’école. Sauf qu’Arthur était toujours interrompu par la maîtresse, alors que là, personne ne venait arrêter l’horrible vibration. Entre deux soubresauts elle tentait de se cramponner à quelque chose de solide pour ne pas tomber mais n’arrivait à rien atteindre, ses dents se cognaient les unes contre les autres, ses yeux ne pouvaient pas rester ouverts.

– Ar ré tez, hurla-t-elle de toutes ses forces.

– Tu peux ouvrir les yeux, bout de chou.

Tout était soudain tombé dans la plus sereine des quiétudes, la même que lorsqu’elle se lovait contre sa maman et que le sommeil venait l’emporter.

L’enfant ouvrit les yeux et regarda timidement autour d’elle. Elle reconnaissait les beignets stellaires et les tartes aux étoiles à portée de mains, et dans son regard, soudain apparut le visage du traceur d’Univers.

– Garde ouvert tes jolis yeux, Mina.

Mina n’avait nullement l’intention de fermer les yeux, de peur que tout disparaisse. … « Mina », il savait comment elle s’appelait.

– Mais tu sais bien qui je suis moi, c’est normal que je te connaisse, non ?

Sans en être vraiment persuadée, elle acquiesça doucement de la tête. C’était étrange mais elle se dit que tout ici était normalement étrange. L’endroit qui l’entourait était à la fois tout petit et immense, comme s’il s’ajustait à son regard.

– Si tu bouges tout le temps, tu ne verras rien. Restez un peu tranquille, mademoiselle. Ta venue a mis en route le tracteur céleste et ce n’était pas l’heure de son réveil. C’est pourquoi tu as été tellement secouée. Tout le monde ne s’improvise pas laboureur du cosmos…

Il partit d’un grand rire qui arrondit d’étonnement le regard de la fillette dont le visage, ne résistant pas longtemps au rire contagieux de cet étrange personnage, s’ouvrit largement sur un sourire épanoui.

– Voilà, c’est mieux ainsi. Un joli sourire et les rêves seront plus beaux ce soir. C’est gentil d’être venu me voir. Rares sont les enfants qui trouvent le chemin jusque chez moi.

– Mais… faudrait pas que je ne revoie plus ma maman et mon papa, assura l’enfant d’une petite voix soucieuse.

– Ne t’en fais pas, tu ne resteras pas toujours ici, ce n’est que temporaire. Je suis bien content d’avoir de la visite. Bon, et si tu goûtais à mes délicieuses spécialités ? veux-tu manger un bout de tarte aux étoiles ? Regarde comme elles sont belles. Ensuite je t’emmènerai semer les rêves.

Mina ne comprenait pas grand chose aux mots de l’homme, mais il l’avait rassurée sur son retour et elle se sentait baignée d’une sensation merveilleusement agréable.

– On peut pas manger les étoiles, dit-elle… sauf…

– Sauf ?

– Ben, dans ton livre…

– Et où est-on en ce moment ?

– …

– Exactement, et crois-moi il ne faut pas travailler l’estomac vide, surtout dans les sillons cosmiques, tu risquerais de te laisser absorber par l’obscurité.

– Mais ce n’est pas ça… maman, elle veut pas que je mange des choses de n’importe où …

– oh, bien sûr… mais je ne suis pas de n’importe où, depuis le temps que tu me regardes pêcher les étoiles… tu sais que mon histoire ne peut être que jolie.

Heureuse d’être rassurée par la douceur du regard de l’homme plus que par ses paroles, la fillette lança un « c’est vrai », exprimé d’une voix claire et déterminée.

– Tiens, goûte ce morceau de beignet, il est juste à bonne température, tu m’en diras des nouvelles.

Mina décida que le beignet que lui tendait son nouvel ami paraissait bien appétissant, elle en croqua un morceau de bon coeur… et eut l’impression de ne rien avoir dans la bouche, juste un peu de chaleur qui se répandit dans son corps. Elle croqua un autre morceau, et cette fois sur sa langue, elle sentit comme un pétillement doucement sucré qui ne tarda pas à s’évaporer en lui laissant un arrière-goût de bonheur…

– Alors ? demanda le Traceur.

Mina réfléchit quelques instants et assura :

– C’est comme je m’imaginais en lisant le livre. Ma soeur me disait que je parlais de n’importe quoi, mais c’est bien comme je m’imaginais.

– Oui, je sais, lui répondit le Traceur, satisfait.

– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda la fillette qui prenait de l’assurance. Pourquoi c’est si petit chez toi ? Il n’y a même pas de porte. Comment tu fais pour acheter les étoiles pour les gâteaux ?

– Ce n’est pas écrit dans mon livre ? demanda le Traceur.

– Je ne sais plus, je ne me souviens que le début. Mais, je vais te dire un secret, je ne crois pas que le livre dise toujours la vraie vérité.

– Alors tu vas venir avec moi, nous allons sortir par l’oeil de ma maison et tu essaieras d’attraper la vraie vérité, et de ne jamais l’oublier.

C’est en se levant que Mina ressentit de nouveau cette affreuse sensation de vertige nauséeux. Elle titubait, perdait l’équilibre, se sentait basculer dans tous les sens à la fois, sans pouvoir donner consistance à l’espace où elle se trouvait.

– Heps, deux mains la remirent droite sur ses jambes. Concentre-toi. Ici, il faut apprendre à se tenir.

– ooooh, c’est comme si j’avais joué à la toupie et que je ne savais plus tenir debout. J’ai mal au coeur.

– Allons, ouvre les yeux, ton déséquilibre n’est qu’une illusion, parce que tu n’as pas l’habitude. Laisse ton corps flotter sans résister, sans vouloir contrarier les sensations qu’il reçoit. Allez, ouvre tes jolis yeux. Sinon, comment veux-tu savoir où tu es ?

Les mains du Traceur d’Univers relâchèrent un peu les bras de la fillette, restant prêt à la rattraper au moindre faux mouvement. Mina desserra ses paupières, osa un regard. Elle ne compensa pas lorsque son corps voulu partir à la renverse et celui-ci sembla se stabiliser. Elle se détendit tout à fait et oublia tous ses vertiges devant la vision d’immensité qui s’offrait à elle.

– Où on est ? où sont les murs de ta maison ? où… ? comment … ?

– C’est beau, non ?

– On est dans les étoiles…

– On peut dire ça, oui, on est dans les étoiles.

Mina essaya de faire un pas puis quelques autres sur ce drôle de sol indéfini qui semblait accepter de la soutenir. Sa démarche était un peu incertaine mais elle se débrouillait bien.

– Je ne sais pas sur quoi je marche. C’est de la terre de rêve ?

– En tout cas, c’est un endroit où les rêves aiment se reproduire.

– C’est aussi là qu’on vient quand on est mort ?

– Pourquoi penses-tu à cela petite Mina ? C’est plutôt là que la vie commence.

– Quand Patou est mort, on m’a dit qu’il était parti pour les étoiles. Et ce serait bien que ce soit dans un endroit comme ici.

– Oui, ma puce, alors on peut voir les choses comme ça, c’est là qu’on vient quand la vie s’achève sur Terre.

– Mais c’est très grand et ça bouge tout le temps, je ne risque pas de retrouver Patou là-dedans.

– A-t-on besoin de les voir pour avoir ceux qu’on aime à côté de soi ?

– Mais j’aimerais bien le revoir Patou, affirma Mina.

– Et ne crois-tu pas que tu peux le voir avec autre chose que tes yeux ?

Mina parut pensive et subitement désappointée. Son ami le Traceur parlait un peu comme maman quand elle voulait la consoler de la mort de son Patou, et elle décida qu’il était préférable de s’abandonner à son propre regard, qui d’ailleurs n’en finissait pas de l’emporter dans des visions plus ravissantes et impressionnantes les unes que les autres.

– C’est si grand que ça me fait un peu peur. Ça doit être bien loin de ma maison, ici. Je crois que Maman pourrait s’inquiéter. Et puis il ne faudrait pas qu’elle s’imagine que je suis partie pour les étoiles. Elle aurait trop de peine.

Mina se retourna vers le Traceur qui ne disait mot, et vit une larme couler sur sa joue. Elle glissa sa petite main dans celle de l’homme.

– T’es triste ?

– Non, je ne suis pas triste petite Mina. Je suis au contraire très heureux de t’avoir près de moi. Allez viens, nous avons du travail, il nous faut semer les rêves maintenant.

Il lui tendit une petite grappe qui ressemblait à du raisin dont chaque grain brillait tellement que s’y reflétaient en maints exemplaires toutes les galaxies qui trainaient à proximité. Il entraîna Mina à planter chacun des grains dans un sillon dès que l’un d’eux s’ouvrait devant elle. Elle apprit vite à reconnaître les petits trous affamés qui bâillaient sur son passage. Elle ne comprenait pas bien où passaient les graines de rêve car aucune trace ne subsistait, mais le Traceur lui avait dit qu’elle avait très bien travaillé et que la prochaine récolte serait bonne.

– C’est un peu magique ici, lui dit Mina, toute maculée de poussières cosmiques.

– Comme partout, non ?

– Un peu plus que partout. Mais…

– Mais quoi ?

– Je me demande comment tu fais pour attraper des étoiles pour les gâteaux, on les voit, on est dedans, mais je n’en ai touchée aucune.

– Tu crois ? moi je les vois briller dans ton regard, pourtant.

– C’est vrai ? un large sourire illumina le visage de l’enfant.

– Maintenant que tu as plein de petits morceaux d’étoiles en toi, il faudra en prendre bien soin et ne jamais les perdre.

– oh, je ne les perdrai jamais. Promis !

– Bon, maintenant, il est temps que tu retournes chez toi. … Pourquoi fais-tu cette tête tristounette, petite demoiselle ?

– Est-ce que tu vas rester tout seul longtemps ?

– Jusqu’à ce qu’un autre enfant voit autre chose que les mots dans mon livre, alors il viendra connaître « le secret de la vraie vérité ». Allons, Mina, ne sois pas contrariée, d’abord il ne faut pas croire que je sois seul, et puis tous les enfants qui viennent ici repartent avec quelque chose mais me laisse aussi quelque chose de très beau. L’histoire n’est jamais la même et un jour je suis certain que le livre s’écrira autrement.

– Tu fais tout ce qu’il y a écrit dans ton livre ?

– Je laisse les enfants l’écrire, c’est bien plus surprenant et amusant.

– J’y ai écrit moi aussi ?

– Bien sûr, le livre est bien plus épais qu’il n’en a l’air, il contient des centaines de pages invisibles. Beaucoup sont déjà écrites, beaucoup sont encore à écrire. Si on écoute le coeur du livre, on entend sourdre les ruisseaux de la voie lactée qui transportent toutes les histoires au fil des pages. Certains enfants comme toi ont su écouter. C’est pour que ces voix ne se perdent pas que je continue à tracer les secrets de l’Univers, pour les regards ouverts.

Mina ne comprenait pas tous les mots de l’homme au regard d’ailleurs, mais elle savait au fond de son petit être qu’un jour ces mots prendraient une signification, parce qu’elle était là aujourd’hui et que jamais elle n’oublierait. Par contre elle avait bien entendu que le livre contenait beaucoup de pages invisibles déjà écrites. Elle aurait voulu lui poser bien des questions encore, mais son jeune âge l’empêchait de formuler la plupart d’entre elles.

– Mais si d’autres enfants sont venus ici avant moi, peut-être certains sont devenus des grandes personnes ?

– En effet, répondit l’homme avec un sourire complice, il y a dans ton monde, des adultes qui connaissent « le secret ». Certains ont perdu ou simplement égaré les étoiles qu’ils avaient emportées avec eux, mais la plupart savent les garder encore toutes chaudes dans leur mémoire. Quand tu rencontreras une de ces personnes, tu le sauras au fond de ton coeur. Et elle le saura aussi, même si vous n’en parlez pas. Ce sera comme une lumière intérieure qui sera attisée et chacun de vous saurez.

Voilà ma jolie petite Mina, je dépose maintenant sur ton sourire ce petit grain de rêve, il te suivra partout tout au long de ta vie.

– Et moi je dépose sur toi mon plus joli bisou.

– Il me suivra tout au long de ma vie, sois-en certaine.

Les parois de la maison champignon commençait à s’estomper dans l’ailleurs. Mina cria :

– Je pourrai revenir te voir ?

La réponse de son ami se perdit dans le brouhaha des enfants de la bibliothèque.

Sur son coeur, Mina serrait très fort le livre du Traceur d’Univers, il lui semblait entendre un ruissellement joyeux… « les ruisseaux de la voie lactée »… des grosses larmes coulaient sur les joues de la fillette. Violemment le livre lui fut arraché des mains.

– Arthur, tu n’es vraiment pas gentil. Allez, viens Mina, c’est pas la peine de pleurer. Et puis, tu le connais par coeur ce livre, tu devrais passer à autre chose maintenant.

Mina regarda sa grande soeur, elle aurait voulu lui expliquer, mais elle pensa qu’elle n’avait jamais été chez le Traceur d’Univers et qu’elle ne comprendrait pas. Quand elle rentra chez elle, elle se précipita vers sa mère pour lui raconter ce qu’elle avait vu. Des larmes mouillaient encore ses yeux dont le vert brillait comme une émeraude. Avant qu’elle ne dise une parole, sa mère l’embrassa et lui dit :

– oh mais on dirait que tes yeux ont avalé toutes les étoiles du ciel, et c’est ce qui te donne ce gros chagrin ?

– C’est Arthur qui l’a encore embêtée, cria la soeur.

– Je crois que ta soeur a autre chose dans la tête que les sottises d’Arthur, répondit la mère.

Mina laissa son regard errer longtemps dans celui de sa mère, puis elle se serra très fort contre elle. Son petit grain de rêve s’agitait doucement au creux de son coeur. Il était si bon de croire que Maman connaissait aussi le Traceur d’Univers.

– Dis maman, quand je serai grande je pourrai écrire des histoires moi aussi ?

– Bien sûr ma chérie.

– Alors j’écrirai les pages invisibles… dit-elle dans un murmure avant de tomber dans un profond sommeil.

*

… en souvenir de partages de beignets, de tartes aux étoiles et autres gourmandises stellaires dont je me suis régalée avec mon ami le traceur d’Univers – cette histoire fut écrite en 2003

Le sourire du trou noir

TrouNoir
Trou noir par Jean-Pierre Luminet et Jean Alain Marck

Lâchant le fil des discours concentriques je m’absentais pensive par l’au-delà des voix vers l’en-dedans de mes réminiscences. J’en  rêvais ardemment de cette déchirure en mon ciel profond et mon corps étiré rudoyé gratifié dans la complicité des puissances célestes poussait l’émerveillement jusqu’à l’écartèlement d’une extase infinie. Je larguais les amarres libérais mon vaisseau de ses ancres aliénantes et les grands voiles hissées pour l’audacieux ballet dévoilais le possible de rivages envoûtants. Une singulière caresse sur la raison troublée dans l’onde saccadée de mes pensées confuses qui impérieusement iraient se conjuguer aux puissances extrêmes. Un voyage incertain un mirage obsédant un souffle tentateur en compagnie du temps du désir de l’espoir de voir se contracter l’étoile massive avant que d’expirer en une supernova et déformer l’espace que je puisse effleurer les courbures lascives du déploiement sans borne d’une volupté grisante de lumière et de chairs imprégnées d’impudeur réveillant les chimères en concentré de joies. Je vous pense et vous sens agitant vos drapés dans le berceau de l’âme et m’élance dans l’apnée en suspens qui embrume l’esprit d’une ivresse clandestine n’aspirant qu’à la fascination des instants subjugués d’offrandes et de partages. Par delà le miroir je me suis arrimée au grand chêne vibrant sous les frasques d’Eole et je m’achèverai en une allégorie dont j’ignore le dessein mais dont j’écris la fable. Je suis sur le radeau abandonné au flux de forces insufflées par l’impulsif tourbillon voguant vers l’horizon du sourire de l’obscur abyssal. Cet ogre assoiffé de lumière et de poussières stellaires je le parcourrai en mon corps et conscience cueillant les fruits semant les graines de l’existence jusqu’à m’abreuver du mystère, accomplir l’improbable, je me ferai pionnière pour la grande traversée aux frontières de l’éveil.

*

Ci-dessous, reprise du texte et mise en forme pour mon journal La traversance

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