« Il était une fois à l’extrémité du monde, entre l’ailleurs et le nulle part, une petite maison dont on ne voyait que l’oeil grand ouvert sur la nuit. Dans cette maison qui ressemblait à un champignon, s’activait un traceur d’Univers. Sur les rayonnages qui l’entouraient, on voyait traîner sa pêche de la dernière nuit, des beignets stellaires et des tartes aux étoiles…  »

La petite Mina s’était assise dans un coin de la bibliothèque et dévorait de ses yeux verts le livre posé sur ses genoux, elle ne savait pas encore lire, mais connaissait l’histoire par coeur. Et cette fois elle l’avait pris pour elle toute seule, sa soeur ne risquait pas de venir y poser ses commentaires. C’est pour elle qu’il s’était ouvert. Il n’y avait que le livre et elle, et son regard étincelant.

Quelques éclats d’innocence tombèrent sur la main du traceur d’Univers qui somnolait dans le coin de la page dont l’écriture se brouilla. Il leva les yeux et vit l’enfant qui lui parut immense, mais si mignonne que sa surprise se transforma vite en un sourire presque aussi grand que la fillette.

Du flou des mots dilués dans la lumière, s’échappaient des lettres, légères et virevoltantes. Mina clignait des yeux lorsque les lettres volantes l’approchaient de trop près. Certaines venaient se poser sur son visage et disparaissaient après avoir scintillé sur sa peau. D’autres fondaient dans l’air. La fillette cédait aussi bien à la surprise qu’aux éclats de rire.  Mina avait lâché le livre pour tenter d’attraper les éphémères de cet autre monde.

Toutefois, il arriva qu’elle perdit l’équilibre et bascula. C’est alors qu’elle s’aperçut qu’elle n’était plus tout à fait dans la bibliothèque. Que celle-ci devenait lointaine, irréelle. Et Mina ne savait plus sur quoi elle reposait, ni surtout si elle reposait sur quelque chose. Elle ressentait monter en elle une sorte de vertige un peu nauséeux.

Insensiblement ses yeux se déplissèrent de leur sourire de bonheur et s’assombrirent, sa bouche ébauchait une moue de déplaisir et un terrible sentiment d’être perdue se mêlait à l’incompréhension dans l’esprit de l’enfant.

C’est alors qu’elle sentit la chaleur d’une main rassurante autour de sa menotte potelée. Elle savait sans vraiment encore le voir que la main l’attirait vers le sourire du Traceur d’Univers. Un soupir de soulagement laissa s’enfuir hors d’elle l’épais sanglot qui s’était amassé au fond de sa gorge.

Elle était maintenant assise sur un siège qui la secouait autant que ce garnement d’Arthur qui s’acharnait parfois sur les filles dans la cour de l’école. Sauf qu’Arthur était toujours interrompu par la maîtresse, alors que là, personne ne venait arrêter l’horrible vibration. Entre deux soubresauts elle tentait de se cramponner à quelque chose de solide pour ne pas tomber mais n’arrivait à rien atteindre, ses dents se cognaient les unes contre les autres, ses yeux ne pouvaient pas rester ouverts.

– Ar ré tez, hurla-t-elle de toutes ses forces.

– Tu peux ouvrir les yeux, bout de chou.

Tout était soudain tombé dans la plus sereine des quiétudes, la même que lorsqu’elle se lovait contre sa maman et que le sommeil venait l’emporter.

L’enfant ouvrit les yeux et regarda timidement autour d’elle. Elle reconnaissait les beignets stellaires et les tartes aux étoiles à portée de mains, et dans son regard, soudain apparut le visage du traceur d’Univers.

– Garde ouvert tes jolis yeux, Mina.

Mina n’avait nullement l’intention de fermer les yeux, de peur que tout disparaisse. … « Mina », il savait comment elle s’appelait.

– Mais tu sais bien qui je suis moi, c’est normal que je te connaisse, non ?

Sans en être vraiment persuadée, elle acquiesça doucement de la tête. C’était étrange mais elle se dit que tout ici était normalement étrange. L’endroit qui l’entourait était à la fois tout petit et immense, comme s’il s’ajustait à son regard.

– Si tu bouges tout le temps, tu ne verras rien. Restez un peu tranquille, mademoiselle. Ta venue a mis en route le tracteur céleste et ce n’était pas l’heure de son réveil. C’est pourquoi tu as été tellement secouée. Tout le monde ne s’improvise pas laboureur du cosmos…

Il partit d’un grand rire qui arrondit d’étonnement le regard de la fillette dont le visage, ne résistant pas longtemps au rire contagieux de cet étrange personnage, s’ouvrit largement sur un sourire épanoui.

– Voilà, c’est mieux ainsi. Un joli sourire et les rêves seront plus beaux ce soir. C’est gentil d’être venu me voir. Rares sont les enfants qui trouvent le chemin jusque chez moi.

– Mais… faudrait pas que je ne revoie plus ma maman et mon papa, assura l’enfant d’une petite voix soucieuse.

– Ne t’en fais pas, tu ne resteras pas toujours ici, ce n’est que temporaire. Je suis bien content d’avoir de la visite. Bon, et si tu goûtais à mes délicieuses spécialités ? veux-tu manger un bout de tarte aux étoiles ? Regarde comme elles sont belles. Ensuite je t’emmènerai semer les rêves.

Mina ne comprenait pas grand chose aux mots de l’homme, mais il l’avait rassurée sur son retour et elle se sentait baignée d’une sensation merveilleusement agréable.

– On peut pas manger les étoiles, dit-elle… sauf…

– Sauf ?

– Ben, dans ton livre…

– Et où est-on en ce moment ?

– …

– Exactement, et crois-moi il ne faut pas travailler l’estomac vide, surtout dans les sillons cosmiques, tu risquerais de te laisser absorber par l’obscurité.

– Mais ce n’est pas ça… maman, elle veut pas que je mange des choses de n’importe où …

– oh, bien sûr… mais je ne suis pas de n’importe où, depuis le temps que tu me regardes pêcher les étoiles… tu sais que mon histoire ne peut être que jolie.

Heureuse d’être rassurée par la douceur du regard de l’homme plus que par ses paroles, la fillette lança un « c’est vrai », exprimé d’une voix claire et déterminée.

– Tiens, goûte ce morceau de beignet, il est juste à bonne température, tu m’en diras des nouvelles.

Mina décida que le beignet que lui tendait son nouvel ami paraissait bien appétissant, elle en croqua un morceau de bon coeur… et eut l’impression de ne rien avoir dans la bouche, juste un peu de chaleur qui se répandit dans son corps. Elle croqua un autre morceau, et cette fois sur sa langue, elle sentit comme un pétillement doucement sucré qui ne tarda pas à s’évaporer en lui laissant un arrière-goût de bonheur…

– Alors ? demanda le Traceur.

Mina réfléchit quelques instants et assura :

– C’est comme je m’imaginais en lisant le livre. Ma soeur me disait que je parlais de n’importe quoi, mais c’est bien comme je m’imaginais.

– Oui, je sais, lui répondit le Traceur, satisfait.

– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda la fillette qui prenait de l’assurance. Pourquoi c’est si petit chez toi ? Il n’y a même pas de porte. Comment tu fais pour acheter les étoiles pour les gâteaux ?

– Ce n’est pas écrit dans mon livre ? demanda le Traceur.

– Je ne sais plus, je ne me souviens que le début. Mais, je vais te dire un secret, je ne crois pas que le livre dise toujours la vraie vérité.

– Alors tu vas venir avec moi, nous allons sortir par l’oeil de ma maison et tu essaieras d’attraper la vraie vérité, et de ne jamais l’oublier.

C’est en se levant que Mina ressentit de nouveau cette affreuse sensation de vertige nauséeux. Elle titubait, perdait l’équilibre, se sentait basculer dans tous les sens à la fois, sans pouvoir donner consistance à l’espace où elle se trouvait.

– Heps, deux mains la remirent droite sur ses jambes. Concentre-toi. Ici, il faut apprendre à se tenir.

– ooooh, c’est comme si j’avais joué à la toupie et que je ne savais plus tenir debout. J’ai mal au coeur.

– Allons, ouvre les yeux, ton déséquilibre n’est qu’une illusion, parce que tu n’as pas l’habitude. Laisse ton corps flotter sans résister, sans vouloir contrarier les sensations qu’il reçoit. Allez, ouvre tes jolis yeux. Sinon, comment veux-tu savoir où tu es ?

Les mains du Traceur d’Univers relâchèrent un peu les bras de la fillette, restant prêt à la rattraper au moindre faux mouvement. Mina desserra ses paupières, osa un regard. Elle ne compensa pas lorsque son corps voulu partir à la renverse et celui-ci sembla se stabiliser. Elle se détendit tout à fait et oublia tous ses vertiges devant la vision d’immensité qui s’offrait à elle.

– Où on est ? où sont les murs de ta maison ? où… ? comment … ?

– C’est beau, non ?

– On est dans les étoiles…

– On peut dire ça, oui, on est dans les étoiles.

Mina essaya de faire un pas puis quelques autres sur ce drôle de sol indéfini qui semblait accepter de la soutenir. Sa démarche était un peu incertaine mais elle se débrouillait bien.

– Je ne sais pas sur quoi je marche. C’est de la terre de rêve ?

– En tout cas, c’est un endroit où les rêves aiment se reproduire.

– C’est aussi là qu’on vient quand on est mort ?

– Pourquoi penses-tu à cela petite Mina ? C’est plutôt là que la vie commence.

– Quand Patou est mort, on m’a dit qu’il était parti pour les étoiles. Et ce serait bien que ce soit dans un endroit comme ici.

– Oui, ma puce, alors on peut voir les choses comme ça, c’est là qu’on vient quand la vie s’achève sur Terre.

– Mais c’est très grand et ça bouge tout le temps, je ne risque pas de retrouver Patou là-dedans.

– A-t-on besoin de les voir pour avoir ceux qu’on aime à côté de soi ?

– Mais j’aimerais bien le revoir Patou, affirma Mina.

– Et ne crois-tu pas que tu peux le voir avec autre chose que tes yeux ?

Mina parut pensive et subitement désappointée. Son ami le Traceur parlait un peu comme maman quand elle voulait la consoler de la mort de son Patou, et elle décida qu’il était préférable de s’abandonner à son propre regard, qui d’ailleurs n’en finissait pas de l’emporter dans des visions plus ravissantes et impressionnantes les unes que les autres.

– C’est si grand que ça me fait un peu peur. Ça doit être bien loin de ma maison, ici. Je crois que Maman pourrait s’inquiéter. Et puis il ne faudrait pas qu’elle s’imagine que je suis partie pour les étoiles. Elle aurait trop de peine.

Mina se retourna vers le Traceur qui ne disait mot, et vit une larme couler sur sa joue. Elle glissa sa petite main dans celle de l’homme.

– T’es triste ?

– Non, je ne suis pas triste petite Mina. Je suis au contraire très heureux de t’avoir près de moi. Allez viens, nous avons du travail, il nous faut semer les rêves maintenant.

Il lui tendit une petite grappe qui ressemblait à du raisin dont chaque grain brillait tellement que s’y reflétaient en maints exemplaires toutes les galaxies qui trainaient à proximité. Il entraîna Mina à planter chacun des grains dans un sillon dès que l’un d’eux s’ouvrait devant elle. Elle apprit vite à reconnaître les petits trous affamés qui bâillaient sur son passage. Elle ne comprenait pas bien où passaient les graines de rêve car aucune trace ne subsistait, mais le Traceur lui avait dit qu’elle avait très bien travaillé et que la prochaine récolte serait bonne.

– C’est un peu magique ici, lui dit Mina, toute maculée de poussières cosmiques.

– Comme partout, non ?

– Un peu plus que partout. Mais…

– Mais quoi ?

– Je me demande comment tu fais pour attraper des étoiles pour les gâteaux, on les voit, on est dedans, mais je n’en ai touchée aucune.

– Tu crois ? moi je les vois briller dans ton regard, pourtant.

– C’est vrai ? un large sourire illumina le visage de l’enfant.

– Maintenant que tu as plein de petits morceaux d’étoiles en toi, il faudra en prendre bien soin et ne jamais les perdre.

– oh, je ne les perdrai jamais. Promis !

– Bon, maintenant, il est temps que tu retournes chez toi. … Pourquoi fais-tu cette tête tristounette, petite demoiselle ?

– Est-ce que tu vas rester tout seul longtemps ?

– Jusqu’à ce qu’un autre enfant voit autre chose que les mots dans mon livre, alors il viendra connaître « le secret de la vraie vérité ». Allons, Mina, ne sois pas contrariée, d’abord il ne faut pas croire que je sois seul, et puis tous les enfants qui viennent ici repartent avec quelque chose mais me laisse aussi quelque chose de très beau. L’histoire n’est jamais la même et un jour je suis certain que le livre s’écrira autrement.

– Tu fais tout ce qu’il y a écrit dans ton livre ?

– Je laisse les enfants l’écrire, c’est bien plus surprenant et amusant.

– J’y ai écrit moi aussi ?

– Bien sûr, le livre est bien plus épais qu’il n’en a l’air, il contient des centaines de pages invisibles. Beaucoup sont déjà écrites, beaucoup sont encore à écrire. Si on écoute le coeur du livre, on entend sourdre les ruisseaux de la voie lactée qui transportent toutes les histoires au fil des pages. Certains enfants comme toi ont su écouter. C’est pour que ces voix ne se perdent pas que je continue à tracer les secrets de l’Univers, pour les regards ouverts.

Mina ne comprenait pas tous les mots de l’homme au regard d’ailleurs, mais elle savait au fond de son petit être qu’un jour ces mots prendraient une signification, parce qu’elle était là aujourd’hui et que jamais elle n’oublierait. Par contre elle avait bien entendu que le livre contenait beaucoup de pages invisibles déjà écrites. Elle aurait voulu lui poser bien des questions encore, mais son jeune âge l’empêchait de formuler la plupart d’entre elles.

– Mais si d’autres enfants sont venus ici avant moi, peut-être certains sont devenus des grandes personnes ?

– En effet, répondit l’homme avec un sourire complice, il y a dans ton monde, des adultes qui connaissent « le secret ». Certains ont perdu ou simplement égaré les étoiles qu’ils avaient emportées avec eux, mais la plupart savent les garder encore toutes chaudes dans leur mémoire. Quand tu rencontreras une de ces personnes, tu le sauras au fond de ton coeur. Et elle le saura aussi, même si vous n’en parlez pas. Ce sera comme une lumière intérieure qui sera attisée et chacun de vous saurez.

Voilà ma jolie petite Mina, je dépose maintenant sur ton sourire ce petit grain de rêve, il te suivra partout tout au long de ta vie.

– Et moi je dépose sur toi mon plus joli bisou.

– Il me suivra tout au long de ma vie, sois-en certaine.

Les parois de la maison champignon commençait à s’estomper dans l’ailleurs. Mina cria :

– Je pourrai revenir te voir ?

La réponse de son ami se perdit dans le brouhaha des enfants de la bibliothèque.

Sur son coeur, Mina serrait très fort le livre du Traceur d’Univers, il lui semblait entendre un ruissellement joyeux… « les ruisseaux de la voie lactée »… des grosses larmes coulaient sur les joues de la fillette. Violemment le livre lui fut arraché des mains.

– Arthur, tu n’es vraiment pas gentil. Allez, viens Mina, c’est pas la peine de pleurer. Et puis, tu le connais par coeur ce livre, tu devrais passer à autre chose maintenant.

Mina regarda sa grande soeur, elle aurait voulu lui expliquer, mais elle pensa qu’elle n’avait jamais été chez le Traceur d’Univers et qu’elle ne comprendrait pas. Quand elle rentra chez elle, elle se précipita vers sa mère pour lui raconter ce qu’elle avait vu. Des larmes mouillaient encore ses yeux dont le vert brillait comme une émeraude. Avant qu’elle ne dise une parole, sa mère l’embrassa et lui dit :

– oh mais on dirait que tes yeux ont avalé toutes les étoiles du ciel, et c’est ce qui te donne ce gros chagrin ?

– C’est Arthur qui l’a encore embêtée, cria la soeur.

– Je crois que ta soeur a autre chose dans la tête que les sottises d’Arthur, répondit la mère.

Mina laissa son regard errer longtemps dans celui de sa mère, puis elle se serra très fort contre elle. Son petit grain de rêve s’agitait doucement au creux de son coeur. Il était si bon de croire que Maman connaissait aussi le Traceur d’Univers.

– Dis maman, quand je serai grande je pourrai écrire des histoires moi aussi ?

– Bien sûr ma chérie.

– Alors j’écrirai les pages invisibles… dit-elle dans un murmure avant de tomber dans un profond sommeil.

*

… en souvenir de partages de beignets, de tartes aux étoiles et autres gourmandises stellaires dont je me suis régalée avec mon ami le traceur d’Univers – cette histoire fut écrite en 2003

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