1015_398boutAu restaurant, c’est moi qui goûte le vin. Mon mari y tient, tout comme il tient à ce que je demande et règle l’addition à la fin du repas (je précise que nous avons un compte commun). Je remarque qu’avant, les serveurs ou sommeliers faisaient presque systématiquement goûter à monsieur, maintenant il y a le plus souvent cette question légitime « Qui goûte ? ». Longtemps, j’étais embêtée, quand mon mari répondait « Madame », la bouteille qui s’était déjà avancée vers son verre opérait un virage et venait se placer au-dessus du mien, je pensais qu’il s’agissait là d’une tache redoutable et puis surtout j’étais un peu dépassée par cette question : comment goûter le vin ? Le première chose que je fais rapidement c’est de le respirer, le humer, le sentir, je pense même que je pourrais m’arrêter là, l’arôme me plait ou pas. Mais il y a ces autres considérations qui vont de la tenue du verre à la façon d’en emplir ma bouche ni trop ni trop peu, le gober en quelque sorte, et de garder le nectar en contact de ma chair intime le temps nécessaire avant de l’avaler. Avec le temps, non seulement j’ai pris de l’assurance mais je fais davantage confiance à mon palais en ce qui concerne le vin qu’à celui de mon mari. Et puis, j’aime cet infime moment, somme toute privilégié, où je suis responsable de cet essentiel qui accompagnera notre repas. Inutile de vous dire qu’à la maison c’est moi qui choisis le vin.

Bien sûr j’essaie de progresser, j’ai beaucoup observé comment mes voisins de tables tenaient leur verre, regardé ici ou là ce qui pouvait m’apprendre à amplifier mes sensations. J1015_400verree ne connais guère les règles, mais j’essaie de faire en sorte que le geste soit beau, gracieux, car là commence le plaisir du vin. Ce qui m’embête, je peux même carrément dire que j’en suis frustrée c’est lorsque nous sortons avec des connaissances, en général, c’est l’homme qui goûte, même si je vois bien mon mari avoir un petit élan de la tête pour que j’exige de tenir mon rôle de goûteuse, mais je ne me permets pas d’intervenir. Ce que j’aime aussi c’est servir le vin. Chez les autres, je suis carrément capable de demander si je peux et m’emparer de la bouteille afin de remplir les verres qui restent désespérément vides.

N’allez pas croire que je bois beaucoup, deux verres et quelques gouttes tout au plus, et ils me rendent déjà bien pompette, si j’en crois mon entourage. Je n’ai pas l’alcool triste, plutôt amusant tendance un peu lubrique. Là encore, j’ai appris à me retenir car au-delà de deux verres (un verre c’est encore trop pour maman, dira ma fille), je perds un peu le sens des convenances. Dès la première gorgée, je sens les liens qui lâchent, les mots qui déboulent dans ma bouche comme une horde de chevaux ivres de liberté et il me faut faire preuve d’une volonté farouche pour ne pas céder à la pulsion de les accompagner dans leur course folle. Combien de romans perdus ?

Je me suis mise au vin et au café assez tard, je prends les choses quand elles viennent et je n’en finis pas de découvrir les plaisirs de la vie. Qu’est-ce qui un jour a tiré sur la chevillette et fait choir la bobinette m’ouvrant les portes des éden de Dionysos ? Toujours est-il que du jour au lendemain les crus se sont écoulés différemment sur ma langue, ont envahi ma bouche d’une sensualité surprenante, ont titillé mon palais le plongeant dans un émoustillant désir d’en vouloir davantage connaitre et surtout éprouvé mon esprit d’un divin cataclysme. Le plaisir avalé, je repose le verre et regarde mon interlocuteur dont les yeux brillent du reflet des miens qui s’amourachent de toutes les sensations intimes et ineffables. Je suis sage malgré les moues moqueuses que je vois se dessiner sur certains visages aimés. Mon organisme se charge de tout, au-delà de deux verres le plaisir disparait…

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