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les oiseaux dans le bocal

ou comment les poissons rouges ont pris la clé des champs

Mois

février 2016

La centaure bicéphale

Nous marchions tranquillement lorsque je l’ai vue de loin agiter ses grands bras, « Mais qu’elle est belle ! » ai-je murmuré. J’ai essayé de tenir mon coeur afin de l’empêcher de trop creuser ma poitrine à pleines pelletées d’exaltation, je me devais de la rejoindre, et te laisser un peu. Toi, tu m’attendrais et quand nous nous retrouverions tu me demanderais ce qui m’avait mise sous cet état d’urgence.  J’ai voulu détourner la femme centaure, j’ai cru qu’elle se prêtait à mon désir de la photographier, de toucher sa peau chaude et pleine, une robe un peu fripée enfilée par dessus les années ! Sensuelle, belle et fière, élégante, majestueuse, déesse à la croupe arrogante, concubine du ciel et de la terre. La rejoindre quitte à m’enfoncer les pieds dans la tourbe, à laisser les ronces déchirer mes vêtements et mes chairs en dessous que je sentais piquer,  brûler,  s’extasier. La caresser, sculpture en ronde-bosse de quelque artiste brut, danseuse du ventre, Salomé dénudée de ses six premiers voiles, incantatrice des hauts lieux, je la voulais sous toutes ses formes. Ouverte dans un appel aux dieux, elle faisait naitre en moi l’envie de danser quelque tango céleste… mais je ne suis qu’un homme, une femme, une création d’un jour, une passante éphémère que la grâce émerveille, une intruse fortement dissuadée par les attaques chaotiques des archers ronciers. C’est qu’ils me tirent dessus à bout portant, ces drôles ! Me voilà bien mal arrimée, je tire, je titube, je me sens tiraillée de droite de gauche, jusqu’au coup de traitrise, les chevilles enlacées et le haut du corps subitement libéré, la perte d’équilibre annoncée. Quitte à tomber autant le faire au mieux, accepter et concevoir la chute au ralenti. Toutefois, je me cramponne dans un dernier reflex inné et superflu à mon appareil photo. Me voilà en dérive de gauche, de droite, et bien tu l’as ton tango anarchique. Je tombe. Mais subitement et contre toute attente les lianes me relâchent,  pied tordu, corps vrillé, rien ne va plus encore en maladresse, mais l’espace se redresse, le temps m’immobilise à quelques centimètres du haut tronc dur et impassible. L’arbre centaure aux regards incertains, racines bien ancrées, me défie dans ce jeu ridicule où le premier qui bouge perd. J’ai perdu, je m’incline, offrant encore aux ronces mes déchirants adieux. C’est ainsi dépouillée d’une tenue correcte que j’ai marché vers toi mon amour.  Tu aurais pu me demander ce qui m’étais arrivé,  pourquoi cet état piteux déchiré échevelé, mais quand je suis entrée dans la voiture pour me glisser auprès de toi, que j’ai voulu te montrer les photos que je venais de faire,  tu m’as dit que toi aussi tu avais pris des photos, des photos de moi, comme des photos témoins, prise en flagrant délire au milieu de mes extravagantes liaisons. Toi, tu m’aimes encore trop, je t’ai dit, et j’ai vu dans tes yeux combien j’étais belle encore. Je t’ai dit que je serai bien ici. Et toi aussi avec toutes celles que je suis. Je n’avais pas envie de rentrer ni toi non plus je crois, alors nous nous sommes aimés comme deux amants affranchis du temps en errance sur les rives de notre nouveau monde. Au loin, je la voyais les bras levés priant les dieux peut-être de lui donner l’amour.

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Vous trouverez sur le même thème trois autres de mes textes : La nature de l’amour, Débauche de vie au paradis ou Ma dernière logeuse

La nature de l’amour

Une légende 230216filarbrepf2raconte qu’un arbre et une femme se sont aimés d’amour fou. Chaque nuit la femme sortait de sa maison telle une somnambule quittant son tendre amour pour s’en aller retrouver son amant lignifié, un grand charme bien âgé néanmoins vigoureux. Un lierre ami et complice qui protégeait le vieil enraciné des froidures de l’hiver s’enroulait délicatement mais non moins fermement autour de l’ampleur charnelle de l’audacieuse femelle, lui élaguant le corps des tissus synthétiques et l’offrant ainsi desquamée à son ami le charme. Part à deux dans les yeux de la belle qui emplissait ses sens de leurs profonds soupirs. Mais bien vite le lierre prit du recul quand il sentit entre l’arbre et la femme naitre une attirance fébrile. Chaque nuit elle dansait tant et tant pour son charme qu’au petit matin, on avait bien du mal à les dissocier. Le lierre débrouillait la chevelure de l’une et rendait à l’autre, l’ami très mâle à point, l’écorce dont celui-ci avait tendance à consteller la sylphide ondoyante. Cette ronde d’amour dura près d’un siècle jusqu’au jour où le lierre lassé de leurs ébats ne les sépara point mais au contraire laissa aller sa nature à les lier à jamais consacrant ainsi les amants de la forêt dans un cocktail de sang et de sève pour une nuit d’amour éternelle résonnant des murmures des lianes, feuilles, herbacées de passage qui laissaient volontiers se répandre en l’âme de la forêt de vibrantes rumeurs.

Un jour, déjà adulte, j’ai croisé dans ma ville un arbre vêtu de l’obscurité lisse des fins de vie, très tortueux, tout mort un peu. Cet arbre m’a subitement ramenée à l’enfance, il ressemblait aux dessins que je passais mon temps à détailler jusqu’à en user les traits dans le livret-disque de mon histoire préférée, le petit chaperon rouge. Le dessinateur avait donné au loup famélique une ressemblance avec l’arbre mis à nu de l’hiver (pas comme mon loup ci-contre, qui a revêtu sa peau de gentlewolf). En grandissant,02164373chaperonrougepf trainant mes frasques de velours de cages d’escalier en caniveaux où ne poussait rien d’autre que nous-mêmes, gamins des cités, un peu cheftaine de bande, jouant davantage du bitume que de la chlorophylle, sauf à mâcher, j’avais laissé derrière moi loup et chaperon rouge,  jusqu’à ce fameux jour où l’arbre a capturé mon regard près d’une station service. Durant des années, il a trainé sa mort paisible ouvrant grand les portes sur mes douceurs enfantines. Chaque fois que je passais devant lui, nous nous faisions un signe invisible et nous remontions le temps d’une chaleur antérieure. Jusqu’à ce que l’homme voie en lui un objet à détruire. Mon loup, mon arbre, mon enfance furent tailladés à la tronçonneuse et jetés en pâture à l’oubli déjectable. Si aujourd’hui je me souviens, c’est que d’ici quelques heures, je vais, d’une sève exaltée, ancrer mon accord, et semer au plus fertile de mes labyrinthes oniriques. D’ici peu mes fantômes me rejoindront pour que je leur conte des histoires comme lorsque j’étais déjà grande enfant, que je nous faisais peur la nuit en orchestrant les grands frissons sur les rives de nos mondes dont les murs s’effaçaient devant l’innommable et que nous nous retrouvions à la merci de bien pire que les loups. Un love crash sidéral. Nous qui avons vécu cela… alors, oui, je m’en irai vivre la forêt, me délestant de toute empreinte de prédation, afin de ne pas effrayer loups, arbres ou écureuils. Petit lierre m’accompagne… Loin de moi l’idée de vivre un fol amour avec l’arbre de mes rêves, puisque le tendre m’accomplit et que je ne suis ni un être de légende ni une sorcière en mal de sabbat, mais une personne très réfléchie, réfléchie… réfléchie… alors nous chercherons celui dont le coeur s’accordera au notre, et quand nous le trouverons ou qu’il me désignera, nous veillerons en notre approche un peu friponne à lui demander humblement l’autorisation, avant de faire méli-mélo de nos essences respectives.

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Une magnifique photo illustre fort bien la légende de la femme et de l’arbre en amour, à voir sur La vibration des dissonances.

Cet écrit est à mettre en parallèle avec deux autres de mes textes : Débauche de vie au paradis ou encore Ma dernière logeuse

Et une petite info : histoire d’y voir un peu plus clair dans l’imbroglio du blog, j’ai mis en ligne une page où vous retrouverez tous les articles que j’ai commis ici sur les expositions que j’ai visitées. C’est sous le titre du blog : EXPOSITIONS au fil des mois.

Le bruit des gens autour…

Si je me sers du titre de ce film de Diastème « Le bruit des gens autour », que j’ai vu du côté de 2008, c’est que je l’ai tellement aimé ce film, qu’il continue à me parler, un peu comme un ami, chaque fois que du monde entre dans mon champ d’émotion. J’aurais aimé du coup aller en Avignon pendant le festival, mais… mais ce n’est pas le sujet, il suffit simplement que ce film ait changé un peu ma vision des choses. Et combien j’aime qu’on change les choses en moi. Du vide, je suis passée au plein. Vous allez comprendre où je veux en venir… les gens… personnes… dans l’image, dans l’autour, dans le bruit, dans la vie… la lumière… en art contemporain, l’homme est une oeuvre d’art comme les autres, enfin de mon point de vue…

Ce que j’ai vu de Gérard Fromanger à Beaubourg (Centre Pompidou), ce jeudi soir (juste après le fou rire de l’article précédent) ce sont les silhouettes, je ne connaissais que vaguement et j’ai beaucoup aimé, l’expo est au quatrième, une installation spéciale dans les collections d’art moderne. Je ne comptais pas spécialement faire un article dessus, mais en regardant les photos que j’ai prises au Palais de Tokyo quelques heures plus tard où je ne voulais attraper que l’ambiance du vernissage, donc remplir ma carte mémoire davantage de gens que d’oeuvres, j’y ai vu un lien qui pour moi m’apparut comme évident.

18h30 – Gérard Fromanger au Centre Pompidou :

 

22h – vernissage au Palais de Tokyo (le 18 février 2016) :

Ce n’est jamais du bruit pour rien, du moins, j’espère.

Explosion de la rate

Les yeux fermés, il aurait mieux valu que je garde les yeux fermés. Il aurait carrément mieux valu que YueM1j’évite la méditation ce jour-là. J’essayais de me concentrer dans cette méditation à deux, chakra du coeur, ouverture, silence densité d’en l’autre percevoir donner… mais à part une douleur dans le bras qui fatigue d’être levé, et dans les côtes où l’autre,  justement, appuie trop fort, je sentais mon temporel en dispersion, l’instant présent s’abandonnant oisivement à l’instant futur (restaurant, musées), et je croyais me soulager lorsque l’exercice me parut arriver à son terme. Mais nous n’en étions qu’à la moitié car deux mains nous avons, « aujourd’hui, puisque c’est le dernier jour avant les vacances, ça va être du plaisir » avait dit le prof. J’ai le plaisir en goguette, et j’avais beau y mettre une certaine volonté, que nenni, passons sur la fatigue, passons sur la douleur mais si tu pouvais juste appuyer un peu moins fort… Lorsqu’enfin l’exercice prit fin, et qu’il nous fallut ouvrir les yeux et plonger son regard dans celui qui nous faisait face, juste l’infime instant qui précéda l’ouverture des paupières,  je l’ai senti monter, irrésistiblement, j’ai évoqué l’idée de le maitriser, de me cramponner à mon air le plus sérieux derrière le voile détendu de mon visage, il montait tel un magma dans la cheminée du volcan, et aucun froncement des sourcils, aucune crispation des mâchoires ne pouvaient plus colmater la ferveur du puissant jaillissement… toute peine perdue, dès que nos yeux se sont croisés les vannes ont lâché et je suis partie dans un fou rire irrépressible. Pire, je sentais l’éclat de rire monter, de l’art et la manière de crever l’écran méditatif qui s’était déposé dans notre maitrise du calme. Du cercle rompu je suis l’initiatrice. Le souffle m’abandonnait, je pouffais, je couinais, je n’arrivais pas le moins du monde à enrayer ces bruits de retenues inefficaces. Et mon binôme en face qui me souriait tant et plus mais sans toutefois succomber au mal qui me secouait, de me voir en ses yeux amusés m’excitait de plus belle les zygomatiques.  J’étais dans l’épreuve de la solitude du rieur abscons. Et le calme des autres, cette plénitude que je perturbais me donnaient toujours plus envie de rire. Je me faisais martyr dans l’éternité d’une dilatation de la rate jusqu’à ce que le prof nous libère…  et que mon rire ne trouve plus de quoi s’alimenter. Je m’excusais auprès de A., « non, t’étais marrante, ça arrive » et de me rassurer en me prenant dans ses bras, et le prof qui nous dit « mais oui, faites vous des câlins, c’est bien, ça ». Ah, c’est bien la méditation, on nous apprend : si vous entendez un bruit, ne vous y accrochez pas, laissez-le passer. Peut-être que personne…
Toutefois je crains que ça recommence une fois prochaine, je pourrais alors refuser catégoriquement d’ouvrir les yeux… ne rien dire, ne rien voir, ne rien entendre… garder les sens a l’intérieur comme gardien du serial rieur… Non mais sérieusement, est-ce que l’un d’entre vous connait un truc pour enrayer ce fou rire qui submerge toute volonté.

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Yue Minjun (Paris Art Fair)

Anomalisa, un film – Persona, une exposition

anomalisaAffIl me faut bien l’avouer, les films d’animation (ici il s’agit d’une animation en stop motion, les figurines sont animées image par image) ne sont pas vraiment ma tasse de thé. Et quand les premières images d’Anomalisa sont apparues, je me suis dit que c’était pas gagné. T’as vu les tronches découpées au scalpel ? et voilà que je me braque, j’aime les vrais acteurs, moi. Et puis, je me sens glissée doucement dans l’illusion, faut croire qu’ils sont forts les réalisateurs Charlie Kaufman et Duke Johnson, parce que voilà que je craque aux regards, aux expressions étonnamment vivantes, aux différents plans des scènes… je m’approche (ou bien c’est la caméra), pour mieux regarder ces deux petits points reflets non symétriques dans les yeux, voilà par où ça passe, où ça se passe, du personnage à nous. D’image en image, je dois bien reconnaître, je me surprends d’apprécier ici un geste nonchalant, là des pauses qui en disent long, je me prends à aimer l’animation, et je m’étonne… et puis voilà qu’on chante sous la douche, alors là, toutes les réticences qui me retenaient encore partent avec l’eau du bain. Je m’habitue à ces personnages imparfaits qui se ressemblent tant, je m’interroge sur les voix, je regarde partout, je m’interroge (arrête de penser et regarde le film), je m’imprègne et je me dis que tout ça c’est exactement ce qui convient au film et ce qui me convient au moment où je le vois. Et voilà que je me surprends à être émue devant la nudité du personnage, je me surprends à sourire, et je me dis « c’qu’il est beau, c’qu’il est vrai, c’qu’il est plus beau que vrai » et devant la scène d’amour si réaliste dans ses maladresses, délicatesse, émotion, qu’elle est vivante et belle. Voilà que je me dis que si on me demande qu’elle est votre scène d’amour préférée au cinéma, je répondrai celle d’Anomalisa. Parce que, la sincérité et l’émotion… On y est tellement. Bien sûr, c’est un peu noir comme peut l’être la vie d’un être que la panique à ne plus savoir qui il est, quanomalisaImi ils sont, percute de plein fouet. « Ça ne va pas, non ça ne va pas » Qui ne s’est pas retrouvée avec ces lambeaux dans la tête en ne comprenant plus le monde ? Qui ne s’est pas cherché dans l’autre ? Trouvé puis perdu ? Rien ne va plus, mais il y a ce petit souffle d’air pur, la voix de Lisa dans le regard de Michael, une pureté si ténue qu’elle me fait frémir en bout de chanson, comme un gémir intérieur.  Je me dis, elle chante pour elle-même, alors sa voix est au plus vraie de son coeur. C’est ce qui trouble Michael, c’est ce qui trouble. Il nous faut jongler entre ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on ressent à penser en même temps que le personnage, et tout le reste.

Et maintenant, je vais vous dire, ce film je ne serais pas allée le voir si notre célèbre pousseur de cailloux, le bien nommé Sizif ne l’avait conseillé fortement ici. Alors, bien sûr, je me suis renseignée, j’ai écouté La Dispute sur France Culture, mais pour le coup l’émission était un peu floue, un des intervenants défendait le film avec enthousiasme : « un cauchemar éveillé… qui m’a littéralement envoûté. » Envoûté, il y a de ça, n’est-ce pas ? « Un travail photographique magnifique », oui oui. Pendant le générique de fin, je me disais, j’ai adoré, hein, oui, il faut que je leur dise que j’ai adoré. Tout simplement, parce que tout ça, c’est un peu en nous que ça se passe, que ça résonne, que ça parle et que ça chante, que rien n’est idéal. Parce que ça chavire un peu aussi. Et quand vous vous retrouvez dans le métro après le film, vous regardez les gens d’une autre façon avec ce que vous portez de chaud en vous, j’aime quand un film me laisse son aura autour de moi, une sorte d’émerveillement… une sorte d’osmose, un peu de nous dans le film, un peu des personnages en nous… et on se prend encore à sourire de connivence, parce que c’est comme ça.

Ah, oui, j’aime beaucoup l’antiquité japonaise que Michael… enfin, je ne vais pas tout vous dire.

Le synopsis et puis la bande annonce : Michael Stone, mari, père et auteur respecté de « Comment puis-je vous aider à les aider ? » est un homme sclérosé par la banalité de sa vie. Lors d’un voyage d’affaires à Cincinnati où il doit intervenir dans un congrès de professionnels des services clients, il entrevoit la possibilité d’échapper à son désespoir quand il rencontre Lisa, représentante de pâtisseries, qui pourrait être ou pas l’amour de sa vie… 

Après le film, et le métro, j’entrais au musée du Quai Branly.
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C’est cette rencontre que se propose de nous faire traverser l’exposition Persona. Des objets d’expérience, des objets de communication entre vivants et morts, des objets toujours plus perfectionnés, jusqu’à ces robots qui ressemblent tant à l’homme que ça en devient perturbant, occasionnant un rejet ou un attachement profond. La culture occidentale a dressé un rempart entre l’homme et la matière inanimée, alors que dans d’autres cultures, l’objet peut avoir un statut proche d’une personne. L’exposition est loin d’être statique, des animations d’objets, des extraits de films, ça bouge beaucoup comme j’ai essayé d’en donner un aperçu dans l’album ci-dessous.
A l’entrée de l’exposition, une vidéo visible ci-dessous : l’homme invisible interprété par Denis Lavant.

 

Bettina Rheims, paroles de photographe

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exposition jusqu’au 27 03 2016

« La vie m’a donné cette chance de rencontrer une passion. »

Sur l’affiche une femme tend les bras comme une poupée grandeur nature… Une femme, une artiste, la photographe arrive dans l’auditorium de la Maison Européenne de la Photographie où se dévoile sur trois étages une rétrospective de Bettina Rheims, femme photographe, il est 18h.

Pour moi Bettina Rheims, c’était Rose c’est Paris, la sublime exposition hommage au surréalisme et à Marcel Duchamp, et surtout à Paris, que j’avais vue à la BNF Richelieu. Cette nouvelle exposition à la MEP m’a fait découvrir le travail de commandes (magnifiques photos de célébrités faisant la Une des magazines) et les séries, comme les Modern Lovers, concernant l’androgynie qui fut la première exposition de la MEP.

Au fil de la rencontre, je vais l’aimer cette femme, découvrir son énergie, son intelligence, sa simplicité, son humanité. Le respect du sujet photographié suintant de toutes ses paroles, la place de la parole justement, l’écoute, la discrétion.

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Elle parle et je prends des notes : « j’ai beaucoup parlé de mon travail ces dernières semaines, aujourd’hui c’est la dernière fois, je vais retourner dans la solitude de mon studio qui se trouve à deux pas de la MEP ». Elle nous dit le lien de confiance qu’elle tisse avec celles et ceux qui sont devant son objectif.  « Une séance est très intime, il faut faire advenir un moment magique et furtif… La ligne est mince entre une jolie image et une image où il se passe quelque chose. Il faut qu’il se passe un truc, puis déraper de ce truc et reconstruire autre chose. » Alors elle0216BetRheims4502 fait connaissance avec les personnes qu’elle photographie, ainsi pour sa série Chambre close, elle va à la rencontre de jeunes femmes dans les cafés et leur expose son projet : la suivre dans une chambre d’hôtel au papier peint fleuri, se déshabiller pour être photographiée. Tout comme elle va à la rencontre des femmes incarcérées, des androgynes… des projets, des histoires à raconter, des histoires à se raconter. Et elle la façon dont elle nous parle de ces rencontres est très émouvante, on les sent vibrer encore en elle.

On l’a accusée de vouloir provoquer. « Je ne veux provoquer qu’un regard ou une interrogation. Surtout pas gêner ou agresser. Montrer les choses autrement et forcer le regard des gens vers quelque chose qui est « inregardable. » Ses photos entre femmes sont une conversation entre femmes, la peau est un rapport avec la peinture.

« Faites pas ce qu’on vous dit de faire mais ce que vous avez envie de faire, vous. Ce qui compte, c’est d’avoir quelque chose à dire. » Si elle pousse un peu les gens, elle est toujours dans le respect et ne montrera jamais des choses à leur insu. Pendant cet entretien tout empreint de passion, de tendresse, d’ouverture d’esprit, d’humanité, j’avais une envie folle de revoir les photos de l’expo. Je ne les verrai plus jamais de la même façon, Bettina Rheims y a déposé un halo chaleureux,  ce petit autre chose qui tisse un lien. Une belle personnalité.

Les prises de photos sont interdites à la MEP, mais je n’ai pas su me retenir, j’avais trop envie de vous partager un peu du travail de Bettina Rheims. Voici donc un très succinct album… en tout cas, j’y retournerai.

 

Pour les curieux une courte vidéo sur l’exposition de la BNF Rose c’est Paris

Quelques photos de Chambre close

Et le site de la MEP pour tous renseignements concernant cette rétrospective, si vous êtes sur Paris et que vous aimez la photo.

La poupée – petite digression fantaisiste en deux temps

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La poupée – Hans Bellmer

« Comment veux-tu que je t’appelle quand l’intérieur de ta bouche cesse de ressembler à une parole, quand tes seins sont à genoux derrière tes doigts et quand tes pieds s’ouvrent ou cachent l’aisselle, ta belle figure en feu. Ton costume devrait donc faire coïncider avec tes seins l’image de tes fesses imprimées sur le tissu en trois couleurs, les jambes s’écarteront ainsi à droite et à gauche le long des manches rembourrées et les bas blancs long enrayée de rose encourageront tes doigts à être deux fois la bottine dont le talon serait le corset du pouce et dont la pointe rouge serait l’index. Les épaules ont le contour de tes hanches, sur le dos du costume, figure renversé ton devant nu, de façon que monte naturellement entre tes fesses la verticale qui dans l’image sépare les seins. Le pied droit se répète plusieurs fois dans ta chevelure mais en dimension arbitraire parce que ta chevelure noire couleur goudron aux reflets de vaseline est coiffée en torsade irrégulière ressemblant chacune à ton pied droit et se ressoudant en profondeur dans ta chevelure à certains endroits où se cache un regard… » Hans Bellmer – Petite anatomie de l’image, anatomie de l’amour – 1957

Une poupée acéphale et amputée à mi-jambe est adossée dans un théâtre simulé par une caisse en bois aux planches disjointes. Les articulations permettent à ce corps déstructuré à s’offrir dans tous les sens suivant les caprices rotatif du désir.

*

Je m’appelle Béatrice, c’est du moins le nom que S. m’a donné et qu’en souvenir de lui je garderai cousu en moi tant que ma mémoire nous sera fidèle. J’ai été une « love doll » et j’ai aimé ça. Je vais vous raconter l’histoire. Si vous êtes un de ces Libérateurs qui pensent la vie par le bien et le mal, je vous en prie, lisez ce qui suit avec votre coeur en abandonnant toute idée reçue, peut-être alors pourrai-je encore croire à la liberté. Ceci est une bouteille lancée dans les égouts de la cité, et vous êtes mon ultime espoir.PoupéeBell0216

J’ai rencontré S. lors d’une exposition sur Sade. Je stationnais devant une photo d’une des poupées de Hans Bellmer, outrepassant inconsciemment le temps imparti devant chaque oeuvre par gros temps de foule, j’essayais de coordonner mes pensées devant cette chose articulée qui semblait se blottir dans sa boîte en bois. J’hésitais entre y voir une sorte de Vénus de Milo sans piédestal et sans tête, et le produit d’un horrible fait divers dont se régalent les journaux à sensations titrant « le tronc d’une femme retrouvé dans une valise ». D’ailleurs les photos de ce fait divers étaient exhibées en face de l’oeuvre de Bellmer. D’un côté, j’éprouvais une sorte d’extase, de l’autre j’avais la nausée qui me serrait la gorge pour le peu que j’avais aperçu.  Sous cette photo de la poupée dans la boite était mise en exergue une citation de Sade «Ce n’est pas dans la jouissance que consiste le bonheur, c’est dans le désir, c’est à briser les freins qu’on oppose à ce désir. » Laissant la phrase fermenter dans mon esprit, je replongeais mon regard dans la photographie. Ce mouvement déstabilisa suffisamment ma concentration pour sentir qu’un corps dégageant de la chaleur se trouvait à mes côtés et qu’il devait y être depuis un certain temps. Je fis un geste pour lui laisser la place, mais la voix de l’homme m’arrêta  : « Vous aimez les poupées, dirait-on » Je lui répondais spontanément que je n’avais jamais joué à la poupée. « C’est peut-être un tort » ajouta-t-il. Pour couper court à ce propos que je refusais d’approfondir, je lui demandais quel rapport il pouvait y avoir entre cette photo d’art et celles des archives de la police criminelle. « La contrainte… le désir d’un côté, l’abjection de l’autre… c’est une question de point de vue, de projection de soi sur l’objet… Mais vous, qu’y voyez-vous ? » Je lui expliquai que j’avais eu un coup de foudre pour les poupées de Bellmer lors d’une autre exposition quelques années auparavant dans un autre musée de la ville. Elles me fascinaient et depuis je regardais les poupées d’un autre oeil, ou plutôt depuis je les regardais tout simplement. J’ajoutai que je ne m’attendais pas à voir tant de Bellmer à cette exposition sur Sade. « Vous lisez Sade ? » me demanda-t-il. Non, je ne lisais pas Sade et je n’avais pas envie de glisser sur le terrain du divin marquis avec un inconnu. Nous avons bougé ensemble et terminé la suite de l’exposition de façon agréable entre étonnement, ravissement et bonne humeur. Et même si les murs étaient noircis de citations de Sade, il n’y fit plus allusion. Il me paraissait porteur d’une érudition sans prétention, mais c’est surtout son côté atypique et drôle qui me séduisait, je me sentais bien en sa compagnie.  C’est tout naturellement que nous sommes allés prendre un verre ensuite, en continuant sur le même ton enjoué et complice que nous avions eu d’emblée.  Après le verre, il m’invitait à dîner deux jours plus tard. Je crois que j’acceptais sans hésitation de tendre ma bouche vers l’hameçon que me présentait gracieusement cet homme dont les paroles étaient plaisamment enivrantes. Je me laissais porter par le plaisir de le revoir passant sous silence toutes réserves en mon for intérieur. Nous parlions beaucoup de tout ce que nous aimions, et puis nous avions de plus en plus de silences en commun, des petites épiphanies qui comportaient plus encore que nos échanges de paroles. C’est qu’il forait profond l’animal, il faisait germer en moi toute une flore qui m’était inconnue. J’avais l’impression de fleurir à vue d’oeil, de m’embellir dans son regard, de devenir ma propre terra incognita. Il s’était mis à me tutoyer, je continuais à le vouvoyer, cela me paraissait naturel. Nous mangions, nous buvions, nous parlions, nous nous regardions, nous nous approchions. Mais rien d’autre, et ce rien d’autre m’était comme un puits sans fond dans lequel je me sentais tomber chaque fois que nous nous quittions. Quand je dis rien d’autre, il semblait prendre un plaisir savoureux à jouer avec mes mains, en articuler les doigts, les porter à sa bouche pour les embrasser, tout comme il déposait un baiser dans mon cou avant de me quitter. Une nuit, enhardie par le mélange d’alcool et de désir, n’y tenant plus et voyant le vertige s’annoncer devant le puits ouvert de notre séparation,  je plaquais maladroitement ma bouche sur la sienne. Je venais de jeter une pierre dans l’abîme pour en appréhender la profondeur. Il n’eut aucun mouvement de recul ni ne répondit à mon baiser, il se contenta de dire :  » Je vais te donner un baiser, ensuite tu décideras si tu acceptes de passer le week-end avec moi. Si ce que je te demande alors te convient, nous pourrons construire quelque chose de beau, dans le cas contraire, notre histoire s’arrêtera là. » Je sentais la pierre remonter le long de mon corps et cogner contre mon coeur qui s’agitait à ne pas vouloir l’expulser. Le ton était sérieux pour que je ne le prenne pas à la légère. J’hésitais entre le ravissement et la crainte, convenant que si piège il y avait, il était tendu depuis longtemps et que je m’étais moi-même glissée dedans. Je refermais définitivement le puits aux hésitations, ignorant si j’étais en train de tomber dedans ou si je m’envolais dans un extérieur que je ne connaissais pas. Comment aurais-je pu refuser de l’accompagner ? Ne plus le revoir me paraissait une épreuve à laquelle je ne pouvais imaginer être confrontée. Quand il se pencha vers moi et qu’il écarta doucement mes lèvres pour y glisser sa langue douce et volontaire, la crainte s’envola, il n’y avait plus que le ravissement. Deux jours plus tard, je le suivais…

… à suivre ?

 

 

Léonie

Témoignage voix-366-34-Léonie

… C’est ici que je parle ? Je dis mon nom, c’est ça ? et je raconte ? … Je… Je m’appelle Léonie. Le nom doit être ce dont on se sépare en dernier, je ne garde pas d’autres souvenirs… si ce n’est celui de cet homme que j’ai vu courir dans la ruelle. Il est passé à côté de moi, si près, le visage tordu, gonflé, au bord de l’ultime effort,  son souffle dernier était perceptible, une aura de frayeur enveloppait son corps qui n’était plus qu’un murmure tassé sous un hurlement inaudible. Il m’a dépassée et a marqué un temps d’arrêt, puis s’est retourné et ma regardée.  Avant que j’ai pu faire un pas en arrière,  il m’a plaqué dans la main l’objet sacré,  me disant en expirant « va, maintenant ». Comment décrire ce moment, cette sensation d’être devenue la « craqueleuse » Lire la suite

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