Témoignage voix-366-34-Léonie

… C’est ici que je parle ? Je dis mon nom, c’est ça ? et je raconte ? … Je… Je m’appelle Léonie. Le nom doit être ce dont on se sépare en dernier, je ne garde pas d’autres souvenirs… si ce n’est celui de cet homme que j’ai vu courir dans la ruelle. Il est passé à côté de moi, si près, le visage tordu, gonflé, au bord de l’ultime effort,  son souffle dernier était perceptible, une aura de frayeur enveloppait son corps qui n’était plus qu’un murmure tassé sous un hurlement inaudible. Il m’a dépassée et a marqué un temps d’arrêt, puis s’est retourné et ma regardée.  Avant que j’ai pu faire un pas en arrière,  il m’a plaqué dans la main l’objet sacré,  me disant en expirant « va, maintenant ». Comment décrire ce moment, cette sensation d’être devenue la « craqueleuse », j’ai perçu le changement dès la première inspiration, ensuite mon corps n’a plus pensé,  il s’est mis à courir, il donnait tout ce qu’il pouvait pour mener l’objet où celui-ci le sommait d’aller. Les ritournelles chantées par les courants aériens me guidaient, je sentais le fond d’épuisement qui s’échappait lentement d’un de mes poumons déchiré,  de ce trou béant dans ma poitrine,  j’avais encore la pensée légère que je n’aurais pas dû être choisie, que c’était une erreur, Lucien me l’avait fait promettre, ne jamais regarder passer un craqueleur, tous les moyens étaient bons pour détourner son attention, Fais la morte, me disait-il… je ne voudrais pas qu’il ait des ennuis à cause de moi… Faire la morte, comment simuler une incapacité alors qu’on n’y croit pas soi même ? Je sentais autour de moi les vents d’hier se heurtant violemment aux lendemains imposteurs, étranglant le présent pour qu’il ne dépasse pas la zone autorisée. Dans ma course j’ignorais la folle effervescence des moments successifs, ceux-ci perdaient leur sens, le temps se désagrégeait. Mes pas me conduisirent au bout de la rue qui se révéla être une impasse. Aucun retour en arrière,  c’était  la règle…. comment ? … je ne sais pas qui fait les règles… Celle-ci avait été conçue afin que les craqueleurs se donnent totalement à leur tâche. Je continue. Contre le mur fermant la rue, ils étaient quatre, trois hommes et une femme, j’aurais dû faire comme si je ne les voyais pas, c’était aussi une des règles, mais l’étroitesse des lieux ne le permettait pas, nous nous sommes regardés, j’ai lu l’incompréhension dans leurs yeux suivie d’un déni puis d’un mépris, c’était juste avant que je prenne un élan pour sauter le muret. J’ai emporté leurs voix avec moi, elles disaient « informe et décharnée, vulgaire et traitre, simulatrice obscène, que le diable l’emporte ». Comme si le fait d’être emportée dans ce voyage inopportun ne me suffisait pas, on me chargeait de vilénies. Je comprenais bien que c’était une façon de donner le change pour ne pas m’arrêter, j’étais devenue un danger qui pouvait inoculer son mal intérieur. Etais-je devenue un de ces pièges que se plaisaient à tendre les maitres illusionnistes ?  Je devais me concentrer,  penser à retomber sur mes pieds, si j’arrivais à garder l’équilibre,  j’enfilerais  la rue, avec un peu de chance elle  conduirait à une place, j’aurais alors plusieurs options et peut-être arriverais-je à m’extraire de ce jeu malencontreux. Mais les voix ne me lâchaient pas, trop près trop vite, je les avais accrochées,  elles me retenaient comme des fils barbelés me lacérant la conscience, je crois que c’est là que j’ai perdu la plupart de mes souvenirs. Et je risquais maintenant de rester suspendue dans les airs cacophoniques, cela ne me réjouissait pas. Combien de  temps avant que les sons s’apaisent ? Ils allaient d’abord s’amplifier,  je les entendrais distinctement puis les voix effilochées se mêleraient les unes aux autres avant de disparaître dans le tourbillon qu’elles auront créé. Mon corps se creuserait davantage, dévoré par l’oubli, je deviendrais poussière avant d’avoir pu reposer un pied au sol. Où allais-je atterrir et surtout comment et pourquoi ? Lorsque le pourquoi me percuta je me rendis compte que j’avais perdu l’objet,  le fil directeur, la raison de ma course folle. J’avais échoué ou réussi plus vite que je ne pensais, cela faisait-il une différence ? Le silence devenait la clé de tous mes désaccords. Une dernière fois j’essayais de percevoir mon souffle, mais c’est l’espace que je sentais se déchirer comme desséché et labouré par le sel de mes dernières larmes, une longue balafre par laquelle la rue et ses maisons s’enfuyaient sans retour. Je me suis retrouvée dans le noir. Ici. Je vous ai dit tout ce dont je me souviens. Je m’appelle Léonie.

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