Nous marchions tranquillement lorsque je l’ai vue de loin agiter ses grands bras, « Mais qu’elle est belle ! » ai-je murmuré. J’ai essayé de tenir mon coeur afin de l’empêcher de trop creuser ma poitrine à pleines pelletées d’exaltation, je me devais de la rejoindre, et te laisser un peu. Toi, tu m’attendrais et quand nous nous retrouverions tu me demanderais ce qui m’avait mise sous cet état d’urgence.  J’ai voulu détourner la femme centaure, j’ai cru qu’elle se prêtait à mon désir de la photographier, de toucher sa peau chaude et pleine, une robe un peu fripée enfilée par dessus les années ! Sensuelle, belle et fière, élégante, majestueuse, déesse à la croupe arrogante, concubine du ciel et de la terre. La rejoindre quitte à m’enfoncer les pieds dans la tourbe, à laisser les ronces déchirer mes vêtements et mes chairs en dessous que je sentais piquer,  brûler,  s’extasier. La caresser, sculpture en ronde-bosse de quelque artiste brut, danseuse du ventre, Salomé dénudée de ses six premiers voiles, incantatrice des hauts lieux, je la voulais sous toutes ses formes. Ouverte dans un appel aux dieux, elle faisait naitre en moi l’envie de danser quelque tango céleste… mais je ne suis qu’un homme, une femme, une création d’un jour, une passante éphémère que la grâce émerveille, une intruse fortement dissuadée par les attaques chaotiques des archers ronciers. C’est qu’ils me tirent dessus à bout portant, ces drôles ! Me voilà bien mal arrimée, je tire, je titube, je me sens tiraillée de droite de gauche, jusqu’au coup de traitrise, les chevilles enlacées et le haut du corps subitement libéré, la perte d’équilibre annoncée. Quitte à tomber autant le faire au mieux, accepter et concevoir la chute au ralenti. Toutefois, je me cramponne dans un dernier reflex inné et superflu à mon appareil photo. Me voilà en dérive de gauche, de droite, et bien tu l’as ton tango anarchique. Je tombe. Mais subitement et contre toute attente les lianes me relâchent,  pied tordu, corps vrillé, rien ne va plus encore en maladresse, mais l’espace se redresse, le temps m’immobilise à quelques centimètres du haut tronc dur et impassible. L’arbre centaure aux regards incertains, racines bien ancrées, me défie dans ce jeu ridicule où le premier qui bouge perd. J’ai perdu, je m’incline, offrant encore aux ronces mes déchirants adieux. C’est ainsi dépouillée d’une tenue correcte que j’ai marché vers toi mon amour.  Tu aurais pu me demander ce qui m’étais arrivé,  pourquoi cet état piteux déchiré échevelé, mais quand je suis entrée dans la voiture pour me glisser auprès de toi, que j’ai voulu te montrer les photos que je venais de faire,  tu m’as dit que toi aussi tu avais pris des photos, des photos de moi, comme des photos témoins, prise en flagrant délire au milieu de mes extravagantes liaisons. Toi, tu m’aimes encore trop, je t’ai dit, et j’ai vu dans tes yeux combien j’étais belle encore. Je t’ai dit que je serai bien ici. Et toi aussi avec toutes celles que je suis. Je n’avais pas envie de rentrer ni toi non plus je crois, alors nous nous sommes aimés comme deux amants affranchis du temps en errance sur les rives de notre nouveau monde. Au loin, je la voyais les bras levés priant les dieux peut-être de lui donner l’amour.

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