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les oiseaux dans le bocal

ou comment les poissons rouges ont pris la clé des champs

Mois

mars 2016

De la légèreté

vyenfant09J’ai retrouvé un vieux film que mon père avait fait de moi à neuf ans (merci à ma fille de l’avoir mis sur cd). C’était les vacances, une location à Thésée dans le Loir et Cher avec mes parents, mon cousin plus âgé que moi, ses parents, mon grand-père. Je me croyais invulnérable comme tous les enfants et j’avais beaucoup de mal à comprendre les effets des lois gravitationnelles. Je faisais facilement le pitre quand l’occasion m’était donnée et ce jour-là j’avais choisi le rebord de la fenêtre où je donnais un numéro de voltige, voir simultanément mon cousin rire et ma mère s’affoler ne manquait pas d’exciter le petit diable que je portais en moi. Je me souviens encore du visage et des cris de ma mère qui m’intimait de descendre… je me souviens des encouragements et des applaudissements de mon cousin… je suis descendue, certes, mais pas du bon côté, ma pauvre mère a longtemps parlé de la vision traumatisante de mes pieds qui basculaient dans le vide… ce qui me valut une fessée très méritée lorsqu’elle constata que j’étais toujours vivante, et une clavicule cassée, un évanouissement de ma tante, une dispute entre mes parents qui se renvoyaient ma désobéissance à la tête, et quelques gentillesses de la part de mon cousin qui avait reçu sa dose de reproches. Autant vous dire que je ne suis jamais remontée sur le bord d’une fenêtre… juste un peu sur les toits. Je vous rassure, je me suis beaucoup assagie depuis, un jour la peur est entrée dans ma vie et me l’a sûrement sauvée. Sur ces images de gif, je suis « dans » la cabane que je m’étais construite à l’aide de trois bâtons qui tenaient par compassion pour la gamine adorable que forcément j’étais et de quelques fougères pour faire le toit. Ma cabane, mon refuge… je me souviens combien j’étais satisfaite de ce toit éphémère. J’ai le sourire en écrivant ces mots parce que le lendemain j’affolais encore ma mère lorsqu’elle vit son éclopée de fille flottant dans un canot pneumatique au gonflement très incertain au milieu de la rivière qui nous emportait moi et mon cousin qui non seulement ne savait pas nager mais entrait en panique lorsqu’il était plongé dans l’eau.

Aujourd’hui, voilà que je me retrouve avec un autre toit « à moi ». « Ma » maison… il faudra que je m’habitue à ce pronom possessif qui risque de mmaison5553e posséder plus que je ne sais posséder les choses. Et j’ai la sensation qu’une page se tourne. Et que je me retrouve devant un cahier vierge. Une forêt intime à déflorer. Quelque chose qui m’a toujours échappée par décalage. Ma maison des feuilles… le coeur de mon labyrinthe… l’antre du Minotaure… tous mes essentiels, me restera à caser les miroirs, je ne me fais pas de soucis, ils se trouvent toujours une place pour me faire tanguer d’un côté ou de l’autre. Fichtre, je me passerais bien d’Ariane mais l’arachnide fileuse risque d’être difficile à déloger. En ce moment, je la trouve magnifique ma maison, un peu inhabitable, mais elle est sans contrainte, encore modelable, pleine de promesses, tout en lumière… elle est un peu ma fiancée secrète, mon nouvel amour… enfin, faut voir comment ira notre relation. J’ai l’impression de tenir une page en équilibre, je sais bien qu’elle va finir par tomber sur la gauche et que je vais voir ce qui se cache derrière. Le grand blanc à noircir, l’alpha et l’oméga, ma possibilité. Mon nouveau départ – il était déjà le sujet de ma nouvelle, L’îlot, toujours à lire en haut du blog, je devais emménager dans un studio au coeur d’une ville de bord de mer, à côté de ce drôle de voisin que j’avais croisé une fois et dont on m’avait dit qu’il était bizarre, j’avais aussitôt lu notre avenir possible dans les lignes de quelques cahiers volubiles. Tout est dans le possible. Je me traine un bagage d’amour d’une puissance inaltérable. Alors je sais que tout m’est possible. Peut-être ma maison est-elle un vaisseau… elle l’est. Aujourd’hui, je ne me sens pas différente d’hier si ce n’est que j’ai la sensation d’avoir égaré le mot rêve comme s’il m’était devenu inutile puisque dorénavant j’ai la sensation d’avoir atteint la réalité. Je vais la toucher, je vais l’explorer, je vais faire un pont entre l’enfant et l’adulte, une conversation infinie, ouvrir notre monde, le temps est une succession d’instants éternels passés et à venir et dans lesquels nous pouvons puiser infiniment. Je sens mes peurs s’envoler, et si, parce que je n’y vois plus d’intérêt, je ne monte plus sur les rebords de fenêtres, je ne monte plus aux arbres… il y a une force nouvelle qui s’éveille en moi. Je n’ai jamais autant eu l’impression de tenir mon avenir entre mes mains, et s’il me reste un rêve dans ma boîte pandoresque c’est que cette autre que j’envisage sache utiliser le je et m’étonne, ne cesse de m’étonner…

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Consumés – David Cronenberg

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir » disait le Tartuffe dans la pièce de Molière. Consumés pourrait être sous-titré : « A la recherche du sein perdu »

On y côtoie : un couple de photojournalistes (Nathan et Naomi) un rien infidèles, partageurs d’objectifs photos et de MST, jaloux, amoureux… un autre couple de professeurs (les Arosteguy), amoureux, aimant beaucoup les jeux sexuels avec leurs étudiants… a-t-il mangé sa femme pour la garder en lui ?… un chirurgien qui photographie ses patientes sur la table d’opération pour en exposer les clichés dans son restaurant.. un docteur qui n’a plus que pour unique patiente sa fille atteinte d’un mal… dévorant… on y trouve un éclaircissement sur la dysmorphophobie, une maladie qui rend la présence d’un membre insupportablement étranger allant jusqu’à l’obsession de l’amputation… les villes :  Paris, Budapest, Toronto, Tokyo, Pyongyang, un passage à Cannes (festival)… puis la technologie connectée qui sert de trame au roman et enfin, on l’aura compris, le sexe sous quelques formes originales : fétichisme, voyeurisme, échangisme. Et une curieuse intrigue.

Ce qu’en dit Stephen King : « Consumés est une révélation éblouissante. Il n’est pas destiné aux âmes sensibles, mais à ceux qui sauront savourer un voyage au coeur des profondeurs des ténèbres. A lire absolument. Le roman de Cronenberg est tout aussi perturbant, sinistre et captivant que ses films. »

Si j’avais lu ce qu’en dit Stephen King, je ne me serais certainement pas aventurée dans cette aventure. Heureusement, je suis passée à côté. Alors, ou je ne suis pas une âme sensible (tout est possible), ou Stephen King l’est plus que moi… Je m’y suis sentie plutôt bien dans ce roman… Je l’ai dégusté à vrai dire. On dévore finalement non sans tendresse dans cette histoire…

Un extrait :

« Nathan/Aroteguy mangea les seins de Naomi directement sur sa poitrine, les arracha avec les dents, et il jouit alors à nouveau, avec tant de volupté qu’il en fut terrorisé.

Naomi le repoussa.

« C’était quoi, ce bordel ? Tu m’as mordue. (Elle tira sur son sein gauche, à la recherche de traces de morsures.) J’y crois pas, putain.

– Ce n’était pas moi. C’était Arosteguy. (Naomi haussa dédaigneusement les épaules.) Sexe à thème. Je sais que tu penses que cela n’existe pas.

– Ça n’existe pas pour moi. J’ai pas de fantasmes sexuels.

– Le sexe à thème, c’est pas vraiment un fantasme… (Nathan s’empara vite de son D300s pour faire une série de photos posées. Elle était toujours nue, mais il avait enveloppé les draps autour de ses jambes, de sorte que seules ses cuisses étaient visibles.) OK, tu devines maintenant ? demanda Nathan, caché derrière l’appareil photo.  Je travaille sur un pitch et tu es un de mes sujets. Sur quoi porte mon article ?

– Hmm. Tu as couvert mes jambes avec un drap.

– Pas seulement couvert.

– Tu les as … cachées.

– Pas seulement cachées.

Nathan dans un cliquetis, prit quelques photos en guise de ponctuation. Les yeux de Naomi s’écarquillèrent.

« Tu les as amputées. »

Mon avis est d’un enthousiasme intime : le roman est plein d’images, les écrans sont partout, mais l’horreur des images ne se développent pas au delà de l’écriture qui est agréable et doucement anesthésiante, ce qui m’a permis de traverser le suspens du livre sans perturbation… et puis, je crois qu’il y a beaucoup d’amour dans ce livre, ça calme.

Consumés est le premier roman de David Cronenberg qui voulait devenir écrivain si le cinéma ne l’avait pas kidnappé comme il dit. Moi, je dis que s’il en écrit un second, je suis preneuse. Lorsqu’on lui demande s’il réaliserait son roman, il répond que « pour être fidèle à un livre, il faut le trahir. Je ne suis pas prêt à me trahir moi-même. » Il est envisagé de faire une série télé du livre, il ne veut pas participer au projet mais est curieux de voir ce qu’on va en faire.

Une interview de David Cronenberg est encore écoutable ici.

Consumés – David Cronenberg – Gallimard

 

Contre les Erinyes

0316arbreCharitesQuand j’ai vu cet arbre dimanche dernier, j’ai murmuré « Les trois Grâces ». J’avais l’impression d’une danse immortalisée dans un temps lointain. Les Charites tiennent leur racine du grec et désignent la joie vivante. Elles sont au nombre de trois et sont à l’opposée des Erinyes (Furies, chez les Romains), divinités de la haine et de la vengeance.

Euphrosyne (la joie de l’âme) représente l’allégresse, Thalie (la verdoyante) représente l’abondance, Aglaia (la brillante) la plus jeune représente la beauté. Elles sont la vie intense.
Elles furent d’abord représentées comme des déesses, vêtues et voilées, puis nues exécutant une danse en se tenant par la main. C’est ainsi que j’ai eu leur nom sur le bout de mes lèvres lorsque j’ai vu cet arbre.

En cliquant sur le dessin ci-dessous, vous verrez la photo de l’arbre bien plus explicite en matière de grâce que mon dessin, surtout quand on compare les deux, ce pourquoi je ne les ai pas mis sur la même page – je pourrais dire que j’ai passé quelques heures sur ce dessin mais l’arbre me répondrait qu’il n’a pas poussé en un jour. Alors je me tais.

Encore un mot : lorsque je croquais cet arbre, j’avais davantage l’impression d’écrire un langage intime à la signification cachée que de faire un dessin. C’est cette écriture à laquelle je voudrais me consacrer dorénavant.

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David Altmejd

Fin 2014, je découvrais cet artiste passionné de sciences biologiques et de cinéma fantastique au musée d’art moderne de la ville de Paris. J’y suis retournée plusieurs fois pour repasser et me laisser surpasser par ses géants, m’interroger sur les visages mangés par les cristaux, ainsi que ceux qui se lisent aussi bien à l’envers qu’à l’endroit et nous font nous tordre pour les voir dans les deux sens. Et puis il y avait cette salle féérique dans laquelle se déroulait à l’infini une curieuse et fascinante vitrine remplie de parois transparentes, d’objets et de morceaux humanoïdes parfois informes parcourus par des fourmis immobiles. The flux and the puddle, l’artiste s’était mis à l’intérieur pour construire, placer, cacher des informations. Le spectateur en faisait le tour, essayait de forcer son regard pour voir par delà les recoins.

David Altmejd, sculpteur québécois né en 1974 qui vit et travaille à New-York, j’ai recroisé son nom il y a quelques jours, je me suis dit qu’il serait intéressant de vous faire découvrir son oeuvre enchantée peut-être quelque peu dérangeante.

N’hésitez pas à mettre en plein écran pour entrevoir des détails.

 

Faire la vie

Ils s’aimèrent et eurent beaucoup d’enfants… Je n’avais pas l’intention de faire un article en ce premier jour de printemps mais en visitant celui très matinal du blog de malyloup qui sait si bien Observer la vie, je me suis rappelée que j’avais dans mes archives quelques photos de canards de barbarie en pleine action de création printanière (photos prises aux étangs de Commelles).

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Comme un rêve secret

« Il y a dans mon coeur une forêt inoubliable où monsieur rossignol chante avec ses amis… » qu’est-ce que je l’ai écoutée et chantée cette chanson quand j’étais grande comme trois pommes, le narrateur de l’histoire c’était Jean Rochefort, je n’ai jamais oublié… c’était il y a très longtemps mais aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir rejoint la petite histoire du livre. Est-ce ce qu’on appellerait un rêve ? un rêve secret, alors, parce que je ne crois pas avoir jamais eu de rêve à réaliser. Je prends les choses comme elles viennent, mais la vie me les offre parfois. Là, je crois qu’elle a fait fort.

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nettoyage de printemps

 

mon jardin (presque) idéal... connaissez-vous le crachat de lune ?
mon jardin (presque) idéal… connaissez-vous le crachat de lune ?

 

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la Centaure bicéphale, majestueuse, vous ne trouvez pas ?

Anselm Kiefer, une rencontre enivrante

0316Kiefer5322« L’art est comme la prière, une main tendue dans l’obscurité, qui veut saisir une part de grâce pour se muer en une main qui donne. » Franz Kafka

C’était hier soir (10 mars) au Centre Pompidou, une rencontre avec Anselm Kiefer. Je suis arrivée à 18h15 et la file d’attente était déjà bien conséquente. La rencontre avait lieu à 19h dans la grande salle du sous-sol (la dernière photo vous donne une idée de la salle). La surprise (bonne et même très bonne parce que j’aime les écrits accessibles de cet homme érudit) fut que l’un des intervenants était Marc Alain Ouaknin (Lire aux éclats, C’est pour ça qu’on aime les libellules, Bibliothérapie). Nous avions donc deux érudits sur scène, l’un catholique, l’autre juif, cela a son importance. Je dois dire que la présence du troisième homme, le médiateur, a été très vite oubliée. Celui-ci 0316Kiefer5334a fait une longue (et assommante) présentation de l’artiste. En avions-nous besoin ? A voir les têtes de MM Kiefer et Ouaknin, cela présageait d’une heure trente d’extrême sériosité. Il faut dire  que l’oeuvre d’Anselm Kiefer est assez hermétique et que j’étais loin, très loin d’imaginer ce que j’allais entendre, vivre et ressentir pendant cette conversation.

Je crois que je n’ai pas autant ri à une conférence depuis que j’ai été écouter André Brahic nous parler du système solaire en 2000 dans le cadre de l’Université de tous les savoirs, en l’école des Arts et Métiers, conférence que vous pouvez retrouver ici mais qui n’a rien à voir avec le sujet d’aujourd’hui.

Nous avons donc en face de nous deux bonhommes passionnés et passionnants, qui savent jouer de leur passion.

Anselm Kiefer se voit comme un mauvais peintre dont il manque la légèreté dans la création artistique. C’est vrai qu’on ne peut pas dire qu’il fasse dans le léger. Et le débat s’annonçait lui aussi loin d’être léger « Il est très difficile de parler de l’oeuvre d’Anselm Kiefer, tellement riche qu’on peut l’interpréter infiniment », mais voilà M. A. Ouaknin0316Kiefer5337 qui nous livre une longue citation d’Henry Bauchau (dont je ne conseillerai jamais assez la lecture – d’Antigone à L’enfant bleu en passant par… tous ses romans). Là, déjà, je m’installe dans les mots, et tant mieux, parce que les mots, il allait en être question tout au long de ce débat.

Du passé lourd de l’Allemagne à la philosophie menant tout naturellement à la cosmologie, à la Kabbale, aux mythes, Kiefer fouille dans les livres, dans l’histoire. Le livre qui étend toujours plus loin la connaissance en optant pour le questionnement permanent, l’ouverture sans frontière. Et ce questionnement de ces deux homm0316Kiefer5348es a créé devant nous une sorte de maelström de savoir dans lequel le public pouvait s’engouffrer avec ivresse par la porte de l’humour. Je comprenais tout et tout m’échappait dans la minute qui suivait, mais j’en garderai quelques séquelles précieuses. Il fut question de plasticité psychique, de perspectives, de frontières (que Kiefer déteste), et d’écriture, puisque celle-ci est partout présente dans l’oeuvre d’Anselm Kiefer.  Ouaknin lui parle des mots qu’il place dans ses tableaux, dans les sillons de la terre, la terre avale les mots… et Kiefer de rétorquer que les lettres vont se mélanger sous la terre et il en ressortira d’autres mots à la prochaine récolte. L’histoire du Golem, évidemment est évoquée. Et moi, ça me donne des frissons d’entendre et de percevoir en moi leurs mots labourer mon pauvre savoir et y faire naitre une infinité de perspectives.  Ouaknin explique à Kiefer la signification de ce qu’il fait dans ses tableaux, à partir de là, les voilà partis tous les deux dans une sorte de ping pong à bâtons rompus. Le peintre avoue doucement à l’autre : « Il ne faut pas trop parler de la Kabbale, (étonnement de Ouaknin), tu es tellement érudit que tu m’éclipses. » Ce à quoi Ouaknin répond : « Chez vous (Kiefer tutoie, Ouaknin vouvoie), il y a une Kabbale murmurée.  » oooooh, nous filons dans la traduction du mot « murmuré » et dans ses interprétations. Très vite l’un commence une phrase que l’autre termine. C’est excellent !AK-beaub1215-1850

De l’interprétation. Voilà, le mot qui nous fait entrer dans le monde de l’anagramme. Kiefer met des anges et des serpents dans ses tableaux (comme dans Seraphim où on voit l’échelle de Jacob), le mot seraphim est le même en hébreu pour ange et serpent (de là vient une conversation sur un boa, le petit prince, la phobie des serpents, le beau A dessiné à l’école, un retour à la lettre donc au mot). Seraphim, donc, dont on intervertit les lettres (ah ces anagrammes jubilatoires !) et qui devient Seph0316Kiefer5341arim qui signifie Livre… la boucle n’arrête pas de se boucler. Et l’oeuvre de Kiefer est pleine de ces anagrammes.  Replongez-vous dans ses tableaux, dans leurs sillons, dans les labours de la pensée… la votre en retour, n’oubliez pas que les oeuvres de Kiefer vous regardent autant que vous les regardez…  Ouaknin à Kiefer : « Le murmure de la Kabbale, la langue que vous coupez en morceau. »

Nous arrivons à la poésie, principalement celle de Paul Celan, Ouaknin propose à l’artiste un poème de Celan « oh, c’est bien que tu proposes celui-là, je n’ai jamais compris, tu vas m’expliquer »… Les deux hommes sont partis dans le jeu de leur passion et ne semblent absolument pas être conscients du temps qui passe. Pourtant il passe et le troisième homme sort de sa réserve et leur dit brusquement qu’il faut finir et passer aux questions. … Un homme demande ce que signifie les lettres en haut d’une toile qui nous a été montrée au début de la rencontre. On retrouve l’image dans l’ordinateur. Kiefer ne comprend pas, il s’approche pour mieux voir, et s’exclame interloqué : « Mais ce n’est pas de moi ces lettres » Il regarde encore… « Non, ce n’est pas de moi », il éclate de rire et dit « C’est le Pompidou qui a ajouté, ça ! Ce n’est pas moi ! » Sur ce mystère enjoué, je me lève, il est déjà tard, je dois malheureusement m’éclipser pour regagner ma banlieue qui craint un peu le soir. En arrivant en haut des marches, je jette un dernier regard à la salle, allez, je ressors mon appareil photo pour une dernière… dans le RER, je repense avec bonheur à tout ce que je viens d’entendre, de voir… monsieur Kiefer, je vous aime toujours autant.

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« Etre libre, c’est garder une interrogation devant le monde et être capable de voir en lui, à chaque fois, l’aube qui recommence. «  Marc-Alain Ouaknin, C’est pour cela qu’on aime les libellules ((points essai).

Vous pouvez retrouvez les articles de ce blog concernant la rétrospective Anselm Kiefer au Centre Pompidou et à la BNF (les deux dernières étaient terminées, vous avez jusqu’au 15 avril pour visiter la première :

Anselm Kiefer, une rétrospective – Centre Pompidou (novembre 2015)

Anselm Kiefer – plomb et images en déroulés (Centre Pompidou – novembre 2015)

Anselm Kiefer – L’alchimie du livre (BNF – novembre 2015)

 

Je vous rappelle que vous trouverez la liste de tous mes articles concernant les expositions que j’ai vues sur la page Les expositions au fil des mois

Je cultive mon jardin (premier contact)

0316jardin5304Mettez-moi un sécateur entre les mains, vous verrez le résultat. Je traite le jardin abandonné comme une tignasse hirsute. Pour certains, c’est la première gorgée de bière qui leur procure un indéfinissable plaisir, pour moi c’est le premier coup de coupe. J’étais simplement partie à tailler ces trois pauvres rosiers qui s’effilochaient comme un sauve qui peut en débandade dans le petit bout de terre que je viens d’acquérir. Des rosiers sauvages, j’en ai connus quand j’étais petiote et que je partais à l’aventure dans un jardin abandonné près de ma cité. Ma bande de copains et moi, on entrait par un trou dans le grillage, on fouillait et on montait partout, et puis, je cueillais des roses délicatement odorantes (l’époque où les roses sentaient, où les tomates avaient du goût), c’était pour ma grand-mère pour me faire pardonner mes excentricités de gamine trop garçon manqué. Un jour par un étroit sillon dans le sol qui menait à une fosse on a vu un squelette, vrai de vrai, je m’en souviens comme si c’était hier, une vision qui ne s’oublie pas même si je n’avais que neuf ans, en fait il ne s’agissait que de la colonne vertébrale d’un homme… ou d’une femme (tiens, on n’a jamais pensé que ce pouvait être une femme). Cette découverte nous avait un peu effrayés, mais surtout très excités. On s’était dispersés, rentrés dans nos demeures HLM et promis de nous revoir le lendemain après l’école. Ma grand-mère est morte dans la nuit. Je ne me souviens plus que du trou qu’il y eut dans ma vie durant quelque temps. Quand je suis repassée devant le jardin, il n’existait plus, des engins de chantier l’avaient remplacé. Là, une petite chanson s’impose : « C’était un petit jardin qui sentait bon le bassin parisien… de grâce, monsieur le promoteur… ne coupez pas mes fleurs »… cette chanson, forcément elle me parle, elle me chante… Je n’aurais jamais pensé un jour avoir un jardin, et me voilà avec le sécateur à la main, nourrie de conseils internet. Car je m’étais renseignée pour ne pas faire du saccage sur la taille des rosiers, les remontants, les pas remontants, etc… ceux-là, c’étaient des dispersants, ils partaient dans tous les sens, je pensais y aller doucement, ne pas oser, bien que j’avais les images de coupes en tête…  ma main comme sur les têtes aimées auxquelles je coupe les cheveux, ma main, plus sûre d’elle que moi de moi, se positionne au plus court, et ch’ting ! ch’ting ! (suis pas très douée pour le bruitage, on le sait déjà). Et zut, l’un d’eux avait un tronc trop gros, je m’y suis reprise à deux fois comme une misère sans force pour trancher, sortir la lame engagée et recommencer… est-ce que les plantes souffrent ? Et voilà que je parle au rosier, que je lui dis que je suis désolée (on ne se moque pas, je rappelle que je n’ai jamais eu de jardin)… Je me suis rappelée ce que ma mère m’avait raconté de mon grand-père, quand il était encore vaillant avant que je le connaisse, il tuait net ses lapins de la main avec un coup derrière la tête, puis un jour il est allé trouver ma grand-mère tout désolé-penaud qu’il était : « Mélie (elle s’appelait Emilie), c’est fini je ne tuerai plus de lapins, je n’ai plus la force, il m’a fallu deux coups pour celui-là ». Terminé ! En même temps les rosiers je ne les ai pas tués, au contraire, les trois rosiers se retrouvent fort rafraichis juste au dessus du troisième oeil, coupe orientée pour qu’ils se développent harmonieusement. Ensuite… ensuite, toujours le sécateur à la main lorgnant ce jardin impénétrable où orties et mauvaises herbes se sont faits la part belle, j’ai coupé, arraché tiges mortes et envahissantes, pas touché aux orties, libéré les jonquilles… quant au petit plan d’eau tout recouvert de brindilles longues et mortes, j’ai commencé à arracher pour voir si je retrouvais la petite grenouille que j’y avais vu sauter il y a un an et demi lorsque nous avions visité les lieux. Pensez donc, elle avait dû repartir, j’arrachais donc et ça venait facilement, quand soudain j’entendis un gros coassement grave et interrogateur… si si interrogateur, je l’ai bien entendu ce point d’interrogation batracien. Alors je me mets à causer à cet être invisible enfoui sous le foisonnement végétal chaotique. Je commence par un « N’ai pas peur petit crapaud, je cherchais justement un prince charmant »… Arrête ton cirque ‘vy, tu as déjà un prince et un arbre totem, tu ne vas pas ajouter un crapaud à ta liste, et puis c’est peut-être la grenouille… c’est vrai, je reprends donc : « Tu as raison, reste dans ta peur des hommes, on sait jamais ce qui leur passe par la tête. Même de moi méfie-toi, monsieur Croapaud, t’sais la nature des hommes est parfois insaisissablement poreuse » J’ai pourtant l’intention d’en prendre soin de mon crapaud-grenouille. Peut-être qu’à force de me sentir, d’entendre ma voix si je fais bien le « coa » « coa », il finira par m’accorder une petite séance photo. En tout cas, il/elle est là et je me réjouis de la présence de Candide ou Cunégonde, l’histoire le dira peut-être.

Bon, je veux bien vous la mettre celle du flagrant délit de taille de rosier.0316bdcvy

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