0316jardin5304Mettez-moi un sécateur entre les mains, vous verrez le résultat. Je traite le jardin abandonné comme une tignasse hirsute. Pour certains, c’est la première gorgée de bière qui leur procure un indéfinissable plaisir, pour moi c’est le premier coup de coupe. J’étais simplement partie à tailler ces trois pauvres rosiers qui s’effilochaient comme un sauve qui peut en débandade dans le petit bout de terre que je viens d’acquérir. Des rosiers sauvages, j’en ai connus quand j’étais petiote et que je partais à l’aventure dans un jardin abandonné près de ma cité. Ma bande de copains et moi, on entrait par un trou dans le grillage, on fouillait et on montait partout, et puis, je cueillais des roses délicatement odorantes (l’époque où les roses sentaient, où les tomates avaient du goût), c’était pour ma grand-mère pour me faire pardonner mes excentricités de gamine trop garçon manqué. Un jour par un étroit sillon dans le sol qui menait à une fosse on a vu un squelette, vrai de vrai, je m’en souviens comme si c’était hier, une vision qui ne s’oublie pas même si je n’avais que neuf ans, en fait il ne s’agissait que de la colonne vertébrale d’un homme… ou d’une femme (tiens, on n’a jamais pensé que ce pouvait être une femme). Cette découverte nous avait un peu effrayés, mais surtout très excités. On s’était dispersés, rentrés dans nos demeures HLM et promis de nous revoir le lendemain après l’école. Ma grand-mère est morte dans la nuit. Je ne me souviens plus que du trou qu’il y eut dans ma vie durant quelque temps. Quand je suis repassée devant le jardin, il n’existait plus, des engins de chantier l’avaient remplacé. Là, une petite chanson s’impose : « C’était un petit jardin qui sentait bon le bassin parisien… de grâce, monsieur le promoteur… ne coupez pas mes fleurs »… cette chanson, forcément elle me parle, elle me chante… Je n’aurais jamais pensé un jour avoir un jardin, et me voilà avec le sécateur à la main, nourrie de conseils internet. Car je m’étais renseignée pour ne pas faire du saccage sur la taille des rosiers, les remontants, les pas remontants, etc… ceux-là, c’étaient des dispersants, ils partaient dans tous les sens, je pensais y aller doucement, ne pas oser, bien que j’avais les images de coupes en tête…  ma main comme sur les têtes aimées auxquelles je coupe les cheveux, ma main, plus sûre d’elle que moi de moi, se positionne au plus court, et ch’ting ! ch’ting ! (suis pas très douée pour le bruitage, on le sait déjà). Et zut, l’un d’eux avait un tronc trop gros, je m’y suis reprise à deux fois comme une misère sans force pour trancher, sortir la lame engagée et recommencer… est-ce que les plantes souffrent ? Et voilà que je parle au rosier, que je lui dis que je suis désolée (on ne se moque pas, je rappelle que je n’ai jamais eu de jardin)… Je me suis rappelée ce que ma mère m’avait raconté de mon grand-père, quand il était encore vaillant avant que je le connaisse, il tuait net ses lapins de la main avec un coup derrière la tête, puis un jour il est allé trouver ma grand-mère tout désolé-penaud qu’il était : « Mélie (elle s’appelait Emilie), c’est fini je ne tuerai plus de lapins, je n’ai plus la force, il m’a fallu deux coups pour celui-là ». Terminé ! En même temps les rosiers je ne les ai pas tués, au contraire, les trois rosiers se retrouvent fort rafraichis juste au dessus du troisième oeil, coupe orientée pour qu’ils se développent harmonieusement. Ensuite… ensuite, toujours le sécateur à la main lorgnant ce jardin impénétrable où orties et mauvaises herbes se sont faits la part belle, j’ai coupé, arraché tiges mortes et envahissantes, pas touché aux orties, libéré les jonquilles… quant au petit plan d’eau tout recouvert de brindilles longues et mortes, j’ai commencé à arracher pour voir si je retrouvais la petite grenouille que j’y avais vu sauter il y a un an et demi lorsque nous avions visité les lieux. Pensez donc, elle avait dû repartir, j’arrachais donc et ça venait facilement, quand soudain j’entendis un gros coassement grave et interrogateur… si si interrogateur, je l’ai bien entendu ce point d’interrogation batracien. Alors je me mets à causer à cet être invisible enfoui sous le foisonnement végétal chaotique. Je commence par un « N’ai pas peur petit crapaud, je cherchais justement un prince charmant »… Arrête ton cirque ‘vy, tu as déjà un prince et un arbre totem, tu ne vas pas ajouter un crapaud à ta liste, et puis c’est peut-être la grenouille… c’est vrai, je reprends donc : « Tu as raison, reste dans ta peur des hommes, on sait jamais ce qui leur passe par la tête. Même de moi méfie-toi, monsieur Croapaud, t’sais la nature des hommes est parfois insaisissablement poreuse » J’ai pourtant l’intention d’en prendre soin de mon crapaud-grenouille. Peut-être qu’à force de me sentir, d’entendre ma voix si je fais bien le « coa » « coa », il finira par m’accorder une petite séance photo. En tout cas, il/elle est là et je me réjouis de la présence de Candide ou Cunégonde, l’histoire le dira peut-être.

Bon, je veux bien vous la mettre celle du flagrant délit de taille de rosier.0316bdcvy

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