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les oiseaux dans le bocal

ou comment les poissons rouges ont pris la clé des champs

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extraits de vy

Elle était moi (relecture et illustration du 31 05 2017)

– Sait-on jamais ce qui nous est –*
 *
Il était une fois une bulle de liberté que j’avais emprisonnée. L’histoire s’arrête ici. Quand l’autre continue.*
 *
Elle est venue me traverser en songe “puisque c’est l’endroit où tu t’es repliée” me dit-elle, glissant sous ma peau son sourire ardent. Puis elle s’est déployée repoussant d’un enivrant soupir les cloisons de mon rêve, et de toute son ampleur je l’ai vue rayonner comme une bulle de joie, fileuse d’une plénitude incarnée devant moi, dérisoire.
Elle s’est penchée vers moi, m’a prise dans sa main, niant les apesanteurs qui me tenaient en corps. “Maintenant, vois, ouvre-toi, décolle-toi de tes adhérences, fais danser ton esprit. Et retiens que je ne suis qu’une possibilité de toi, je te porte là où tes désirs te mènent, je n’engendre rien qui ne te soit intime.”
J’ai vu l’horizon se rapprocher de nous, perdre de sa raideur, se mettre à serpenter puis s’enrouler sur lui-même. Quand nous fûmes au bord de l’abîme, le vent de la peur me fit me recroqueviller dans le creux de sa paume. “Redresse-toi et regarde !”, ce disant, elle tendit la main dans laquelle je tanguais et me cramponnais comme une naufragée larguée aux débordement de flots déchainés. L’océan des mondes se déroulait devant nous, autour de nous, j’avais l’esprit au bord de la rupture tant battait l’anarchie des sentiments contraires. Les doigts de bulles s’ouvrirent davantage comme une offrande. “N’ai pas peur”, pensa-t-elle si fort que trouble et bouleversements s’estompaient. Je sentais s’enrouler autour de moi des filins d’or et de vermeil. La main de Bulle se rétracta pour me lâcher et je fus soulevée au-dessus du gouffre étoilé. “Sois”, m’ordonna la voix. “Vois. Emplis-toi des images puisque tu les aimes tant. Celles-là sont éphémères” J’étais devenue un pantin qui voyageait dans un non sens un non monde une absence. “Qui te parle d’absence alors qu’il s’agit de pure présence à soi comme à l’immensité ?” Elle me toucha de son index et je fus déchirée par une décharge si vivifiante que je me liquéfiais avant de sentir mon corps reprendre une vague consistance. La voix me demanda : “Qu’as-tu vu ?” Je ne savais pas, cela me dépassait, trop à voir trop vite… “Exactement, ça te dépasse et tu n’aimes pas être dépassée alors tu ne vois rien, tu ne sens rien, tu ne fais qu’aligner des mots sur des plages de toi que tu ensables à grandes pelletées de certitudes.” A travers mon souffle épuisé, j’assurai que j’étais dénuée de certitude. Je fus alors secouée si violemment que j’avais l’impression de me désagréger en furtives particules. J’étais anéantie. “Tu penses anéantissement, alors qu’il s’agit d’épanouissement” Je suffoquais, j’essayais de me débattre mais cela resserrait les liens. “Rappelle-toi que je suis toi et que tu restes maitre de ce que tu choisis d’être” Je veux rentrer chez moi. L’espace vibra d’un rire cristallin. « Mais tu es chez toi, tout cela c’est chez toi, pourquoi restes-tu attachée alors que tu peux te libérer toi-même ?” J’arrêtais de me débattre ce qui dénoua mes liens et mon regard, j’étais dans l’ineffable et ne souhaitais plus m’en abstraire. “Viens, maintenant, ni toi ni moi n’irons plus loin” Je résistais mais c’était peine perdue, j’étais de nouveau dans la main de Bulle. Je vis l’horizon reprendre sa place, comme une frontière désormais inéluctable. Je demandais à Bulle pourquoi, elle, si magique, ne pouvait pénétrer plus loin en ce monde que nous venions d’effleurer. “Pour un sourire perdu” me répondit-elle dans un éclat de douceur. J’aurais voulu comprendre ce qu’elle voulait dire par « sourire perdu », mais elle ne me laissa pas le temps de le lui demander. “Cesse, maintenant de te replier sur des chimères, de me créer pour mieux me faire éclater dans les impasses de tes retenues. Je vais te laisser là, prends soin de ce sourire, il est la clé pour te trouver toi-même.” … je souhaitais tant la retenir mais elle avait disparu comme un joyeux tourbillon.
 *
Voilà, cela s’est passé il y a bien longtemps. Lorsque l’envie d’être un peu Bulle vient me caresser d’une lente et douce invasion, je dis haut et fort n’avoir aucune certitude et je sens une petite décharge au creux de mes entrailles qui me fait sursauter même si je m’y attends. Quant au sourire, ce joli cadeau de la vie, il est devenu mien prenant racines jusqu’au plus profond de mon être, là où se défient mes précieuses vulnérabilités.
dessin à l’encre (30 mai 2017)

Le tourbillon

                        le regard assoupi je voguais à travers les espaces indolents lorsque tu me surpris par delà les pudeurs à faire danser ma robe trop légère       la possibilité de l’ébauche d’un geste s’infirma d’elle-même en guise d’acquiescement aux félines caresses de tes doigts éoliens se jouant sur ma peau              encore osai-je l’esquisse sur mon visage ouvert d’un sourire mutin lorsque je te sentis remonter au gré de mes audaces        mhmmm         au souffle divin d’un tendre écart du temps que la clôture des portes subitement brisa                    je rajustais ma robe prenais une sainte pose devant la pupille sévère de la femme banquise qui me faisait face         la rame s’ébranla  je refermai les yeux rêvant te retrouver dans une station prochaine mon joyeux courant d’air
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De Walser aux frères Quay

Mon appétit commence à être rudement mis à l’épreuve. Bientôt la rentrée littéraire. Ce n’est pas un évènement qui m’intéresse en soi, oh que non, mais j’attends quelques livres des auteurs que j’apprécie. Je crois que c’est demain que sort le Crash-test de Claro. On commencera donc par celui-là. Mais en attendant, puisque je suis tombée ce matin sur un tout petit livre qui avait dû s’envoler de ma bibliothèque pour se placer sur mon chemin (les livres sont très libres chez moi), je remonte un peu le temps. On commence par aller dans la salle obscure.
Novembre 2007, cela faisait une dizaine de mois (depuis que j’avais lu le livre) que j’étais à l’affût des programmes cinéma de Paris. Enfin, le film passait dans une petite salle du mk2 Beaubourg.
L’institut Benjamenta, film britanique de Timothy et Stephen Quay – Des frères Quay j’avais « vu » L’accordeur de tremblements de terre, film que j’aimerais revoir, en vrai et pas seulement dans ma tête… c’est que je m’étais un peu endormie ce jour-là, ce qui fait que j’ai un peu refait le film à ma façon comme chaque fois que je m’endors pendant un film qui me plait. Je m’y sens tellement bien que je pars et je vogue d’image en image du film en y ajoutant mes propres scènes. Ne surtout pas confondre avec un film qui m’ennuie. Dans ce dernier cas, je quitte le film.
*
Ce jour de novembre, j’allais voir L’institut Benjamenta, d’après le petit roman de Robert Walser avec la mise en scène et les images très spéciales de frères Quay, et j’étais ravie..
*
«Ce rêve qu’on appelle la vie humaine»

*

L’institut Benjamenta, le film. L’atmosphère étrange et absurde du roman de Walser est ici décuplée. Mais laissons le roman, tout ne peut y être. D’ailleurs le film est un conte de fée. Il faut lâcher prise, se laisser emporter dans l’univers fantasmagoriques des frères Quay (dont c’était le premier long métrage). L’image en noir et blanc est onirique, flottante, absorbante, poétique, de petit format, crachouillante comme dans les vieux films. Peu de paroles, de la musique, des chorégraphies. Des contrastes poussés, des douceurs, des jeux de lumières mobiles. Des miroirs au tain abîmé. De la neige (univers de Walser). Aucun extérieur à l’Institut, sinon un dehors irréel enneigé vu comme à travers une optique chimérisante. L’image est belle, surprenante, aimant les gros plans, les détails, les cadrages insolites. L’institut est un labyrinthe, on traverse des endroits indéfinissables. Le film est une potion magique. Fin.
Lumière.
Nous étions peu dans la salle. Du temps où j’allais beaucoup au cinéma, j’ai toujours apprécié d’avoir beaucoup de place autour de moi, histoire d’étendre les petites ombres qui m’accompagnent (espace vital). Mais j’ai remarqué que parfois, les femmes en particulier, viennent se mettre à côté de moi, même s’il y a de la place autour (je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi parfois des hommes font de même. Ils ont peur de quoi ? du noir ? Un jour… non, c’est pas le sujet du jour). Ce jour-là, ce fut une cerise sur le gâteau (le film, le gâteau). Une jeune femme était venue se placer à côté de moi. A la fin de la séance nos regards, hallucinés, se croisèrent, et elle s’exclama : «C’était bien» en appuyant fort sur le bien.  Alors nous avons parlé un peu de Walser (l’auteur du livre), elle ne connaissait pas, je lui conseillais donc sa lecture. Nous avons parlé aussi des réalisateurs, les frères Quay, de leur dernier film à l’époque, L’accordeur de tremblements de terre dans lequel on trouvait le même onirisme poétique. Ce fut une rencontre éphémère, comme je les aime. «Bonne journée». Extérieur, Paris flottait un peu dans mes yeux pas encore tout à fait revenus de là-bas.
*
L’auteur du livre, Robert Walser. Je l’ai découvert en janvier 2007 dans une émission radio au cours de laquelle une intervenante disait que c’était « l’écrivain de la jubilation ». Ce Robert Walser, poète des petites choses, était souvent déprimé, il a terminé sa vie en hôpital psychiatrique (il tentait trop de mettre fin à ses jours), c’était un infatigable promeneur, qui par son écriture créait un lien à l’autre :

«S’il ne tenait qu’à moi, je serais chargé d’ans et de fatigue. Mais par égard pour le monde, j’ai vu qu’il était trop tôt pour vieillir. Vous fatiguer ne serait pas aimable et je suis donc infatigable. J’ai mimé la jeunesse et je suis resté jeune, et tout cela pour l’amour des autres et de moi-même. Aimant lever les yeux vers la divinité, je l’ai laissé me rabrouer pour la joie de mon coeur dévoué. Fou, bien sûr, celui qui ose aimer, mais il en sort toujours quelque chose.» Robert Walser

Un jour de Noël 1956, il partira dans la nuit pour une dernière promenade, on le retrouvera mort d’épuisement.
J’avais commencé par son Retour dans la neige (le livre qui est revenu se mettre dans mes jambes), des petits textes qui parurent dans des journaux de 1899 à 1919. Son écriture descriptive porte en elle une lumière, c’est sans doute pour cela, en partie, l’explication d’un certain charme qu’elle opère sur le lecteur. Elle ruisselle, s’écoule et nous en suivons volontiers le cours d’eau. Elle est aussi reposante. Et puis parfois plus grave.

L’amour offert

à l’âme de la forêt des miroirs

*

Et même si les traces sont à peine visibles la tentation est grande de partir et me fondre en cet air lointain
Je pourrais m’échapper redevenir spirale un vertige des sens au sein des corps aimés
Comme en ce jour de solitude vagabonde me mêlant à la ronde des dieux de la forêt
Je succombais aux troubles des légers frémissements d’un espace confus
Ce moment délicat où tu m’es apparu sur ta couche endormi délicieux Endymion rêvant à la Sélène
Cet instant effronté qui me vit dérobé ce baiser de fortune à ton sourire lunaire
Onirique gisant
Tes songes entrouverts m’offrirent de te suivre sur le fleuve aux étoiles où ils me racontèrent l’autre côté du monde
L’enchantement porté dans un oubli du temps ancra ce pur amour aux marges de mes vies
En abîme des hommes en moi tu as construit ce monde désormais refuge à mes sombres secrets ces territoires mon ange où germe silencieuse l’immuable quintessence qui poudroie chaque fois que je descends en toi et que je deviens rêve.
 le tourbillon
L’idéal eut été de croquer l’Endymion ou de le peinturlurer… j’y pense j’y pense…
Et finalement, le voici ici.

Post-exotisme – une oeuvre monde d’Antoine Volodine

Le post exotisme… ça ne vous parle peut-être pas…  Antoine Volodine ? oui, tout de même, il a obtenu quelques prix dont le Médicis pour Terminus Radieux, et cela m’a réjouie. Il fait partie de mes “chairs” auteurs.
Avant d’ouvrir un de ces livres, on pourrait citer Dante qui écrit au-dessus de la porte de l’Enfer : « Vous qui entrez ici, perdez toute espérance. » Ça refroidit déjà une partie du lectorat, mais en fait, si le monde post-exotique est noir de noir, l’espérance est portée par les mots.
Le monde de Volodine est un après, un entre-deux. Un monde d’humains dans l’humanité terminée.
« Perdez toute espérance », sauf que Volodine prend soin de ses personnages. Lui, eux, ils écrivent aussi, publient des livres comme Lutz Bassman ou Manuela Draeger que l’on croise aussi bien dans les livres que sur les étagères de librairies.
Parce que même si ces personnages ne sont rien, il est un fait que je rencontre toujours dans ces innombrables pages que j’ai pu lire, c’est que ces hommes et ces femmes, l’auteur nous les fait aimer.
Quand j’entre dans un roman, une romance, des narrats ou des entrevoûtes de Volodine, je sais que je peux manquer d’oxygène et que je m’accrocherai aux voix des personnages pour ne pas me laisser écraser. Attention, oeuvre bruyante.
J’ai eu un coup de coeur immédiat pour Les anges mineurs, le premier roman que j’ai lu, celui qui m’a ouvert la porte sur le monde volodinien. Un face à face féérique, surprenant, comme un coup de poing au ventre, c’est ainsi que je l’ai vécu, que je l’ai fait mien ou que le post-exotisme s’est approprié une petite place en moi.
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Qui sont donc les lecteurs du post-exotisme ? J’ai entendu un jour une journaliste un peu saoule de ses propres paroles affirmer que les lecteurs de Terminus radieux (livre que personne ne pouvait lire, zut il a eu le Médicis, la dame s’en mordit-elle la langue ?) devait être des morts-vivants et de rire hystériquement de sa bonne trouvaille. Merci pour le respect des lecteurs, je fais donc partie des morts-vivants, fuyez braves gens, je suis contaminante. Bon, sur le coup, elle m’a énervée un max cette… miss Lisez-ce-que-je-vous-conseille-et-pas-autre-chose. Maintenant tout ce qu’elle conseille passe à la trappe. Bêtise contre bêtise. C’est idiot, je sais, en fait j’ai trouvé mieux, je ne l’écoute plus.
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Un peu d’explication sur le post-exotisme :
“Les fictions de Volodine relèvent tout à la fois de la science-fiction, du roman terroriste, du réalisme socialiste, du réalisme magique, du roman politique…” Lionel Ruffel : Volodine post-exotique
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« Le post-exotisme, c’est d’abord le nom qu’on peut donner à une littérature (francophone) située ailleurs, et, en quelque sorte venue d’ailleurs. Une littérature étrangère. Elle contient en elle-même ses propres explications, son système d’images, ses traditions. En se plongeant dans un roman post-exotique, lecteurs et lectrices découvrent l’histoire qui s’y trouve, avec ses personnages, ses paysages, mais, en même temps, ils entrent en contact avec l’univers étranger dont sont issus les narrateurs. Et là, ils découvrent un au-delà de l’intrigue: des obsessions, un imaginaire, un inconscient collectif, une culture étrangère. Chaque livre est une entité indépendante, mais, au fil des livres, on reconstitue un tissu de plus en plus solide. Un tissu d’images, de motifs et d’obsessions qui donnent une cohérence à tout l’édifice . Il y a des thèmes récurrents, des techniques de narration, aussi… » extrait d’un entretien avec Antoine Volodine publié par Libération.
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“[les personnages] racontent les guerres, les souffrances, les exterminations, les totalitarismes, les ratages, depuis un espace-temps où je les mets en scène, depuis leur prison, depuis leur mort, depuis des mondes imaginaires et parallèles. Chacun de ces mondes possède sa propre logique (des règles sociopolitiques que les héros souvent transgressent, devenant ainsi, dans l’univers imaginaire de référence, des marginaux) ; il possède sa propre histoire (sa propre culture de référence de violence comparable à celle du XXème siècle) ; il est circulaire (on y revit sans cesse sa mort), carcéral (la fiction y est la plupart du temps élaborée entre quatre murs), et, par-dessus tout, littéraire : on y existe à travers le texte qui est soit écrit, soit dit, soit monologué mentalement.” Antoine Volodine, cité dans Volodine post-exotique – Lionel Ruffel.
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La rencontre : En octobre 2011, le Centre Pompidou organisait un soir une rencontre avec l’auteur. Je me suis pointée bien en avance pour avoir ma petite place préférée, premiers fauteuils du bas de la rangée de gauche, là où j’ai un point de vue panoramique de la scène, personne devant tout en étant à distance. “Voir en vrai”, “se faire signer un autographe”, c’est pas mon truc, ce que j’aime c’est la vraie rencontre, l’écoute et là j’ai été servie. Inoubliable. Volodine n’était pas venu seul, il était accompagné de ses hétéronymes. “Nous ceci” “nous cela”, étrange discours quand on ne voit qu’une personne. Il explique (je note) : “ce n’est pas un nous de majesté, mais je parle au nom d’un collectif d’écrivains dont je fais moi-même partie, je ne peux donc dire “je” sauf lorsque je parle au nom de Volodine” (au fait, c’est son vrai nom ? on ne sait pas grand chose sur l’homme).  Bon, déjà, là, certains se diront “il est jeté ce type”, moi, ça flip-flop dans mes neurones, ça se recadre, j’me déménage, j’en redemande. Et là, alors là, du nanan. Avant de lire un extrait de ses trois derniers livres (un d’Antoine Volodine, l’autre de Lutz Bassmann, le troisième de Manuela Draeger) parus un an plus tôt, nous le vîmes plonger en lui et ressortir autre chaque fois, et ce qui était le plus frappant, c’était la voix, différente pour chaque lecture (intonation, rythme, vibration, encore les hommes, je comprends, mais la femme mon Dieu, Manuela était là devant nous), il était eux ou ils étaient lui, je sais plus trop. Sacrément impressionnant, j’en avais des frétillements internes. Waouh, vous savez on se serait cru dans un film où le psychopathe a plusieurs personnalités. Pfou, ça m’a quand même tourneboulée, c’t’affaire. Et puis il y a eu cette partie où il a parlé de son travail de recherche, les archives soviétiques dans lesquelles il venait de fouiller, “un travail émotionnellement très éprouvant », ça se voyait, ça se sentait. (d’ailleurs je n’ai pas pu m’empêcher de penser à lui lorsque j’ai vu défiler les visages vivants des condamnés à morts soviétiques dans l’exposition du BAL).
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Schizo ? non, romancier. A un colloque sur lui en Russie, certains ont dit qu’il n’avait pas à écrire sur quelque chose qu’il n’avait pas vécu (à savoir que si tous ses livres se projettent dans des mondes totalitaires, la révolution russe est amplement présente). Ce à quoi il répond qu’on ne peut reprocher à un écrivain de se servir de son imagination pour décrire des situations qu’il n’a pas vécu, comme si Dostoïevski avait dû tuer une vieille dame à la hache pour se mettre dans la peau de Raskolnikov lorsqu’il trucide la vieille dame. “Je peux dire que le travail de l’écriture me fait vivre ces situations que je décris”.
Le rapport de Volodine à la parole est très spécial, ce sont des cris, des silences, des images. Du coup des musiciens ont commencé à le mettre en musique, des théâtres font des expériences de ses livres, des cinéastes tentent de faire des films à partir de ses écrits.
Il avait prévenu qu’il n’y aurait pas de questions à la fin de la rencontre comme c’est l’usage mais que la conversation se poursuivrait ensuite dans le hall en dehors de toute solennité. Hélas, il se faisait tard, je me suis sauvée (étrange terme), mon carrosse métropolitain m’attendait. Sur le chemin du retour, ça gambillait dans mes pensées, Antoine Volodine avait pris une autre dimension pour moi, d’écrivain il était devenu homme.
 *
Pour moi, son meilleur livre reste Les songes de Mevlido. Ensuite, tout est à lire.

Quatrième de couverture des Songes de Mevlido : On a bientôt cinquante ans. Pendant la guerre de tous contre tous, la femme qu’on aime a été assassinée par des enfants-soldats. Les années passent, la folie rôde. On fait des rêves bizarres. On a parfois l’impression d’avoir été envoyé sur Terre en mission, et d’avoir failli sur toute la ligne. La guerre est finie, mais on appartient au camp des vaincus. Avec une simple d’esprit on vit à présent à Poulailler Quatre, un immense ghetto où cohabitent mendiantes bolcheviques, réfugiés, junkies, oiseaux monstrueux et mudangs, les chamanes coréennes qui chantent pour apaiser les morts. On pense à cette femme aimée qu’on a perdue. Il faudra voyager loin pour la retrouver. S’enfoncer dans les profondeurs de Poulailler Quatre et de ses propres rêves. Il faudra sans doute mourir à son tour pour pouvoir entendre le chant des mudangs et aller plus loin encore, jusqu’au Fouillis. On atteindra le Fouillis et on s’y fixera comme si on avait existé là depuis toujours. Mais ensuite, que se passera-t-il, ensuite ?

Ce que j’en écrivais en 2007 :

Ce puzzle labyrinthique nous déstabilise et met le lecteur en apesanteur. Volodine malmène le temps, il le met à nu avec un savoir-faire agile, on ne sait plus ce qui se passe avant ce qui se passe après, s’il s’agit d’un rêve ou de la réalité, le doute s’installe. C’est vertigineux et on se laisse emporter dans les sables mouvants de l’histoire. Ce livre est un cauchemar plein de grisaille, d’obscurité, de suie, de poussières, de slogans, de plumes, d’oiseaux-humains aussi bien magnifiques que répugnants, de peur, d’enfermement, on y traverse le monde des morts, la naissance, le mensonge, on se perd dans la narration, le narrateur prend chair, il est…, est-il ? On y « sombre fou », on rebondit, on y étouffe, c’est aussi une histoire d’amour, et si Mevlido est un éternel perdant résigné à son destin, il n’en est pas moins un homme et dans ce monde en ruine terminal où rien n’est plus fragile qu’un homme, on prend parti pour lui et sa volonté de croire à la vie. La beauté croise l’horreur et l’humour est loin d’être absent, le résultat est puissant.

Et puis un bon entretien sur remue.net : l’attentat Volodine

livresVolodine

Ma bibliothèque volodinienne.

Maitrise de l’énergie

Mon ventre est dans l’inspire du souffle maitrisé mes mains s’ouvrent pour puiser dans une immensité qui se donne lentement à mes effleurements   elle émerge doucement  puissante aura qui enflamme mon corps par la grâce d’une danse des signes je tiens libère rattrape cajole l’essence de l’énergie vitale je l’affine elle s’enroule autour de mes mouvements et me mène à travers les mirages de l’accord absolu        la chaleur m’envahit au rythme de la chorégraphie puisant la profondeur du bout des doigts je sens picoter sa présence   je jongle avec l’origine précieuse je la roule la répands elle bondit m’enveloppe et m’inonde    l’osmose est infinie et s’éparpille dans l’harmonie des sphères sidérales                                  ouvrir les yeux reprendre souffle enraciner le corps la tête encore tenue par le fil stellaire l’expire s’échappe dans une petite mort au ventre ramené. Apaisement.
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Capter l’énergie, c’est ce que j’ai découvert avec le qi gong. qi (prononcer tchi) gong veut dire maitrise de l’énergie, c’est une gymnastique ancestrale (6000 ans) chinoise très méditative. Je dois dire que je pratique un peu à ma sauce maintenant, quand je me mets en mode ralenti, un vrai ralenti où chaque micro mouvement est ressenti, où la respiration joue un rôle primordial, où le corps est présent dans sa totalité. Parfois je gigote juste pour la souplesse parfois je voyage un peu loin.

Une danse avec le monde

Vous sortez du RER station Châtelet-les Halles mais ce peut être n’importe où dans Paris. Il faut une petite foule pas trop compacte. Direction Beaubourg. Vous avez rendez-vous avec un ami une amie une expo une conférence un livre l’homme de votre vie qui a pu se libérer entre deux rendez-vous ou simplement avec vous-même. Vous êtes en avance comme souvent, vous pourriez prendre votre temps mais vous aimez être en avance ouvrir l’espace boire un café être seule dans l’attente lire rêver chercher les traces penser écrire des débuts de romans observer, vous embrassez parfois fort bien le monde surtout quand il fait soleil en dedans.  Vos jambes accélèrent petit pas de côté souplesse oblige vous évitez un corps de justesse vous prenez de la vitesse le jeu est de ne toucher personne devenir un courant d’air un frôlement une danse avec le monde corps en va vient file se faufile se défie s’infiltre s’unifie Stooooop ! turbulence droit devant. Boulevard Sébastopol. Élan coupé. S’il est un boulevard que je supprimerais c’est bien celui-là.
***
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Là c’est un essai d’aquarelle d’un câlin gratuit sur l’esplanade de Beaubourg. Je me suis souvent demandée ce que ça faisait de serrer une personne qu’on ne connait pas dans ses bras et pourquoi « ils » faisaient ça. Je n’ai jamais été demandeuse mais un jour j’étais sur le chemin d’une jeune femme-câlin qui penche la tête me fait un sourire m’ouvre ses bras. Je m’avance elle m’enserre si tendrement que mes bras se ferment sur elle et je sens monter une poussée d’amour. Franchement je ne m’attendais pas à cette réaction, j’ai gardé longtemps cet amour en moi, ça reste un beau souvenir.

L’eau qui dort

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Déjà les feuilles jaunissent, tombent et me font souvenir ces heures à m’individualiser dans les Dante et Virgile embarqués pour l’Enfer ou encore en la belle Ophélie flottant entre les eaux. En ces temps où j’errais dans les salles du Louvre tel un fantôme voué à la mélancolie nourri par l’obscur dont je berçais mes mots mes pensées et mes jours. Du romantisme un heureux Casanova m’a enlevée ouvrant à l’audacieux sourire il m’affirmait que pour divine qu’elle soit l’humaine comédie vaut mieux à être savourée qu’à être soupirée. L’amour se fait se donne ne se meurt pas. Ces souvenirs remuent en levant les yeux vers toi, Delacroix, vers qui le Temps soulève la Gloire.
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Fontaine Delacroix, bronze et marbre, par Aimé Jules Dalou – Jardin du Luxembourg.

Fondue déchainée

Je passais pas loin de l’Orangerie du Sénat au Jardin du Luxembourg. Les portes étaient ouvertes sur une exposition réunissant plusieurs artistes. D’emblée je fus séduite par le bronze de plus de deux mètres de haut qui accueille le public : Thésée et l’Amazone, sculpture monumentale de Christophe Charbonnel. Et puis qui dit Thésée dit un peu labyrinthe, là, je craque… surtout que qui dit Minotaure… dit que je vous suggère la lecture de L’enfant bleu d’Henry Bauchau… et mieux encore Oedipe sur la route et sa suite Antigone (à lire absolument), du même excellent monsieur Bauchau. Et en parlant d’Oedipe, je ne saurais trop vous conseiller les tableaux de Gustave Moreau et surtout si vous en avez l’occasion de visiter son musée à Paris…. sinon Freud… non, je suis plus jungienne que freudienne. Bon, d’accord, j’arrête mes digressions. 0715_591theseeAmazone

Dans la même expo, j’ai aimé la série des Alice de l’artiste peintre Ixia, pour le sujet (Alice au pays des merveilles me fait rêver depuis toujours, pas vous ?… par contre je m’étais un peu ennuyée avec le film de Tim Burton, même si j’aime son monde imaginaire, ses dessins, ses personnages (je crois que Johnny Depp m’énerve un peu, ça tombe mal puisque je vois tous les films de Tim), il y a d’ailleurs eu une superbe exposition à la cinémathèque de Paris sur Burton, si vous ne l’avez pas vue vous pouvez regretter… ça me fait penser que l’expo sur Pasolini était super intéressante aussi… je me souviens être allée dans un tout petit cinéma à Paris pour voir Carnet de notes pour une Orestie africaine, de Pasolini, un documentaire sur des repérages pour un film qui n’a jamais été tourné. A ce propos je ne sais pas pourquoi mais Pasolini me fait toujours penser au Caravage, en fait je crois que je sais pourquoi), aussi pour le dessin géométrique et le traitement de la couleur.

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Pour ceux qui seront en balade dans le coin ce week-end, cette exposition est ouverte jusqu’au 9 août.

Et en passante cette fois, puisque le ton sur ton dans la vitre attirait mon objectif, voici un autoportrait rouge sur rouge.

Avec une petite pensée pour deux autres autoportraitistes de vitres du moment Caroline et malyloup. 0715_603autopEcran

La route

Non, je ne vais pas vous parler de l’excellent et apocalyptique roman de Cormac McCarthy ni du film tiré du livre (le film est bien si on n’a pas lu le livre). Je vous emmène tracer la route du côté de Marseille.

C’était en août 2011, un lundi, j’avais suivi mon mari lors d’un déplacement professionnel. Deux jours à Marseille. Une ville que j’avais découverte avec beaucoup de plaisirs (j’adore la cuisine marseillaise) deux mois auparavant dans les mêmes conditions. Comme j’avais déjà fait le tour du Marseille pittoresque lors de mon précédent passage et que je ne suis pas douée pour le lèche-vitrine, je m’étais fait un programme alléchant de visite hors la ville. Cette fois, j’irai me balader du côté des calanques.
Me voilà donc fin prête, dans mon sac à dos un plan, un trajet, la liste des bus à prendre, mon appareil photo. Me manquait juste l’eau que j’achèterai en chemin. C’est vers 11h30, après avoir papoté avec une amie qui était sur place, que je prenais la route chaussée de petites sandales. Nous noterons trois points d’inconscience qui me caractérisent : ne pas prévoir d’eau en partant sous le soleil marseillais, mettre des sandales sans savoir où je mets les pieds ni combien de temps il me faudra marcher (j’avais prévu de prendre des bus), et considérer mon appareil photo comme un engin redoutable m’octroyant une invulnérabilité certaine. Il est vrai que sans lui, je suis une trouillarde comme vous avez pas idée.
J’avais noté qu’il me fallait prendre le bus 83 à partir du Vieux Port puis le 19 jusqu’à son terminus, un petit port nommé la Madrague de Montredon. Au bout de ce parcours, je me retrouvais seule dans le bus avec trois jeunes asiatiques. Là, ça a cafouillé un peu. Je devais continuer mon chemin en bus mais en vérifiant les horaires sur un panonceau je vis qu’il fallait attendre une bonne heure. Qu’à cela ne tienne, j’allais acheter de l’eau et visiter un peu cette Madrague, petit port très compact où je ne vis âme qui vive. Même les asiatiques avaient disparu. Pas le moindre commerce ouvert. « Fermé le lundi », c’était bien ma chance. Il était midi passé et le soleil du mois d’août commençait à bien m’échauffer. Je retournais à l’arrêt des bus. Attendre ? Pas trop mon truc. Je regardais mon plan et décidais de me lancer à pied sur la seule route qui partait vers ma destination. C’était pas difficile il n’y en avait qu’une. Très vite elle longea la mer. Je tenais mon appareil photo la lanière enroulée autour du poignet, le doigt sur le déclencheur. Il y avait un petit vent très agréable et quelques légers nuages qui rendaient supportables la soif et la chaleur. Parfois une automobile passait à grande vitesse, me déséquilibrant un peu en coupant le vent. J’ai la chance d’avoir un bon débit de marche, ce pourquoi d’ailleurs j’aime marcher seule, à mon rythme. Mes jambes adorent avaler la route, et là je les sentais follement libres, à Paris c’est moins drôle, il y a toujours des feux ou des obstacles pour nous arrêter.
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Je marchais donc et fatalement je commençais à sentir la sécheresse m’envahir. Bah, je n’étais pas au bout de monde, je me disais que je finirais bien par arriver quelque part. Je vis alors un établissement surplombant la mer avec un petit parking plein de voitures. Un restaurant, visiblement ouvert.
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Mon intention première était de me nourrir d’un sandwich, mais je n’allais pas chipoter, il me fallait boire et reprendre du carburant protéiné pour continuer à avancer. La carte était plutôt alléchante. Je suis entrée, l’intérieur était joli et très agréable, un serveur souriant me donna une table à l’ombre, c’était parfait. Je déjeunais d’une brochette de lotte accompagnée d’un demi-litre d’eau gazeuse et d’un café. J’étais prête à reprendre la route.
C’est ainsi que je suis arrivée aux Goudes, un port touffu où des vacanciers se baignaient, mangeaient, buvaient, riaient… trop de monde, j’ai fait un tour rapidement et bien que la soif recommence à se faire sentir, je n’ai pas eu envie de m’arrêter. Un vieux monsieur m’a parlé de chapeau de soleil… j’avais dû l’oublier lui aussi. Je suis montée un peu au-dessus du village, là où les terres sont désertiques, où les chevilles se tordent, où les cailloux entrent dans les sandales des têtes de linottes. Je longeais les ravins regardant le manège d’une voiture de police qui tournait, revenait, repartait. Etre seule dans un tel endroit, c’est une sensation délicieuse qui donne l’impression que le monde nous appartient ou qu’on appartient au monde, c’est une ouverture absolue, une acceptation de l’être à l’osmose universelle… Mouillée ! je venais de me recevoir une grande giclée d’eau de mer. Redescente sur Terre.
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Je regardais mon plan, je me sentais capable de continuer jusqu’à Callelongue, l’ultime port que l’on rejoint par la route, ensuite commence le chemin des calanques. Mes sandales commençaient à me chauffer gravement les pieds, j’aurais pu prendre le bus, j’avais vu qu’un arrêt existait non loin de là. Je me fixais l’objectif d’aller jusqu’à l’arrêt suivant, et puis ce fut le suivant…  Je n’ai jamais été dépassée par aucun bus et n’ai jamais vu le moindre piéton sur la chaussée. J’avançais sans trop m’en rendre compte.  La soif me tenaillait jusqu’aux tréfonds du corps et de l’esprit quand j’arrivais à Callelongue. Là-bas le sentier menait vers Cassis… 11 heures de marche, je crois. Pour moi, le trajet s’arrêtait là. Je constatais qu’il n’y avait pas de bar, pas de toilettes et quarante-cinq minutes d’attente avant le départ de la prochaine navette. Repartir dans l’autre sens à pied n’était pas une bonne idée. Aussi, je m’asseyais et j’attendais patiemment. Et là ça devint très amusant. Je vis le chauffeur arriver, torse nu, en maillot, tout mouillé sortant de la baignade. Il entra dans son bus, en ressortit, accrocha son maillot au grillage pour qu’il sèche, le temps de fumer une cigarette, le temps de boire un café… Enfin, il donna le feu vert pour entrer dans le mini bus d’une dizaine de places assises. Le retour se fit plus rapidement que l’aller, je regardais défiler la route en sens inverse jusqu’à la Madrague, puis jusqu’au Prado, où pour changer j’ai pris le métro jusqu’au Vieux port. J’étais sur pilotage automatique, direction l’hôtel, bonjour, ascenseur, chambre où je m’affalais sur le lit lorgnant la Bonne Mère tout là-haut qui veillait sur la ville. Il était 18h, je suis ressortie pour boire autant d’eau qu’il me fut possible d’ingérer.
Le soir nous dinions en compagnie d’amis, je racontais un peu mon escapade, on me dit que j’avais été inconsciente de partir seule, à pied sur cette route. On me l’a ensuite souvent redit. Je suis bien contente de n’en avoir parlé à personne avant de partir.

Autoportraits en série

Je vous avais parlé des autoportraits que je commets à certaines heures de ma vie. Aujourd’hui ce n’était pas le sujet, je voulais peindre des lecteurs, j’ai pris pas mal de photos de lecteurs-lectrices sur les berges de la Seine, dans les musées, etc, c’est en recherchant ces photos qui devaient inspirer mon dessein que je suis tombée sur ces autoportraits. La lumière est une sacrée coquine, une maquilleuse hors pair et quand vous y ajoutez un temps de pose photographique, vous obtenez parfois des photos rigolotes. Pour ce qui est des mots dans l’image, fut un temps où je voulais concilier les deux, vous connaissez la chanson « j’ai deux amouuuurs », pour moi c’était les mots et l’image et je voulais absolument les enchevêtrer, ainsi j’avais créé les graphichores, qui se voulaient être une danse des mots en l’image.

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Marelle… à cloche-pied dans les multivers.

Je ne chercherai pas à vous convaincre que chaque fois que je suis morte, j’en ai été consciente. Je ne parle pas de réincarnation, mais de ma vie, là, celle qui appartient à mon corps, ici présent. Un peu comme les chats qui, dit-on, ont un potentiel de neuf vies. Il ne s’agit pas non plus d’évènements qui font que nous fermons une porte et que nous franchissons le seuil d’une autre, les grands bouleversements sont, heureusement ou hélas, parties intégrantes de la vie. Non, c’est juste que lorsque je meurs, c’est comme si un brouillon s’effaçait et que je continuais sur une même portée, un rattrapage à la volée, un désaccord qui entrave peu l’harmonie du morceau. Rendez-vous au point d’orgue comme on nous disait au conservatoire quand l’un de nous se décalait par rapport au tempo. Et des points d’orgue jalonnent mon parcours. En fait, c’est un peu comme à la marelle, à cloche pied on change de case. C’est une sensation vague que j’ai toujours eue, sans vraiment m’y intéresser, jusqu’au jour où j’en ai eu la preuve.

C’est arrivé lorsque je suis tombée dans les escaliers. J’allais jeter les poubelles un lendemain de fête. Le local poubelles se trouve à l’extérieur du bâtiment. Juste devant cette petite pièce les dalles étaient cassées, disjointes. Embarrassée par mes déchets, je me suis emmêlé les pieds, une dalle a basculé, ma cheville s’est tordue et j’ai chuté tête la première dans l’escalier en béton qui mène au parking. La chute fut lente, tout en ralenti comme dans les films, je me suis vue déboulée me cogner contre le mur d’un côté contre la rambarde grillagée de l’autre me tordre me fracasser, j’ai entendu mes os craquer contre les marches, j’ai senti le goût du sang dans ma bouche, et enfin, l’arrêt de tout. Je suis restée un bon moment à regarder mon cadavre disloqué en bas des marches au milieu des fientes de pigeons et de l’urine des gens de la nuit. Mon coeur battait très fort. Quelle peur ! J’en étais toute remuée, j’ai fini par ramasser les sacs poubelles que j’avais lâchés, je les ai balancés dans les containers, et jetant un dernier regard en contrebas à l’informité que l’obscurité grisâtre s’accaparait, je suis remontée chez moi, bien chamboulée. J’ai regardé ma famille, ils semblaient tellement comme d’habitude alors que je pensais qu’ils m’accueilleraient comme une miraculée. Ils ont bien vu que je n’étais pas dans mon assiette et m’ont demandé ce que j’avais. Je suis tombée dans les escaliers et je suis morte. C’est ce que je leur ai dit, je crois qu’ils ne m’ont pas crue. J’ai mis plus d’une semaine à m’habituer à mon nouvel état, à me réunifier, à ne plus me sentir une étrangère en moi. Les dalles devant l’escalier-poubelle ont été changées depuis. On attend toujours un accident pour agir.

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J’ai alors repensé à toutes ces fois où j’ai été renversée par une voiture, où mon vélo s’est envolé, où je suis tombée dans un bassin d’eau croupie dans un parc isolé que je traversais pour aller à l’école… J’ai repensé au ressenti chaque fois le même d’être passée à travers un sas. Et puis il y eut la dernière fois. Dans ma ville, ce n’est pas quand le feu piéton est vert qu’il faut traverser, ce serait trop dangereux, on traverse quand on peut le faire, et cette fois là j’étais certaine que je pouvais. Il y avait un embouteillage devant moi, je me suis faufilée entre deux voitures, et puis le vent a soufflé très fort, je me suis sentie toute éparpillée.

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C’est là que mon ange gardien a arrêté le temps pour venir me parler. Il était tout ébouriffé et paraissait bien fatigué. Il m’a dit qu’il fallait que j’arrête de me conduire comme une gamine, que j’étais épuisante à force, qu’il était grand temps que je me pose. J’ai compris que je lui donnais trop de boulot, alors je l’ai remercié et je lui ai dit que dorénavant c’est moi qui prendrais soin de lui, que c’était un juste retour des choses. Il n’a rien répondu sinon qu’il a levé les yeux au ciel. Mon coeur s’est remis à battre, mes pieds se sont immobilisés stoppant net mon élan devant la camionnette qui fonçait à vive allure et n’a fait que me frôler. Je pense souvent à tout ça, aux chances que j’ai eue de chaque fois m’en sortir d’une façon ou d’une autre. Depuis, il ne m’est rien arrivé, enfin presque rien, je me suis bien projetée contre un poteau, toujours à cause de dalles branlantes que j’utilise comme base de lancement, ce qui me valut un coquard et quelques bleus, mais je n’en suis pas morte cette fois.

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