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les oiseaux dans le bocal

ou comment les poissons rouges ont pris la clé des champs

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fiction

La nature de l’amour

Une légende 230216filarbrepf2raconte qu’un arbre et une femme se sont aimés d’amour fou. Chaque nuit la femme sortait de sa maison telle une somnambule quittant son tendre amour pour s’en aller retrouver son amant lignifié, un grand charme bien âgé néanmoins vigoureux. Un lierre ami et complice qui protégeait le vieil enraciné des froidures de l’hiver s’enroulait délicatement mais non moins fermement autour de l’ampleur charnelle de l’audacieuse femelle, lui élaguant le corps des tissus synthétiques et l’offrant ainsi desquamée à son ami le charme. Part à deux dans les yeux de la belle qui emplissait ses sens de leurs profonds soupirs. Mais bien vite le lierre prit du recul quand il sentit entre l’arbre et la femme naitre une attirance fébrile. Chaque nuit elle dansait tant et tant pour son charme qu’au petit matin, on avait bien du mal à les dissocier. Le lierre débrouillait la chevelure de l’une et rendait à l’autre, l’ami très mâle à point, l’écorce dont celui-ci avait tendance à consteller la sylphide ondoyante. Cette ronde d’amour dura près d’un siècle jusqu’au jour où le lierre lassé de leurs ébats ne les sépara point mais au contraire laissa aller sa nature à les lier à jamais consacrant ainsi les amants de la forêt dans un cocktail de sang et de sève pour une nuit d’amour éternelle résonnant des murmures des lianes, feuilles, herbacées de passage qui laissaient volontiers se répandre en l’âme de la forêt de vibrantes rumeurs.

Un jour, déjà adulte, j’ai croisé dans ma ville un arbre vêtu de l’obscurité lisse des fins de vie, très tortueux, tout mort un peu. Cet arbre m’a subitement ramenée à l’enfance, il ressemblait aux dessins que je passais mon temps à détailler jusqu’à en user les traits dans le livret-disque de mon histoire préférée, le petit chaperon rouge. Le dessinateur avait donné au loup famélique une ressemblance avec l’arbre mis à nu de l’hiver (pas comme mon loup ci-contre, qui a revêtu sa peau de gentlewolf). En grandissant,02164373chaperonrougepf trainant mes frasques de velours de cages d’escalier en caniveaux où ne poussait rien d’autre que nous-mêmes, gamins des cités, un peu cheftaine de bande, jouant davantage du bitume que de la chlorophylle, sauf à mâcher, j’avais laissé derrière moi loup et chaperon rouge,  jusqu’à ce fameux jour où l’arbre a capturé mon regard près d’une station service. Durant des années, il a trainé sa mort paisible ouvrant grand les portes sur mes douceurs enfantines. Chaque fois que je passais devant lui, nous nous faisions un signe invisible et nous remontions le temps d’une chaleur antérieure. Jusqu’à ce que l’homme voie en lui un objet à détruire. Mon loup, mon arbre, mon enfance furent tailladés à la tronçonneuse et jetés en pâture à l’oubli déjectable. Si aujourd’hui je me souviens, c’est que d’ici quelques heures, je vais, d’une sève exaltée, ancrer mon accord, et semer au plus fertile de mes labyrinthes oniriques. D’ici peu mes fantômes me rejoindront pour que je leur conte des histoires comme lorsque j’étais déjà grande enfant, que je nous faisais peur la nuit en orchestrant les grands frissons sur les rives de nos mondes dont les murs s’effaçaient devant l’innommable et que nous nous retrouvions à la merci de bien pire que les loups. Un love crash sidéral. Nous qui avons vécu cela… alors, oui, je m’en irai vivre la forêt, me délestant de toute empreinte de prédation, afin de ne pas effrayer loups, arbres ou écureuils. Petit lierre m’accompagne… Loin de moi l’idée de vivre un fol amour avec l’arbre de mes rêves, puisque le tendre m’accomplit et que je ne suis ni un être de légende ni une sorcière en mal de sabbat, mais une personne très réfléchie, réfléchie… réfléchie… alors nous chercherons celui dont le coeur s’accordera au notre, et quand nous le trouverons ou qu’il me désignera, nous veillerons en notre approche un peu friponne à lui demander humblement l’autorisation, avant de faire méli-mélo de nos essences respectives.

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Une magnifique photo illustre fort bien la légende de la femme et de l’arbre en amour, à voir sur La vibration des dissonances.

Cet écrit est à mettre en parallèle avec deux autres de mes textes : Débauche de vie au paradis ou encore Ma dernière logeuse

Et une petite info : histoire d’y voir un peu plus clair dans l’imbroglio du blog, j’ai mis en ligne une page où vous retrouverez tous les articles que j’ai commis ici sur les expositions que j’ai visitées. C’est sous le titre du blog : EXPOSITIONS au fil des mois.

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Attention, page bruyante !

bouilleOeil7Ce pourrait être après une chubouilleOeil-5te de mots, l’esprit dans l’escalier qui s’est laissé aller, par abandon ou volonté d’abstinence, une remise par niveau, un entrelacement de dérives qui peu à peu t’ont éloignée de ce qu’ils appellent la raison. Touchée-coulée, tu joues, tu jongles, tu dérapes et les mots balbutient leur incompétence avant de prendre la fuite. Casser l’image te parle. C’est pas que je l’aime pas la fille qui te sert de modèle pour mes expériences, mais je lui couperais bien le sifflet de temps à autre. J’ai la tête en déformation, tout s’égare, s’éparpille, les poissons vadrouillent, les oiseaux jettent du lest, le bocal perd de l’altitude. J’ai du bruit entre les lignes comme des petits grains de poussière jetés sur le revers des mots. Pourtant, je m’exercise,  je me vide de mes turbulences,  j’avale le silence et je crie simultanément. Gobant et m’envolant, parfois mon mutisme bocalise et je bulle de navritude… Oups ! j’vous dis, j’ai la tête à l’envers, mon langage s’époumone, l’ambiance est au silence pressurisant. Mais que l’image se taise !

bouillevy2Une effraction, un vol à la tire-moi de cet au-delà, et voilà qu’on s’espère encore à écrire comme pour ne pas tout arrêter, se faire croire qu’on s’y fait prendre sur le vif de dessiner le chemin pour ne pas le perdre. Les mots vidés de la substance qui devrait les relier aux pensées, les souvenirs se taisent pour ne plus faire ruisseler les émotions, buccale invective, le souffle cogne et ton âme chavire. Tu nous enrhumes avec tes courants d’air de fariboles. Je m’enroule, m’enrobe, me griottise à l’ivresse des rives à venir, je me dis qu’il restera toujours un petit orifice qui laissera passer les sons la lumière et les rêves. Mon charnel tailladé par tous ces bris de verre à l’entour comme des simulacres échoués de bouteilles à la mer lancées par le fragment d’un monde en étourdissement. Le conditionnel n’est pas de mise ici, il est inutile de se boucher les oreilles, tu sais que le son vient de l’intérieur. Il suffit d’un écart, il suffit d’un infime dérèglement pour briser une perception.

Le brouhaha des pensées est plus effrayant que le grincement des mots rouillés, fourvoyés, noyés par les suintements des doutebouillevysatures qui m’ensongent au gré des simulations.  L’horrible son tente de se frayer un chemin dans l’épave fracassée de nos réalités.  Il me suffirait pourtant d’en sortir un de cette absence que les autres aussitôt nous feraient lever l’ancre et repeindraient le décor en pays des merveilles. A un fragment de seconde près, l’histoire apparait différente. De l’ignorance ne nait aucun ailleurs où tu pourrais te réfugier, seulement des tentations. Tenteras-tu ? Essaie encore… Saisiras-tu les bords de la question avant de t’endormir dans les chimères de la tranquillité ?

Il suffirait d’un mot, un seul, un seuil, tu promets ce sera le dernier, le bon, le juste, celui qui crèvera l’écran d’opacité, qui remontera le fil à l’envers, te redressera, fera de la chute une ascension.

Mais qui parle au juste ? Qui agite le shaker des désirs ? Qui gagnera au jeu de la vérité du mot ou de l’image ?

…maintenant chut.

Aujourd’hui c’est… Cauchemar

Le temps lui est venu de dépecer ses rêves, les enfermer dans la vieille malle rouillée qui lui servait antan à descendre hors du monde, venu de maquiller son coeur de brumes délétères jusqu’à ce que raison s’incline. Elle s’abandonne au flux du temps retrouvé puisque les rêves ne suffisent plus à combler les assauts de la déesse sombre. Elle ranimera ses cauchemars. Ils étaient sa débâcle son obsession l’abjecte émanation de ses peurs ses errances dans les contrées fétides labourées par la violence des vents impitoyables. Elle s’éloigne de ses mornes dérives que les mots ont rongées pour n’en laisser que des moignons noircis de pourriture mielleuse. Prédatrice de la nuit elle remonte à la source des vagues d’épouvante qui la soulevaient hors des marges la veillant dans l’enfer de sa chambre parée en cocon de terreur. Les suées nocturnes les branle-bas de combat de son coeur exultant de frayeur, les respirations tranchées par les lames d’angoisse soumises aux effleurements des souffles vénéneux des hideuses présences. Elles les avaient enfouis sous les limons des sens invalidés des langueurs mortifères. Le premier coup de hache dans sa chair recompose le code trop longtemps négligé et lui ouvre les portes de ses gouffres morbides où l’attendent affamées les puissances obscures. L’ogresse des profondeurs ultimes l’ordonnatrice de ses faims insatiables. Elle…

*

s’éveille, se déplie, s’étire, compte sur ses doigts pour s’assurer qu’elle n’est plus en train de rêver. Un deux trois elle est dans l’au-delà, ils la tiennent, elle ne pourra s’extraire de l’antre des démons, ses dérisoires combats contre ses délires insidieux se perdent dans l’emboitement de ses désillusions. Elle essuie d’un revers de la main le filet de salive rougeâtre qui s’écoule de sa bouche glisse sur son menton fuit le long de son cou se perd entre ses seins. Elle le sait là, près d’elle, alangui par le baiser mortel qui oeuvre inexorablement.

Elle était moi (relecture et illustration du 31 05 2017)

– Sait-on jamais ce qui nous est –*
 *
Il était une fois une bulle de liberté que j’avais emprisonnée. L’histoire s’arrête ici. Quand l’autre continue.*
 *
Elle est venue me traverser en songe “puisque c’est l’endroit où tu t’es repliée” me dit-elle, glissant sous ma peau son sourire ardent. Puis elle s’est déployée repoussant d’un enivrant soupir les cloisons de mon rêve, et de toute son ampleur je l’ai vue rayonner comme une bulle de joie, fileuse d’une plénitude incarnée devant moi, dérisoire.
Elle s’est penchée vers moi, m’a prise dans sa main, niant les apesanteurs qui me tenaient en corps. “Maintenant, vois, ouvre-toi, décolle-toi de tes adhérences, fais danser ton esprit. Et retiens que je ne suis qu’une possibilité de toi, je te porte là où tes désirs te mènent, je n’engendre rien qui ne te soit intime.”
J’ai vu l’horizon se rapprocher de nous, perdre de sa raideur, se mettre à serpenter puis s’enrouler sur lui-même. Quand nous fûmes au bord de l’abîme, le vent de la peur me fit me recroqueviller dans le creux de sa paume. “Redresse-toi et regarde !”, ce disant, elle tendit la main dans laquelle je tanguais et me cramponnais comme une naufragée larguée aux débordement de flots déchainés. L’océan des mondes se déroulait devant nous, autour de nous, j’avais l’esprit au bord de la rupture tant battait l’anarchie des sentiments contraires. Les doigts de bulles s’ouvrirent davantage comme une offrande. “N’ai pas peur”, pensa-t-elle si fort que trouble et bouleversements s’estompaient. Je sentais s’enrouler autour de moi des filins d’or et de vermeil. La main de Bulle se rétracta pour me lâcher et je fus soulevée au-dessus du gouffre étoilé. “Sois”, m’ordonna la voix. “Vois. Emplis-toi des images puisque tu les aimes tant. Celles-là sont éphémères” J’étais devenue un pantin qui voyageait dans un non sens un non monde une absence. “Qui te parle d’absence alors qu’il s’agit de pure présence à soi comme à l’immensité ?” Elle me toucha de son index et je fus déchirée par une décharge si vivifiante que je me liquéfiais avant de sentir mon corps reprendre une vague consistance. La voix me demanda : “Qu’as-tu vu ?” Je ne savais pas, cela me dépassait, trop à voir trop vite… “Exactement, ça te dépasse et tu n’aimes pas être dépassée alors tu ne vois rien, tu ne sens rien, tu ne fais qu’aligner des mots sur des plages de toi que tu ensables à grandes pelletées de certitudes.” A travers mon souffle épuisé, j’assurai que j’étais dénuée de certitude. Je fus alors secouée si violemment que j’avais l’impression de me désagréger en furtives particules. J’étais anéantie. “Tu penses anéantissement, alors qu’il s’agit d’épanouissement” Je suffoquais, j’essayais de me débattre mais cela resserrait les liens. “Rappelle-toi que je suis toi et que tu restes maitre de ce que tu choisis d’être” Je veux rentrer chez moi. L’espace vibra d’un rire cristallin. « Mais tu es chez toi, tout cela c’est chez toi, pourquoi restes-tu attachée alors que tu peux te libérer toi-même ?” J’arrêtais de me débattre ce qui dénoua mes liens et mon regard, j’étais dans l’ineffable et ne souhaitais plus m’en abstraire. “Viens, maintenant, ni toi ni moi n’irons plus loin” Je résistais mais c’était peine perdue, j’étais de nouveau dans la main de Bulle. Je vis l’horizon reprendre sa place, comme une frontière désormais inéluctable. Je demandais à Bulle pourquoi, elle, si magique, ne pouvait pénétrer plus loin en ce monde que nous venions d’effleurer. “Pour un sourire perdu” me répondit-elle dans un éclat de douceur. J’aurais voulu comprendre ce qu’elle voulait dire par « sourire perdu », mais elle ne me laissa pas le temps de le lui demander. “Cesse, maintenant de te replier sur des chimères, de me créer pour mieux me faire éclater dans les impasses de tes retenues. Je vais te laisser là, prends soin de ce sourire, il est la clé pour te trouver toi-même.” … je souhaitais tant la retenir mais elle avait disparu comme un joyeux tourbillon.
 *
Voilà, cela s’est passé il y a bien longtemps. Lorsque l’envie d’être un peu Bulle vient me caresser d’une lente et douce invasion, je dis haut et fort n’avoir aucune certitude et je sens une petite décharge au creux de mes entrailles qui me fait sursauter même si je m’y attends. Quant au sourire, ce joli cadeau de la vie, il est devenu mien prenant racines jusqu’au plus profond de mon être, là où se défient mes précieuses vulnérabilités.
dessin à l’encre (30 mai 2017)

Vertige du rêve

« Veuillez éteindre les étoiles avant de sortir » Il me suffisait d’appuyer sur le bouton et tous ces bouts d’émois insoupçonnés se dilueraient dans les flots de l’oubli. Mon index effleurait depuis quelques instants la petite excroissance dans la paroi céleste au-dessous du panneau. « Décide-toi », « Vas-y », mes petites voix dansaient autour de moi et je n’arrivais pas à donner l’impulsion digitale suffisante pour éteindre les étoiles. Je m’égarais depuis un moment dans la contemplation des mots qui ne voulaient plus rien dire « éteindre les étoiles » comme si ça s’éteignait les étoiles, au gré de notre volonté. Quelle poussière d’homme, de femme en l’occurrence, s’accorderait le droit d’éteindre une étoile ?  Une voix claire et forte me sortit subitement de mon état léthargique, un homme me demandait mon permis de stationner. Je n’en avais pas.

Il me fit alors descendre du trottoir roulant qui ne roulait plus du fait de mon arrêt intempestif. « Papiers ». Je n’en avais pas. « Décidément, vous accumulez ». me dit-il, en sortant un appareil de sa poche. « Soufflez là-dedans ». Je lui demandai à quoi servait cet engin et pendant que je soufflais dans l’embout il m’expliqua qu’il s’agissait d’un « désirotest », qui calculait le taux de désirémie qu’on portait en soi.

« Hum ! constata-t-il l’air sérieux, vous avez très largement dépassé le seuil autorisé. Vous allez devoir me suivre afin de répondre à quelques questions, ensuite le tribunal établira votre peine. » Ma peine ? Je me débattis doucement et sans grande conviction quand il me passa les menottes. L’homme me mena à travers des corridors obscurs, il me laissa d’abord dans une salle de dégrisement, pour me rendre plus présentable. Hé, je ne suis pas saoule. « Tout comme ! » Tout comme, il avait claqué ses mots aussi fort que la porte. Au bout d’un temps incertain il revint me chercher et nous traversâmes d’autres corridors dont les murs étaient recouverts de miroirs qui me renvoyaient des reflets insolites. Dans l’un j’avançais comme en lévitation, mes pieds ne touchant pas le sol. Je m’amusais à lever et descendre les bras, accentuant l’illusion de l’envol. Dans le suivant, une sorte de halo doré palpitait autour de mon corps, je tournoyais sur moi-même, dessinant un voile lumineux qui s’enroulait autour de moi avec grâce et lenteur. Un autre encore montrait une image tremblotante, se contractant, se dilatant. Je demandai à l’homme qui me précédait et dont les reflets étaient des plus fidèles par quel procédé magique les miens renvoyaient ces images. Il ne me répondit pas et me poussa dans une pièce totalement dénuée de lumière.

J’entendais des respirations autour de moi et n’osais bouger de peur de toucher je ne sais quoi. « Avancez ! », une voix venue de nulle part résonna dans l’espace obscur. J’hésitai, ne sachant en quel sens avancer. Enfin, une voix lourde et pâteuse s’éleva devant moi. « inculpée levez-vous », j’étais déjà levée, « Vous comparaissez devant ce tribunal pour avoir été prise en flagrant délit d’outrage sur la voix publique, entrave à la circulation, stationnement illicite et dépassement compromettant du taux de désirémie. N’avez-vous rien à dire pour votre défense ? » Je… « Vous êtes donc condamnée à ddzzzz bzz pour avoir délibérément qqqzz brzzz troublé dz l’ordre pudique pppzzzz sera donc ttttzzzz …. Je profitai d’un champ de distorsion du son pour me faufiler hors de cette mascarade.

« Pour éteindre les étoiles, appuyez sur le bouton » disait le panonceau. Je freinai le trottoir roulant qui longeait le ciel nocturne. Et si les étoiles je n’avais pas envie de les éteindre. « Alors laissez-les scintiller ». Je me retournais vers la voix qui venait de prononcer ces mots. Une silhouette masculine se fondait dans l’ombre, je plissais les yeux mais il m’était impossible de distinguer son visage. Il me tendit la main et me proposa de le suivre.

Princesse charmante

Parc du Marquenterre, il était un jour. Alors que tous les regards environnants étaient levés vers les oiseaux de passage je fouillais le marais à la recherche de quelque prince à me glisser sous la dent quand je la vis, jolie princesse tout de vert vêtue conciliabul(l)ant dans l’humidité suintante et tiède de son logis. Petite rainette, pourrais-tu orienter mes désirs vers quelque baveux crapaud que je changerais en affriolant coquin ? Elle me répondit que de crapaud, il n’en restait guère, ajoutant : « les princes charmants ne sont plus ce qu’ils étaient, mais si tu veux me donner un baiser, je comblerai avec grâce et vertus tes souhaits de mes contes les plus divins ». Ce faisant, elle déploya d’une lichette de vivacité ses petites cuisses et me sauta dans le creux de la main. Un baiser et le tour était joué. Je suivais ma princesse dans son petit nid vaseux. Quoi ? coa !

grenouille

Marelle… à cloche-pied dans les multivers.

Je ne chercherai pas à vous convaincre que chaque fois que je suis morte, j’en ai été consciente. Je ne parle pas de réincarnation, mais de ma vie, là, celle qui appartient à mon corps, ici présent. Un peu comme les chats qui, dit-on, ont un potentiel de neuf vies. Il ne s’agit pas non plus d’évènements qui font que nous fermons une porte et que nous franchissons le seuil d’une autre, les grands bouleversements sont, heureusement ou hélas, parties intégrantes de la vie. Non, c’est juste que lorsque je meurs, c’est comme si un brouillon s’effaçait et que je continuais sur une même portée, un rattrapage à la volée, un désaccord qui entrave peu l’harmonie du morceau. Rendez-vous au point d’orgue comme on nous disait au conservatoire quand l’un de nous se décalait par rapport au tempo. Et des points d’orgue jalonnent mon parcours. En fait, c’est un peu comme à la marelle, à cloche pied on change de case. C’est une sensation vague que j’ai toujours eue, sans vraiment m’y intéresser, jusqu’au jour où j’en ai eu la preuve.

C’est arrivé lorsque je suis tombée dans les escaliers. J’allais jeter les poubelles un lendemain de fête. Le local poubelles se trouve à l’extérieur du bâtiment. Juste devant cette petite pièce les dalles étaient cassées, disjointes. Embarrassée par mes déchets, je me suis emmêlé les pieds, une dalle a basculé, ma cheville s’est tordue et j’ai chuté tête la première dans l’escalier en béton qui mène au parking. La chute fut lente, tout en ralenti comme dans les films, je me suis vue déboulée me cogner contre le mur d’un côté contre la rambarde grillagée de l’autre me tordre me fracasser, j’ai entendu mes os craquer contre les marches, j’ai senti le goût du sang dans ma bouche, et enfin, l’arrêt de tout. Je suis restée un bon moment à regarder mon cadavre disloqué en bas des marches au milieu des fientes de pigeons et de l’urine des gens de la nuit. Mon coeur battait très fort. Quelle peur ! J’en étais toute remuée, j’ai fini par ramasser les sacs poubelles que j’avais lâchés, je les ai balancés dans les containers, et jetant un dernier regard en contrebas à l’informité que l’obscurité grisâtre s’accaparait, je suis remontée chez moi, bien chamboulée. J’ai regardé ma famille, ils semblaient tellement comme d’habitude alors que je pensais qu’ils m’accueilleraient comme une miraculée. Ils ont bien vu que je n’étais pas dans mon assiette et m’ont demandé ce que j’avais. Je suis tombée dans les escaliers et je suis morte. C’est ce que je leur ai dit, je crois qu’ils ne m’ont pas crue. J’ai mis plus d’une semaine à m’habituer à mon nouvel état, à me réunifier, à ne plus me sentir une étrangère en moi. Les dalles devant l’escalier-poubelle ont été changées depuis. On attend toujours un accident pour agir.

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J’ai alors repensé à toutes ces fois où j’ai été renversée par une voiture, où mon vélo s’est envolé, où je suis tombée dans un bassin d’eau croupie dans un parc isolé que je traversais pour aller à l’école… J’ai repensé au ressenti chaque fois le même d’être passée à travers un sas. Et puis il y eut la dernière fois. Dans ma ville, ce n’est pas quand le feu piéton est vert qu’il faut traverser, ce serait trop dangereux, on traverse quand on peut le faire, et cette fois là j’étais certaine que je pouvais. Il y avait un embouteillage devant moi, je me suis faufilée entre deux voitures, et puis le vent a soufflé très fort, je me suis sentie toute éparpillée.

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C’est là que mon ange gardien a arrêté le temps pour venir me parler. Il était tout ébouriffé et paraissait bien fatigué. Il m’a dit qu’il fallait que j’arrête de me conduire comme une gamine, que j’étais épuisante à force, qu’il était grand temps que je me pose. J’ai compris que je lui donnais trop de boulot, alors je l’ai remercié et je lui ai dit que dorénavant c’est moi qui prendrais soin de lui, que c’était un juste retour des choses. Il n’a rien répondu sinon qu’il a levé les yeux au ciel. Mon coeur s’est remis à battre, mes pieds se sont immobilisés stoppant net mon élan devant la camionnette qui fonçait à vive allure et n’a fait que me frôler. Je pense souvent à tout ça, aux chances que j’ai eue de chaque fois m’en sortir d’une façon ou d’une autre. Depuis, il ne m’est rien arrivé, enfin presque rien, je me suis bien projetée contre un poteau, toujours à cause de dalles branlantes que j’utilise comme base de lancement, ce qui me valut un coquard et quelques bleus, mais je n’en suis pas morte cette fois.

***

dessins crayon graphite aquarelle

L’îlot (4)

suite de la troisième partie

*

Après être rentrée chez moi pour me remettre la tête à l’endroit, je sortais et marchais longuement en longeant la mer. Puis je m’installais sur les galets, réfléchissant aux suites que je pourrais donner à cette histoire. Mes proches, s’ils étaient encore proches, me conseilleraient d’oublier cet endroit, tout comme ils m’avaient déjà conseillé de ne pas aller m’exiler dans la forêt. Etant d’une nature sensible et influençable, ce qui n’exclue pas une force de caractère qu’ils ont toujours voulu ignorer, ils penseraient que j’affabule et que le climat marin ne me convient pas. Et que diraient-il de mon voisin ? Ce bonhomme me plaisait pour toutes ses différences qu’il affichait avec les communs mortels. Et puis, il y avait son côté tranquille et rustre à la fois, il dégageait une évidente force intérieure. Je ne savais rien de lui, il m’en apprenait sur moi. Ce n’était pas une question de confiance, pour en arriver là il faudrait du temps, plutôt une sensation de vie, de liberté qui s’offrait à moi dans un contexte que je pouvais apprivoiser. Certes, des faits étranges me dérangeaient, ces voix que j’entendais, et puis cet autre chose indescriptible… Et ça me faisait peur, c’est vrai, mais la peur était une vieille compagne. Je la savais protectrice, une sorte de détecteur de fumée dont la principale fonction est de nous avertir contre le danger, j’en connaissais aussi le pouvoir destructeur quand elle tourne à la panique, allant jusqu’à se traduire par une fatale combustion spontanée de la lucidité. Mais là, j’avais confiance, n’avais-je pas déjà réglé leur compte à bien des démons intérieurs, dorénavant seule l’expérience m’intéressait. Et puis, si je n’étais pas courageuse, je savais que tout avait une explication plus ou moins rationnelle.

Je rentrais avant la nuit. Il était trop tard pour que je passe chez monsieur Sant. Je dinais et me couchais tôt tant j’étais épuisée. Sans surprise, mon sommeil fut interrompu par la bacchanale des tourments, des angoisses, des doutes. Ma chère mélancolie me rendait visite et me jouait son long monologue corrosif.  Je laissais ses pensées vénéneuses défiler avec une lassitude flegmatique. Elles étaient comme un gué indispensable pour passer d’un jour à l’autre. Il fallait compter une à deux heures de spectacle dont les numéros redondants finissaient par avoir raison de l’insomnie. Au réveil, les éboueurs du sommeil avaient tout nettoyé, et j’étais de nouveau prête à affronter le monde. La douche finissait de balayer les derniers confettis funestes qui trainaient encore ici ou là dans les recoins de ma conscience. Je me mettais ensuite à ma table de travail, grappillant quelques miettes de biscuits, mon projet avançait tant bien que mal. Dehors, la pluie s’était mise à tomber mais la lumière du ciel restait douce, je fermais les fenêtres, j’allumais la lampe au-dessus de la table où papiers et livres s’étalaient.

Une porte claquait quelque part. Une fenêtre mal fermée peut-être. Le battement devenait de plus en plus violent, rageur, jusqu’à ce qu’éclate un bris de verre qui me fit sursauter. Le coup de genou que je donnais dans le pied de la table déstabilisa une pile de livres qui tombèrent par terre. En me baissant pour les ramasser, mon attention fut attirée par des traces d’eau sur le sol. Je levais la tête, pensant voir une fuite au plafond, ce qui à l’évidence était improbable puisque le liquide gouttait du meuble où j’avais enfermé le cahier. J’ouvrais le tiroir et constatais les dégâts. Le cahier baignait dans un jus venu de nulle part. Je m’en emparais, l’égouttant comme je pouvais, prenant des précautions pour ne pas l’abîmer davantage. J’allais tenter de le faire sécher près d’une source de chaleur lorsqu’on frappa à la porte d’entrée. J’ouvrais et me retrouvais face à Monsieur Sant. Il était dans un état plutôt pitoyable, une main bandée, le visage fatigué, j’allais le faire entrer, mais avant que je ne commence à parler il me prit délicatement le cahier mouillé et m’intima de le suivre. Comme j’hésitais, alors qu’il montait déjà les escaliers, il insista.

– Si vous voulez des réponses, c’est le moment, suivez-moi !

Stupéfaite tout autant que poussée par la curiosité, je tirai ma porte et lui emboîtai le pas. Ce n’est que lorsqu’il poussa sa propre porte que je réalisais que j’allais entrer dans son monde. Cette fois j’y étais.

regarder autour de moi ? Je n’en ai aucun souvenir. Il y eut ce moment où je tombais. Et depuis je suis toujours en train de tomber. Il fait nuit, je ne ressens aucune peur, aucune sensation si ce n’est que j’ai conscience d’avoir perdu des parties de moi. Je m’effiloche, je fonds, je m’écoule. Je me mêle à des mots que je ne connais pas. A nous tous nous formons une farandole. J’ai oublié à quoi je ressemblais avant…

Le reste était illisible, l’encre encore humide s’était étalée sur le papier. Je tournai quelques pages du cahier, des traces de mots s’y dispersaient. Je le rendais à l’homme. Il me regardait. Attendait-il une réaction ? Je bafouillai.

– Je suis désolée, j’ignore d’où vient cette eau…

– Vous aussi vous faites dans la déculpabilisation à deux sous. Soyez tranquille, vous n’y êtes pour rien.

Ne sachant pas trop quoi dire, je lui demandais s’il était l’auteur des mots que je venais de lire.

– Non. J’ai trouvé ces cahiers quand je me suis installé il y a une dizaine d’années. Il y en a plus d’une centaine rangés sur ces étagères. Certains ont été écrits à plusieurs mains si j’en crois les différentes calligraphies, ou bien leur auteur avait plusieurs personnalités, ce qui est plus plausible. S’il s’agit d’un journal, il n’est pas daté. Cessez de faire cette tête malheureuse, je sais que vous n’avez rien renversé dessus. Ça va vous paraître incroyable mais c’est l’encre qui humidifie le papier. Vous avez entendu les voix, et bien, elles proviennent des cahiers, chaque fois qu’elles parlent, un cahier perd des mots, comme si l’encre se décomposait pour laisser le spectre des mots s’échapper. Rien qu’une réaction chimique en somme.

Une réaction chimique…. dans sa tête, oui. Ça devait sentir le barbecue là-dedans. On courait au court-circuit assuré. Je choisissais de faire diversion pour colmater ce qui pouvait encore l’être. D’un air détaché je regardais les étagères où la plupart des cahiers étaient emprisonnés dans des toiles d’araignées. Certaines de ces bestioles paraissaient dormir depuis des siècles tant elles étaient immobiles. D’autres se déplaçaient sur la toile nonchalamment à la recherche de quelques proies.  Il dut voir mon réflexe de répulsion.

– Ne prenez pas cet air dégouté. Ces cahiers ont la bougeotte, ils cherchent à s’ouvrir, à se répandre, ceux qui sont derrière les toiles d’araignées, au moins, restent à leur place.

Je lui demandais pourquoi il ne s’en débarrassait pas. Toute cette place qu’ils occupaient dans un si petit logement. Il m’invita à m’asseoir.

– Je vais vous raconter. Quand je suis arrivé, tous les appartements étaient habités. Mon propriétaire n’a jamais mis les pieds ici, il avait hérité d’une tante, je crois. Elle-même avait loué l’appartement à un homme qu’on disait peu communicatif, solitaire, asocial, un peu fou… banalement ce qu’on dit de ceux qui vivent en marge de la société. Lorsque cet homme est mort, l’appartement est resté longtemps inoccupé. Et puis je suis arrivé. J’ai découvert tout un fatras de bric et de broc que j’ai jeté, sans toutefois toucher à ces étagères chargées de cahiers. J’aimais penser qu’un trésor s’y cachait. Quand je fus installé, j’en ai ouvert quelques uns, ils étaient invariablement écrits à l’encre bleue, et remplis de signes, de mots, de phrases, difficiles à déchiffrer. Quand je dis remplis, l’écriture envahissait toute la surface de toutes les pages. C’est à partir de ce moment que des bizarreries se sont produites. Les voisins disaient qu’ils entendaient des voix. C’était très timide au début, puis je me suis rendu à l’évidence que je les entendais aussi. Comme ce phénomène avait lieu depuis mon arrivée, j’en étais obligatoirement responsable. Les cancans allaient bon train à mon sujet. Ça m’amusait plus que ça me gênait, et puis, ils avaient raison, j’étais responsable de ce qui se passait. Je me suis finalement aperçu que le phénomène faisait suite à l’effacement des mots des cahiers que je retrouvais dans un état similaire à celui-ci. Cahier mouillé, mots envolés. Un peu comme des vases communicants, si les mots n’étaient plus chez moi, c’est qu’ils étaient autre part. Au fait, vous voulez peut-être un verre d’eau, je ne vous ai rien proposé.

J’acceptais volontiers son verre d’eau. Il but lui aussi et repris son histoire.

– Donc, l’atmosphère de l’immeuble devenait de plus en plus tendue. Passé l’amusement du début, je me gardais de toucher les cahiers, mais je me rendis à l’évidence que j’avais lancé un processus que je ne pouvais pas arrêter. Si l’innocence existe, croyez bien qu’elle ne nous concerne pas, Héloïse. Les voisins n’ont souffert d’aucune blessure physique, par contre, je n’en dirais pas autant de leur état psychique. Chacun agressant l’autre de sa nervosité, ils s’étripaient à coups de mots, ce qui semblait exciter le phénomène. Je décidais de jeter ces fatras de papier. J’en mettais deux ou trois à la poubelle, ceux que j’avais sortis des étagères, et là, ce fut le drame. Deux étages se sont effondrés dans les jours qui ont suivi, comme si une partie de leur ossature eut été rongée sans raison apparente. Heureusement, entre temps, les habitants avaient plus ou moins déserté l’immeuble, sauf moi, Guillaume. Je me sens tellement à ma place ici, que j’espère ne jamais en partir. J’ai appris à composer avec cette « singularité ». Voilà…

– C’est tout ? Ce genre de faits n’existent que dans la littérature fantastique.

– Vous ne croyez pas que parfois il nous faut dépasser nos convictions sur ce qui existe ou pas ? A force de réflexion, je me suis donné une explication qui n’a rien de scientifique mais qui me convient. Pouvez-vous imaginer une force contenue dans l’écriture ? A voir votre expression, ça commence mal. Vous croyez à l’énergie, n’est-ce pas, Héloïse ? Vous êtes d’accord qu’elle ne se perd pas. L’auteur de ces cahiers était une personne particulière, non pas un être venu d’ailleurs, mais quelqu’un de différent… Ça existe, vous savez ?

– Partant de là, on peut avancer n’importe quoi, mais ça n’explique rien. Tel que vous me l’avez décrit, cet homme avait le profil pour être un artiste d’art brut, son oeuvre c’était ses écrits. Mais de là à leur donner force et vie…

– On ne peut pas imaginer que quelqu’un puisse donner force et vie à son oeuvre ?

– Pas comme vous l’entendez ici, il faut rester crédible.

– Et si je vous disais, êtes-vous certaine d’avoir vu ou entendu ce que vous croyez avoir vu ou entendu ? Et mes anciens voisins, peut-être s’agissait-il d’un psychose collective ?

– Je ne suis pas…

– Allons, vous êtes comme tout le monde, influençable et même hautement influençable en ce qui vous concerne.

Mon cher voisin essayait de me déstabiliser, mais tout influençable que je suis, comme les chats, je retombe toujours sur mes pied. Il reprit.

– Croyez-vous ?

– Que quoi ?

Lisait-il dans mes pensées, maintenant ?

– Croyez-vous que des pensées puissent faire assez de bruit pour vous effrayer.

– Ah ça oui, les miennes, quand elles s’y mettent… Enfn plus maintenant… Quoique de temps en temps…

– Que voilà une belle preuve d’instabilité ! Je vous taquine. Pourriez-vous vous mettre la tête à l’envers et voir les choses différemment ? Un mot, c’est bruyant. Une batterie entière de mots, si vous avez l’oreille fine, vous les entendrez rien qu’en les lisant. Ne me dites pas que ça ne vous est jamais arrivé ?

– D’accord, d’accord. Venez-en au fait. Disons que je n’ai plus rien à rétorquer et que j’attends la grande révélation. Les mots font l’homme et l’homme fait le monde à son image. Ensuite l’homme libère les mots, où ils se libèrent eux-même, et l’image n’existe plus, et les mots la recrée, à l’infini. Et dans cet immeuble, c’est l’endroit où ça se passe.

– Vous avancez.

– Vous plaisantez !

– Jamais.

– Bon, un peu de concret maintenant. Si les voix prennent la place des mots qui s’effacent des cahiers, un jour il n’y aura plus rien dans les cahiers et plus de voix dans l’escalier. Pourquoi ne pas les ouvrir tous ? Une sorte de désinfection. En quelques jours tout est nettoyé.

– Les mots ne se perdent pas, ils s’écrivent autre part, se recomposent dans l’espace. Ils réécrivent sans cesse notre histoire.

– Quelle histoire ?

– Ce que nous vivons n’existent que dans notre mémoire, vous êtes d’accord. Pour être plus simple, regardez cette lettre, celle que vous m’avez remise hier. Je n’en voulais pas parce qu’elle n’est pas pour moi. Du moins, elle n’est plus pour moi si jamais elle l’a été. Et c’est ainsi que tout évènement qui se déroule entre ces murs n’est jamais écrit définitivement.

Il me tendit la lettre recommandée, je la pris et vérifiai le destinataire. Elle était à mon nom. Je regardais Guillaume  d’un air soupçonneux. Dans quel délire essayait-il de m’embarquer ? Et si j’entrais dans son jeu, comment se terminerait la partie ? Je commençais à lever mon bouclier.

– Nulle part rien ne s’écrit définitivement. Mais bon. Tout à l’heure, vous avez dit que l’innocence ne nous concernait pas. Je conçois bien que par nos actes notre innocence s’amenuise. Mais ici, de quoi ne suis-je pas innocente ?

Il ne répondit pas immédiatement, comme s’il cherchait ses mots.

– Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Que faites-vous ici, Héloïse ? Dans un immeuble qui est menacé de destruction un jour ou l’autre. Qui vous a permis d’emménager dans ces conditions ? Comment vous dire ? Voyez-vous, j’ai des doutes sur votre réalité. Vous êtes apparue un jour…

J’étais partagée entre l’envie d’éclater de rire et la nécessité de m’enfuir. Mais comme il faut toujours que j’en rajoute, je contre-attaquais.

– Comment peut-on demander à quelqu’un s’il est réel ? Enfin, soyez logique. Voyons, c’est une aberration… Et puis, une illusion aurait-elle peur ?

– La peur est une illusion.

– Et pour les phéromones ? Je serais la reine des illusionnistes et vous le roi des menteurs. Pour moi, ce qui importe, c’est que je suis réelle parce que j’y crois, et ça me suffit. Et Je ne suis pas apparue comme vous dites, j’ai quitté ma vieille maison qui devenait trop chère pour moi et j’ai emménagé ici, par relation. Ce n’est pas la seule masure en mauvais état du quartier. Fichtre, votre histoire est amusante, ou effrayante, cousue de  fil blanc, mais si quelqu’un est une illusion ici, ce ne peut être que vous. Je suis en train de rêver, je vous ai inventé, comme j’ai inventé les voix et je vais me réveiller. Et vous n’existerez plus… et blablabla. Ce serait d’une tristesse… La vérité, c’est que vous avez le cerveau qui surchauffe à force de rester seul. Si ces cahiers ne font pas d’autre mal que d’exciter notre peur, ouvrons-les, sortons dans l’escalier et attendons les voix de pieds fermes. Moi aussi, je sais crier, je sais déblatérer n’importe quelle stupidité.

– C’est vous qui me faites rire, maintenant. Vous sursautez dès que vous êtes plongée dans le noir et vous êtes partante pour la totale. Je ne vous ferai pas ce coup-là. Souvenez-vous qu’il n’y a pas que les voix. C’est dommage que vous ne me croyez pas.

– Je veux bien croire à tout, à partir du moment où on ne met pas en doute mon corps et mon esprit. Croyez-moi, vous, je suis loin d’être un rêve, une illusion ou une chimère. Si nous sommes comme vous dites, vous autant que moi, nous autant que les autres, des êtres de paroles, car c’est bien ce qui ressort de notre conversation, ça ne va pas nous empêcher de vivre ou de croire que nous vivons, ce qui revient au même. Et si tout est possible, la seule chose que nous ayons à faire, c’est prendre soin l’un de l’autre, à commencer par soigner votre blessure, prendre soin de vos petits cahiers, car sans nous ils ne sont rien que de la poussière en puissance. Sans oublier de boire à la santé du mort. Vous vous rendez compte que vous pissez le sang ? ce n’est pas à l’encre bleue que votre futur va s’écrire. Venez, à votre tour de me suivre, j’ai tout ce qu’il faut chez moi pour vous faire un vrai bandage.

Guillaume était-il le véritable auteur des cahiers ? Je ne sais pas. Etait-il l’auteur des voix ? Je ne sais pas. Avais-je inventé le néant ? C’est possible. Nous avons longuement discuté les jours, les semaines, les mois qui ont suivi. Nous échafaudons des théories, nous les notons, sans jamais y revenir. Parfois nous avons l’impression que quelque chose nous aide à avancer. Notre vie à deux ne tiendrait peut-être qu’à cette recherche de l’inconnu. Cette vie nous convient et nous n’oserions changer quoi que ce soit qui mettrait en danger l’harmonie qui s’est instaurée entre ces murs. Nous dérivons en fuyant les terres habitées que nous fréquentons uniquement pour nous ravitailler. Les goélands, les araignées que je garde toujours à distance, et un chat dont il manque une oreille sont nos compagnons de voyage. Les mots sont des enfants capricieux, Ils continuent à me faire des peurs bleues, du moins, c’est ce que je leur fais croire. Avec le temps, je me suis habituée, c’est du moins ce que je fais croire à Guillaume, parce que parfois, je me laisse encore surprendre et ça gigote fort en moi, tellement qu’une fois j’ai failli tomber dans la grande obscurité. Parfois nous redescendons sur terre et nous nous aimons comme le font les humains que nous n’avons jamais cessé d’être. Nous faisons alors des projets dont les cahiers sont absents. Silencieusement, avec nos yeux, avec nos mains, avec nos corps. Dans ces moments-là, je sens en Guillaume rayonner une lueur d’éternité. Je sais qu’il lit en moi quelque chose de plus fantastique que tout ce que les mots réunis pourrons jamais lui offrir. Il va de soi que l’éternité ne dure qu’un instant. Il va de soi qu’un jour, les étais des étages du dessous lâcheront et que notre radeau larguera les amarres pour la grande aventure.

‘vy – juillet 2015

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L’îlot (3)

suite de la deuxième partie

*

Le restant de la journée se déroulait sans désordre autre que la cacophonie des oiseaux de mer indifférents à ce qui se passait chez les hommes. Ce fut le soir le plus difficile, l’endormissement, j’avais du mal à trouver le sommeil, mais il finit par avoir raison de mes inquiétudes. Je me réveillais de bonne heure, pleine d’énergie et décidée à ne pas me laisser démonter le moral par quelques divagations.

Sur le coup de dix heures on frappa à ma porte. Je m’approchais lentement sans faire de bruit, quand les coups résonnèrent de nouveau.

– C’est le facteur. J’ai un recommandé pour vous.

Le facteur… je regardai dans le judas… une silhouette se découpait sur le palier éclairé. J’ouvris.

– Bonjour. J’ai un recommandé pour monsieur Sant.

Je lui répondis que monsieur Sant habitait l’étage du dessus.

– Il ne répond pas. Vous pouvez le lui prendre ? Je suis déjà passé plusieurs fois. Je ne peux pas laisser un avis de passage, il ne vient jamais chercher ses recommandés au bureau.

– Non, je ne peux pas. Je le croise très rarement et…

– …C’est embêtant. Vous n’êtes que deux dans l’immeuble. Vous pourriez vous rendre service.

– Et si je ne le vois pas, j’en fais quoi du recommandé ?

Il insistait.

– Vous signez et je le glisse sous sa porte.

– C’est légal, ça ?

– Entre nous, je connais le zigoto qui habite au-dessus et la légalité et lui, enfin… disons que la légalité n’est pas la même pour tout le monde. Il faut composer avec les diverses situations.

– Ah, dites donc vous avez une drôle de conception… Après tout, donnez, je vais signer, mais vous allez le glisser sous sa porte, on est d’accord.

Tout en signant de manière illisible, je lui demandais s’il y avait longtemps que le reste de l’immeuble était inhabité ?

– Je n’y ai jamais vu personne d’autre que le bonhomme du haut. Je crois que les autres appartements sont insalubres. C’est même étonnant que vous puissiez y loger, mon frère vit à deux rues d’ici, il dit que cet immeuble est pourri. Certains prétendent même qu’il est hanté.

– Vous y croyez ?

– Non, pour moi, c’est un immeuble comme un autre. Je n’y ai jamais été poursuivi par un revenant. C’est une façon de parler parce que le type du dessus est bizarre et y vit seul. A part vous, maintenant… mais rien ne me prouve que vous-même n’êtes pas un fantôme. Ah ah ! Vous savez, on s’ennuie un peu l’hiver par ici, on parle, on s’invente des histoires. Faut pas vous en faire. Tout est réglo. Au fait, c’est quoi votre nom ? Je ne me souviens pas avoir déjà eu du courrier pour vous.

– Jocas. Héloïse Jocas.

– Vous avez bien fait votre changement d’adresse ?

Je lui assurais que c’était fait.

– Alors, c’est que vous n’avez pas beaucoup d’ennemis, ah ah ah. Allez, bonne journée m’dame.

Je refermais la porte. Au bout de quelques instants, j’entendais le facteur redescendre. J’allais me faire un café. Ensuite, je sortirais, j’avais besoin de me plonger dans la vie de la cité. Voir du monde, sentir le vent, marcher.

Au moment de sortir, je trouvais la lettre recommandée que le facteur avait finalement glissée sous ma porte. J’étais furieuse, il s’était bien fichu de moi. Je la porterais donc moi-même. Je montais l’escalier d’un pas décidé, et toquais à la porte de monsieur Sant. Il ne répondait pas. Je me baissais pour glisser la lettre sous la porte. Pas moyen de la faire passer, quelque chose bloquait la fente de l’autre côté sur toute la longueur. J’essayais de forcer un peu jusqu’à froisser la lettre, j’allais la laisser là, sur le sol, quand je pensai la mettre dans la boîte aux lettres. Je redescendais vivement faisant grincer toutes les marches lorsque j’entendis un pas monter à ma rencontre. Son pas, cela ne faisait aucun doute. Nous avancions l’un vers l’autre. Il n’y avait plus que quelques marches entre nous. Il regardait le sol et montait machinalement, il ne semblait pas s’être aperçu de ma présence. J’attirais son attention.

– Bonjour.

L’homme leva la tête et me toisa rapidement de son regard sombre, puis baissa les yeux et recommença son ascension, me forçant à me coller contre le mur. Je lui tendis la lettre, précisant que le facteur me l’avait remise pour lui. Il marqua un temps d’arrêt et regarda à peine le courrier, sans le prendre.

– Elle n’est pas pour moi.

Il leva les bras d’un air détaché et repartit.

– Mais…

– Ouvrez-la si vous voulez, marmonna-t-il.

– Ah, je peux l’ouvrir ? Le cahier que vous me donnez pour écrire, il ne faut pas, mais votre lettre, oui ? Dites, j’essaie de vous rendre service…

– Je ne vous ai rien demandé.

– Je vais la mettre dans votre boîte aux lettres et vous en ferez ce que bon vous semble.

– Bien.

– Bonne journée à vous aussi.

Il se retourna.

– Le cahier. Vous ne l’avez pas ouvert ?

– Pourquoi je l’aurais ouvert ?

– Même après ce qui s’est passé ?

– Il s’est passé quelque chose ? Ah oui, le facteur, la lettre… j’allais oublier.

– Vous savez à quoi je fais allusion.

– Non, je ne sais rien. Les allusions je ne connais pas. Je vis dans le concret. Si nous devons rester au bord des allusions, vous pouvez reprendre votre cahier, vous d’un côté et moi de l’autre.

– Et bien rendez-le moi. Mais ça ne changera pas ce qui a eu lieu. Je suis désolé.

– Ah, je déteste qu’on dise qu’on est désolé. C’est de l’excuse bidon. De la déculpabilisation à deux sous.

– D’accord. D’ailleurs je ne suis nullement désolé. Je ne le suis jamais. Les choses arrivent parce qu’elles doivent arriver. Et si quelqu’un est responsable de ce qui VOUS arrive, c’est vous. Et nous ne devrions pas rester dans cet escalier…

– Ne vous mettez pas en colère, ce n’est pas mon intention d’être désagréable. J’apprécie que nous vivions en bon voisinage. Notre relation…

– Notre relation… vous êtes amusante de parler de relation entre nous… Vous savez ce qu’on pense de moi dans les parages. Vous-même, que pensez-vous ? Tenez, seriez-vous entrée chez moi l’esprit tranquille l’autre jour si je ne vous avais pas arrêtée sur le seuil ?

– Sans doute…

– Vous dégouliniez de peur… si vous voulez un conseil, apprenez à limiter vos émotions, vous dégagez trop de phéromones.

– Hé, dites donc… des phéromones…comme si… n’importe quoi ! En tout cas, sachez que je me fiche pas mal de ce que les gens pensent de vous, de moi, d’eux-mêmes. La seule chose que je sais, c’est que je me sens chez moi ici, et que votre présence, si bourrue qu’elle soit, est rassurante.

Il ne répondait pas, secouant la tête comme ces petits chiens pendulaires qu’on voit parfois sur les banquettes arrière des voitures. L’image n’était pas très flatteuse mais j’avais tellement besoin de me détendre qu’elle faillit me faire pouffer de rire. Ce dont je m’abstins difficilement.

Il tendit la main vers la lettre que je tenais.

– Je vais vous en débarrasser. Pour le cahier, c’est vous qui voyez. Vous pouvez me le rendre. Vous pouvez l’ouvrir. Vous pouvez le garder dans le tiroir. Comme vous voulez.

– … dans le tiroir ? Comment savez-vous ?

– Je conçois que tout ceci a de quoi perturber votre bon sens. Mais n’allez pas tirer des conclusions hâtives. Puisque je ne vous fais pas peur, je vous attends chez moi. Je ne vous promets pas de répondre à toutes vos interrogations mais…

Subitement, nous fûmes plongés dans le noir.  L’homme était plus près que moi de l’interrupteur. Je lui intimai d’appuyer sur le bouton.

Quelque chose se mit à vibrer autour de nous….app…appuyez sur l’interrupteur… elle te dit d’appuyer sur l’interrupteur…  haaapp… ces chuchotements me glacèrent le sang. …je vous attends chez moi… il attend chez nous… les voix se superposaient de plus en plus bruyantes, de plus en plus nombreuses. Je crois que l’homme me parlait, mais ses mots se perdaient dans la tempête déchainée par une horde délirante invisible. J’essayais… une longue marche jusqu’à l’interrupteur.. plus de marche tomber... de trouver une marche, la rambarde à laquelle je me cramponnais tremblait sous ma main… Enfin, je l’entendis, lui, par delà les voix.

– Ne bougez pas ! Je vais rallumer. J’y suis presque. Essayez de vous calmer… ne bouge pas… il s’en occupe… perdu l’interrupteur… cherche le cherche le… nous nous en occupons… qui parle se demande-t-elle ?… je me calme… tu nous calmes… oublie le calme… fait peur… l’interrupteur fait nuit, j’ai peur… il y est presque… que c’est long… je prendrais bien encore un peu de cette fragrance… ce n’est plus de la peur, c’est une poltronnerieun interrupteur pour éteindre la frayeur… je vous en prends deux… au moins… nous sommes désolés pour cette… rupture de stock.

J’essayais de rester debout. Me calmer, comment voulait-il que je me calme ? Les voix m’assaillaient, chuchotant, hurlant, chantonnant, tout à la fois. J’essayais de balancer mon bras pour atteindre le mur et reprendre mon équilibre vacillant. Mais j’étais paralysée, je me souvenais du néant de la veille.

– Dépêchez-vous, je vous en prie ! …elle nous en prie, on fait ce qu’on peut… quelque chose prie qu’on se dépêche… que feriez-vous si je vous demandais en mariage… j’accepterais bien des noces avec une épouse épouvantéeoh, je vous ai taché, mon encre coule un peu, veuillez signer pour moi.. pour nous… …voulez-vous être moi ?… jusqu’à la fin des temps, ma chère que vous êtes ravissante, mais vous fuyez un peu… restez donc avec nous… vous prendrez bien une tasse de thé, j’en fais de l’excellent… avec une larme de…

Les voix cessèrent simultanément avec le retour de la lumière. Monsieur Sant était près de l’interrupteur sur lequel son doigt était encore appuyé.

– Ça va ? me demanda-t-il.

Non, ça n’allait pas. Mes jambes flanchaient, je m’écroulais sur les marches. Mon visage était trempé de larmes, j’étais proche de la crise de nerf. Ça ne pouvait pas aller. Le souffle rauque, la voix cassée, je lui demandais :

– C’était quoi ces voix ?

– Pas grand chose. Vous devriez remonter chez vous, vous êtes très pâle. On se verra tout à l’heure.

– Le facteur m’a dit que… des fantômes ?

– N’allez pas imaginer n’importe quoi. Commencez par ne plus avoir peur du noir, ça aidera.  Et puis, vous vous habituerez. Tout est question d’habitude.

[vers l’îlot 4 la fin]

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L’îlot (2)

Suite de la première partie

*

– C’est pas un temps à mettre le nez dehors.

Il me regardait comme s’il voulait matérialiser la banquise sur mes paroles. Je déviais le courant froid en ajoutant quelques fétus de banalités sur les braises mort-nées de notre rencontre.

– Je voulais sortir acheter du papier… enfin, voilà, il pleut… beaucoup. Le mieux c’est de remonter.

Son regard non moins perçant se fripa comme s’il ne comprenait pas ce que je lui disais. J’allais envisager de poursuivre par quelques gestes significatifs pour lui signifier de me laisser passer, lorsque je vis ses lèvres se détendre.

– J’ai des cahiers chez moi. Ils sont comme neufs, si vous voulez m’en débarrasser, je vous en donne un.

Mon caractère crédule et spontané veut que je m’enthousiasme facilement et le fait qu’il m’adresse la parole me remplit d’une joie sincère.  J’acquiesçais sans réfléchir à sa proposition. Ce que je regrettais dans la foulée, mon transport euphorique recevant une grande claque de la part de ma parano compulsive. Chez lui ! Je ne voulais pas aller chez lui. Nous remontions déjà les marches à son rythme, mes pensées en alarme tourbillonnant autour de nous comme des mouches excitées dans un bocal fermé. Une peur irrationnelle gigotait dans mon abdomen et commençait à suinter à travers ma peau. Troisième étage, nous étions devant chez moi. Une raison, n’importe quelle raison aurait fait l’affaire pour ne pas aller plus haut et me réfugier dans mon terrier, mais seul résonnait mon coeur dans ma poitrine oppressée. L’escalade continuait, une marche, deux marches… je n’étais jamais montée si haut, même lorsque je le croyais absent, craignant que quelques pièges se referment sur ma curiosité. Nous y étions. Il mis sa clé dans la serrure, ouvrit la porte, se retourna vers moi, et grogna :

– Attendez-moi.

Je lui répondais d’un signe de tête qui se voulait détaché. Je reprenais mon souffle et un peu de contenance, soulagée qu’il ne me demande pas d’entrer. J’essayais toutefois de jeter un oeil dans l’appartement dont il avait repoussé la porte derrière lui, mais je ne percevais rien dans le filet de lumière qui barrait l’entrée. Il revint bientôt les épaules et les cheveux poussiéreux, un petit cahier sale à la main. Cela lui donnait un air de chat miteux qui m’amusa, lui toujours si invariablement correct dans son aspect physique. Où donc était-il allé fouiller ? Son logement sous les toits était plus petit que le mien, difficile d’y caser des coins à poussière. Il ne parla pas en me tendant le cahier mais il y mis une attention pleine de tendresse tout en essuyant la couverture du dos de la main. Je pris l’objet qui me parut un peu lourd pour un simple cahier d’une centaine de pages. S’il vit mon étonnement, il n’en tint pas compte. Il ajouta sans explication :

– La seule chose que je vous demande, c’est de ne pas l’ouvrir avant.

– Avant quoi ? lui demandai-je ?

Pour toute réponse, il mis du malheur dans son regard. Puis il se retourna, rentra chez lui, ferma la porte.

Je redescendais chez moi, le cahier tenu entre le pouce et l’index. Je le posais sur la table basse et m’asseyais en face sur le fauteuil. Les évènements qui venaient de se passer ricochaient dans mon crâne sans trouver de points d’attache pour se calmer. Il ne faisait pas de doute que les questions sans réponse nourriraient ma soirée, son injonction à ne pas ouvrir le cahier m’étonnait mais ne me déplaisait pas. Dans le fond, j’étais libre de l’ouvrir, mais j’appréciais le mystère qui entourait cette attente. Pour l’instant j’avais un seul désir, le toucher, le soupeser, malgré son contact un peu poisseux. Je le retournais, quelque chose parut rouler à l’intérieur, c’était un ressenti très subtil, à peine perceptible. Je le tenais par la tranche et le secouais légèrement. Rien ne tombait. Quelle histoire ! Le regard de l’homme palpitait encore dans mon souvenir. Etait-ce vraiment du malheur qui s’était inscrit sur son visage ? Etait-ce de la tendresse qui se dissimulait dans son geste quand il me tendait le cahier ? Mes impressions hâtives étaient souvent mises à mal au fil du temps. Il n’en resterait bientôt que le vestige d’une pensée.

Les jours passaient, j’avais rangé le cahier dans un tiroir vide et j’étais retournée à mes occupations. Le soleil jouait à faire le printemps et j’observais fréquemment les toits où les bébés goélands quémandaient à force de petits cris aiguës leur pitance à leurs parents très investis dans leur tâche. Malgré le charivari qui en résultait, je m’attelais sérieusement à mon projet. Je n’avais pas revu mon voisin, je savais qu’il était là, au-dessus de moi, et ça me rassurait de ne pas être seule dans notre îlot. Par delà la surface ondulante du plafond, j’essayais de l’imaginer chez lui. Que faisait-il de ses journées ? Est-ce qu’il entendait mes déplacements ? Je n’avais aucune idée de la dispersion des bruits d’un appartement à l’autre, mais ces vieilles bâtisses ne devaient pas être très insonorisées. En début de soirée, j’entendis frapper à ma porte. Je m’étonnais de n’avoir perçu aucun pas dans l’escalier. L’interphone n’avait pas sonné, ce ne pouvait être que lui, il venait s’enquérir du cahier, me permettre de l’ouvrir, ou autre chose. J’ouvrais largement la porte et…

… ne vis personne. Non seulement personne, mais rien. Plus rien, devrais-je dire. Devant moi, je ne distinguais plus qu’une obscurité si profonde que je m’y sentais happée comme on peut l’être au bord d’un précipice. Je m’agrippais fort au chambranle de la porte et tentais de trouver l’interrupteur, mais aucun bouton ne se présentait sous ma main. La panique et sa succession de pensées incohérentes m’envahirent aussitôt. J’étais en équilibre précaire devant un gouffre invisible et impossible. Je tendais l’oreille, il y avait un léger chuintement. Et puis cette odeur, ou plutôt une effluve très ténue et désagréable que je ne n’arrivais pas à définir. Je rentrai chez moi, refermai la porte. Je frissonnais et sentais au fond de ma gorge un arrière-goût saumâtre. Je restais immobile à écouter, humer, évitant d’avaler ma salive amère. Ces ténèbres étaient si denses, alors que même sans éclairage l’escalier était toujours plus ou moins visible, ne serait-ce qu’à la lueur de mon appartement. Ce que j’avais perçu ressemblait à l’absence de toute matière, un vide inexprimable. Que mes yeux n’aient rien vu, je l’admettais, mais que ma main n’ait rien touché, pas même le mur… Je me sentais engorgée d’incertitude. Je frictionnais vigoureusement mon corps engourdi jusqu’à ce que me revienne une sensation de normalité. Dans ces cas-là, on se dit que l’imagination nous a fait péter un câble. Et pour éviter toute convulsion du système voué aux délires hystériques, l’urgence est de réparer dans la seconde. Je pris une large respiration, et dans un geste pulsionnel, j’ouvrais violemment la porte en m’écartant. Il n’y avait que l’ombre de l’escalier dont les marches s’enfonçaient dans une nuit naturelle. Cependant, j’entendais toujours le chuintement. Il venait de l’étage du dessus. Je me penchai un peu mais de l’endroit où j’étais je ne pouvais rien voir. Je montais quelques marches.

– … srrr schrr,… laisse-nous revenir… partir… tu sais à quoi tu l’exposes…chchchs… ouvres-en un autre et n’oublie pas de m’écrire… srrrch… Ne me force pas à retourner chez elle, je la tuerai… schrr…

Et puis le silence, ce silence que je reconnaissais pour l’avoir éprouvé après les vociférations quelques jours auparavant. Le relâchement d’une tension. Pas même une respiration. Si quelqu’un était là-haut devant la porte, il ne dégageait aucun souffle de vie, aucune odeur, aucun signe de présence. Je me réfugiais chez moi, refermais la porte et ouvrais le tiroir où j’avais enfermé le cahier. Je le pris avec précaution afin d’éviter de trop le toucher tant était désagréable le contact de sa peau avec la mienne. Je savais que je pouvais l’ouvrir à présent, c’était comme une évidence, presque une exigence qui m’intimait de regarder à l’intérieur. Toutefois, je n’en faisais rien, j’avais l’impression que si je l’ouvrais, j’entrais dans un jeu dont je devenais un pion qui ne maitriserait plus ses déplacements. Le mieux, pensai-je, c’était de refermer toute cette histoire et si possible de l’oublier.

[vers l’îlot 3]

retrouvez l’intégralité de la nouvelle ici

L’îlot (1)

En cette période estivale où pas grand chose ne se passe dans le bocal, pourquoi ne pas travailler l’écriture ?

Voici donc une nouvelle très librement inspirée de la réalité.

Toute ressemblance avec des lieux ou des personnes existants ne saurait être une coïncidence.

Vous pouvez retrouver l‘intégralité de la nouvelle ici

*

L’îlot

c’est l’été, le soleil brille sur radio bluettte… nous offrons une petite chanson à tous les amoureux… Je te promets que si tu recommences avec cette histoire, tu vas le regretter. …pour toiii mon amour... un infâme manipulateur, voilà ce que tu es. Monstre tentaculaire ! …délicieuse furiiiie ma Liliiiith.. Et tu oses soupirer. …si joliiiieuh.. C’est ahurissant. Pauvre innocent refoulé. …tu assouviiis ma soif inépuisable… ce que tu exiges de nous, …je t’aimeuh d’infiniiii… et sans aucun scrupule …si fouuuu d’amouuuur… tu me fais haïr ce que je suis de rester à tes côtés. …généreuse impulsiiiive… D’ailleurs, tu veux que je te dise ? …oui oui oh ouiiii... Tu te méprends, personne n’est avec toi, tout ça c’est du pipeau …aucune autre que toaaaa…. du toc ! De l’invraisemblance qui va t’exploser à la …crshhh…. Quoi que tu fasses, tu crèveras seul ! …combles tous mes désiiiiiiirs… Quant à moi, lamentable escroc, moi qui ne suis qu’un fragment de ta déliquescence, …mon si tendre supplice… une indigence, tu m’as réduite à une nausée de ta morbidité. …ton souriiire accueillant.. Que suis-je donc devenue pour toi ? …ta voix si ravissssssante... Démon ! Il t’en faut encore et encore …dis-moi encore que tu m’aimeuh… Avec moi tu disais avoir atteint la perfection ...chuiinte… un simulacre de perfection, oui. …amore mio… Et bien ton simulacre, s’il pouvait …mon lovelito... il te ficherait son poing dans ta petite gueule de dégénéré. ...tes mains me liiisent… Et tous ceux là, …en caresses divines… je les jetterai au feu ou mieux je les balancerai à la mer pour que rien n’en réchappe, pas la moindre poussière, je diluerai ton poison bleu ...je suis ivre de toa que j’aimeuh tant… je les noierai tous ...m’envoûtent tes coups de fouuudre… Sinistre personnage …siicccrhhhhcre...

… Je restais bouche bée, le regard levé vers le plafond. J’étais sidérée par la violence anarchique de ce que je venais d’entendre. Ensuite, un calme absolu s’était imposé comme un tapis de cendre sur une scène de chaos et emplissait l’espace de son enveloppe ouatée. Ce chahut venait du haut de l’escalier qui mène chez mon voisin du dessus. Ce n’était guère son genre, lui d’habitude si taiseux, silencieux, à peine une porte qui grince, quelques pas dans l’escalier. Il paraissait toujours seul là-haut. Jamais rien entendu que la même démarche régulière et lente dans l’escalier, ponctuée par quelques grincements du vieux bois. Jamais même perçu le son de sa voix. Un ami m’avait dit qu’il devait être sourd, car il ne répondait pas aux salutations. On le disait ours, bourru, solitaire. Tout ce que je pouvais dire c’est qu’il ne m’avait jamais dérangée. Nous vivions tous deux dans un petit immeuble de quatre étages dont les premiers niveaux étaient inhabités. Souvent j’ai pensé que ce qu’on disait de lui, on le disait de moi qui ne me liais pas facilement, bien que je distribue allègrement les bonjour-bonsoir d’usage. J’en avais fait une sorte de lien secret entre nous.

Alors que penser de cette coléreuse logorrhée ? A cette heure du soir. Et ce tapage musical ? J’essayais de capter un mouvement venant du haut. On aurait dit un orage qui avait cessé comme il avait commencé. Un coup de tonnerre. J’ouvrais doucement ma porte, aucune lumière dans les parties communes, pas le moindre bruit. Je décidais que cet éclat qui avait attiré ma curiosité ne justifiait en rien que je m’emmêle dans cette histoire, ce n’était pas mon affaire. La nuit passa comme à l’accoutumé, au réveil en repensant au chahut de la veille, je supposais que l’homme avait mis la télé ou la radio un peu fort. Vers huit heures j’entendais les pas habituels, pesants, descendant les escaliers.

On aura compris que je n’étais pas beaucoup moins sauvage que lui, j’étais passée d’une grande maison isolée au creux des bois à ce petit studio, situé au coeur d’une cité de bord de mer dont les habitants s’avéraient pour la plupart être des oiseaux. Notre immeuble était une sorte d’îlot habité par deux Robinson qui s’ignoraient de bonne grâce. J’avais bien quelques amis, mais ils n’étaient pas du coin, et l’étroitesse de mon appartement m’empêchait désormais de recevoir plus d’une nuit ou deux, plus d’une personne à la fois. Autant dire que ce n’était pas propice à entretenir des relations qui s’effeuillaient. De mon côté, je ne bougeais guère, absorbée par autre chose que les voyages. Je me sentais bien dans cet appartement qui nous avait parfaitement accueillis mes livres et moi. Pour le reste, j’avais mes jambes et mon imagination, cela me suffisait pour l’instant.

*

Le train du quotidien a bifurqué un jour qu’il pleuvait tant et tant qu’on n’y voyait pas à deux mètres dans la rue. J’avais un urgent besoin de papier pour un nouveau projet que j’avais en tête. Devant le mur de pluie, je restais figée sans oser franchir la porte d’entrée de l’immeuble. J’allais remonter, lorsque j’entendis les pas lourds descendre les marches lentement.

Troisième étage, il passait devant chez moi. Ce n’était pourtant pas son heure. Deuxième étage… Qu’avait-il besoin de sortir par ce temps ? Premier… il n’y avait pas moyen d’y échapper, mon voisin apparaitrait bientôt, et le couloir d’entrée, long tube qui menait à la sortie, était si étroit que je craignais de devoir l’y croiser. Cela nous était déjà arrivé et je m’étais effacée en ressortant dans la rue. Sous cette pluie, ce n’était pas envisageable. Lorsqu’il apparut, toujours très impressionnée par sa gigantesque carrure amplifiée par la petitesse des lieux, ne trouvant rien de pire à dire, je m’exclamais :

 

[vers l’îlot 2...]

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