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les oiseaux dans le bocal

ou comment les poissons rouges ont pris la clé des champs

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Si on chantait

Hier. Je quitte mon port aux livres du 6ème arrondissement de Paris et remonte le boulevard Saint Michel jusqu’au jardin du Luxembourg où je vais attendre mon rendez-vous galant. Des chaises vertes partout formant groupe, et là toute seule une petite solitaire qui m’offre son assise. « Si tu le permets, chaise, je vais d’abord installer mes livre0915_680pfs et faire quelques photos ». Contrairement aux autres chaises, celle-ci est installée au soleil et abreuve mes livres de lumière. Elle doit être sucrée, une guêpe la survole, la colle, la suce de sa trompe dans une sorte d’euphorie instable. J’en approche mon objectif, elle me brandit son dard, échange de politesses, je dois être sucrée, elle change d’objectif et me colle un peu trop, je veux la chasser la voilà colère qui se pose sur ma main. Juste goûter l’insecte, pas de pique à la dame. ffffffff, il suffit maintenant, mon souffle la perturbe, elle disparait, le champ est libre.

Deux livres tout frais sortis des presses. L’un d’eux s’appelle Physique de la mélancolie (ed. Invervalles). Un titre qui me met en appétit. Il trainait dans les romans – un roman vraiment ? l’intérieur est bizarre, disparate – je tombe sur cette phrase d’Ernest Hemingway « Le lecteur est libre d’accepter ce livre comme un roman » (in Paris est une fête).  L’auteur est bulgare, s’appelle Guéorgui Gospodinov. Un auteur phare de la jeune génération des écrivains bulgares. Des prix, des traductions de par le monde. Le livre est un objet compact qu’on tient bien en main, avec des photos dedans. A le feuilleter j’aperçois tout un bric-à-brac, en fait. En fête ? Un livre qui parle de mélancolie ?

Tout de même MELANCOLIE  écrit en rouge. N’est-ce pas un non sens ? J’ai relu le mot plusieurs fois pour m’assurer que je ne me trompais pas, je l’ai dé com po sé. La réponse est peut-être dans la préface de la traductrice du roman, Marie Vrinat-Nikolov « Je raconte, donc je suis » : « Pour conjurer la mélancolie, nous dit Gospodinov, il faut… la raconter : « je pense que, lorsqu’on raconte une mélancolie, elle devient plus lumineuse. C’est la mélancolie non racontée qui est u0915_681pfne mélancolie pesante. » Raconter la solitude, raconter l’absurdité d’un système et d’un régime, raconter la peur. Mais aussi que de tableaux lumineux dans le texte, qui laissent une impression durable sur ses lecteurs. » « La langue calme et dompte la mélancolie »

C’est par un prologue de deux pages que nous entrons dans le texte, l’auteur y prend de façon fort légère et poétique forme de « nous », bravant le temporel dépassant forme humaine. On dirait un chant qui commence par une voix à laquelle s’ajoutent d’autres voix qui s’unissent pour devenir un choeur, entonne un « Je sommes nous » qui me donne des frissons.

La 4 de couv dit : « J’imagine un livre dans lequel on trouve chaque espèce et chaque genre. Du monologue à l’épopée en hexamètres en passant par le dialogue socratique, du conte à la liste en passant par le traité. De l’Antiquité aux arrêtés concernant les abattoirs. Tout peut être réuni et transporté dans un livre de ce genre. »

Si le contenu tient les promesses de la préface et du prologue, j’en reparlerai.

*

L’autre livre est un petit ouvrage de Pascal Quignard. Princesse Vieille Reine (Galilée). Il s’agit de cinq contes, histoires de femmes, de déshabillages, de cinq robes modifiant le corps à chaque fois complètement. Un petit livre de métamorphoses d’amour. On y chante plus qu’on s’y ensilence puisqu’il s’agit en fait d’une Sonate de cinq contes, qui fut créée par Marie Vialle le 03 septembre 2015, au théâtre du Rond-Point, à Paris. Donc à lire à haute voix en pensant musique, tant chère à Pascal Quignard.

Le si talentueux Pascal Quignard  plonge là encore sa plume dans l’Histoire pour la réinventer avec tant de doigté, en jouer les arabesques nous en envelopper. De Charlemagne à Aurore Dupin en passant par le Japon, il nous conte le destin des femmes. « Ce n’est pas le besoin qu’éprouvait George Sand de s’écarter le plus possible des siens, des domestiques, du groupe, de se réfugier dans un coin de l’espace qui me paraît constituer une aspiration extraordinaire, c’est le nom qu’elle donnait à ce refuge : elle l’appelait « l’absence. » […]

Toute sa vie on cherche le lieu d’origine,le lieu d’avant le monde, c’est-à-dire le lieu où le moi peut être absent, où le corps s’oublie. » Mais dans cette dernière phrase, j’y vois plus que le destin des femmes, plutôt une référence au Jadis. Il faut lire Quignard, se laisser pénétrer en son dernier royaume.

« Elle tient toujours son livre imaginaire ouvert, qui n’est que ses deux mains.

Elle lit en silence.

Noir »

*

Je suis donc sur ma chaise, photos dans la boite à lumière, du temps restant je batifole avec mon ombre.

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Le temps passe et je pars à l’assaut du paquebot Beaubourg. Direction la cale, une salle pour moi toute seule, vaste, délimitée par des draps noirs, avec une grande baie de lumière ouverte sur le monde. Je me replie au fond, m’assois au sol, j’ouvre mon Quignard. J’enlève mes lunettes pour mieux lire, je vois exactement comme on verrait sur une photo avec un premier plan et une profondeur de champ confuse d’être si faible. Je suis dans le livre que je lis, le monde flou en toile de fond. (profitez-en ceux qui se demandent comment voient les myopes, la photo ci-dessous vous en donne une idée plutôt juste – « les plus beaux yeux du monde », selon Edgar A. Poe, je ne sais plus dans quelle extraordinaire histoire (scarabee d’or ? lettre volée ? autre…?). Si quelqu’un retrouve la référence, qu’il se manifeste)

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Livre terminé, je le range, je reprends mes longues-vues pour tester le défilement du monde, qui erre, se perd un peu parfois. J’entends de l’autre côté du rideau noir des grésillements et des rires, j’imagine un jeune homme (facile, je l’ai aperçu lorsque j’étais encore dans le monde) branché sur sa tablette. Je gigote, je m’impatiente, je regarde l’heure, je me rends compte que mon téléphone n’a qu’un faible signal là où je suis. Hein ? Et si on t’appelle, tête de linotte, sors de ton trou immédiatement. Les contes Quignard et moi remontons sur le pont. Accoudée au bastingage je regarde la petite foule entrer dans le paquebot, une autre s’en extraire. Et puis la suite en symphonie discrète quelques paroles échangées des rires des mots… le reste n’est que littérature.

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La présence pure – Christian Bobin

Christian Bobin, je n’irai pas chercher dans une biographie pour en parler. Je lis ses livres depuis une quinzaine d’années, je l’abandonne parfois, parce que ces livres sont trop doux pour une agitée du bocal comme moi. Mais j’y reviens toujours, comme une enfant prodigue qui veut vivre le monde, s’y casse un peu les dents et sait qu’elle retrouvera l’apaisement, à peine le livre ouvert comme s’il s’en échappait le souffle de l’essentiel. Christian Bobin est un émerveillé, un amoureux de la simplicité, des arbres, de la grâce, de la lumière, un enfant éternel, peut-être. En un mot un poète. Je sais que lorsque plus rien ne va en moi, il sera là pour redonner de la lumière à ma nuit tout en préservant celle-ci. Et puis il y a son rire, pour l’avoir écouté souvent à la radio, j’attends toujours le moment où éclatera son rire, qui est d’une telle franchise que c’en est de l’amour dont il inonde les ondes.

*

J’ai extrait quelques éclats de mots de son petit livre La présence pure, qui n’est pas le livre que je préfère de lui, mais dont le titre à lui seul est un joyau.

« L’arbre est devant la fenêtre du salon. Je l’interroge chaque matin : « Quoi de neuf aujourd’hui ? ». La réponse vient sans tarder, donnée par des centaines de feuilles : « Tout ». »

*

« D’abord le tronc, puis les branches maîtresses qui cherchent chacune de leur côté, puis les branches secondaires qui naissent des précédentes mais divergent sur un point, émettent un autre avis, enfin les plus hauts rameaux qui raclent la peau du ciel : autant de tâtonnements, d’essais, d’échecs, mille chemins inventés pour aller vers la lumière. »

*

« Ce qui est blessé en nous demande asile aux plus petites choses de la terre et le trouve. »

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« Deux biens sont pour nous aussi précieux que l’eau ou la lumière pour les arbres : la solitude et les échanges. L’enfer est le lieu où ces deux biens sont perdus. »

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« Il y a une naissance simultanée de nos yeux et du monde, un sentiment de « première fois » où ce qui regarde et ce qui est regardé se donnent le jour. »

*

« J’aime appuyer ma main sur le tronc d’un arbre devant lequel je passe, non pour m’assurer de l’existence de l’arbre – dont je ne doute pas – mais de la mienne. »

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« L’arbre devant la fenêtre prépare le printemps. Il médite dans le froid sur ce qu’il donnera bientôt.

Dans quelques semaines il proposera au monde plus de lumière que tous les livres jamais écrits. Cette lumière passera et l’an prochain il en donnera une autre, encore. C’est le nom de son travail et c’est le nom du travail des vivants tant qu’il leur reste une saison, un jour, une heure : donner, encore. »

*

« J’écris dans l’espérance de découvrir quelques phrases, juste quelques phrases, seulement quelques phrases qui soient assez claires et honnêtes pour briller autant qu’une petite feuille d’arbre vernie par la lumière et brossée par le vent. »

« La vérité vient de si loin pour nous atteindre que, lorsqu’elle arrive près de nous, elle est épuisée et n’a presque plus rien à nous dire. Ce presque rien est un trésor. »

*

Le sujet du livre se déroule dans une maison qui accueille les patients atteints de la maladie d’Alzheimer.

« Il a dans les yeux une lumière qui ne doit rien à la maladie et qu’il faudrait être un ange pour déchiffrer. » Pour avoir côtoyé cette maladie pendant une dizaine d’années, je peux assurer que cette dernière phrase du livre est absolument vraie.

*

Extraits de La présence pure – Christian Bobin (ed. Le temps qu’il fait)

Où il est question de Crash-test, roman de Claro

Claro – auteur – traducteur. Une écriture, un style.

Claro, je l’ai découvert, en 2002, parce qu’il était le traducteur de La maison des feuilles, un roman de Mark Z. Danielewski. Un livre dans lequel j’ai adoré me perdre (dans sa forme originale et pas en format poche (?)). Plus que ça, même, puisque ce livre (horrifique) reste omniprésent en mon esprit, d’une façon ou d’une autre. Ce livre, cet objet, cette oeuvre, m’a pour la première fois interpelée sur le travail du traducteur. Lire ici, sur son blog, ce que Claro écrit de la traduction. Ensuite, j’ai enchaîné avec Vollmann, Pynchon… et je me suis aperçue que je cherchais les romans traduits par Claro.

Et puis il y eut l’écrivain. Je n’ai pas accédé aisément à son écriture, je peux même dire que je me suis battue avec. Pas mon genre de lecture ? Madman Bovary n’est pas passé. J’ai persévéré. Avec CosmoZ, ça commençait à aller beaucoup mieux, mais ce n’était pas encore tout à fait ça, je l’ai lu oui, et j’écoutais parfois en boucle Somewhere over the rainbow,  j’ai même revu Le magicien d’Oz, j’avais besoin de bases pour lire le roman, et mes pensées souvent erraient d’une Dorothy à l’autre, CosmoZ avait pourtant toujours un côté qui me faisait mal. Normal, aussi, normal.

Le temps a passé, j’ai continué à lire le blog de Claro mais plus ses livres. Jusqu’à ce que je m’aperçoive récemment que CosmoZ avait laissé des traces en moi. J’ai racheté le livre que je n’avais plus pour relire ici ou là, me replonger dedans. Et puis, j’ai attendu (im)patiemment que Crash-test sorte en librairie. Et je l’ai lu tout d’un coup.

Crash-testQuatrième de couverture de Crash-test (éditions Actes Sud) : Au commencement était l’accident. Il faut donc procéder à des crash-tests, mettre un mort à la place du mort, étudier la destruction et ses lois. Un homme s’y emploie, jour après jour, jusqu’à la fêlure.
Au commencement était l’accident – puis aussitôt : le sexe. C’est ce qu’elle pense, à chaque fois qu’elle s’avance sur scène, c’est cette pensée qui marche avec elle quand débute son numéro de strip-tease et qu’elle affronte la tribu des pornographes.
La jouissance ? Laquelle ? Il n’en connaît qu’une, pour l’instant : celle qu’il invente dans sa chambre d’ado, à grand renfort de bandes dessinées pour adultes, tandis que dans le salon de famille l’alcool dicte sa loi.
 
Pris dans les feux croisés d’une violence sociale, ces trois isolés forment un trio aux liens instables mais fiévreux. À travers eux, un combat est livré, et peut-être aussi délivré : comment chanter la résistance des corps, leur incandescence ?
Le nouveau roman de Claro explore et bouscule des mondes apparemment distincts – l’industrie automobile, le strip-tease, le porno naissant des années 1970, marqué par le film Gorge profonde, les bandes dessinées pour adultes, la cellule familiale, la domination masculine… Rythmique et intense, inventif et pugnace, obéissant à une partition implacable, Crash-test donne voix et vertige aux chairs contrariées et à leur nécessaire insurrection – et tout le reste est poésie.

Je cherchais comment parler de ce livre que j’ai traversé en suivant le cap donné par l’auteur dans un langage accidenté par la vie de ses personnages. Ça fait mal encore, mais autre chose aussi, quelque chose de plus profond qui parle à chacun de nous.

Voilà, comme je n’en parlerai pas aussi bien que Thelema,  et que je suis en tout point en phase avec ce qui est écrit dans son article, je vous conseille d’aller le lire sur son blog Autoroutes et réverbères.

De Walser aux frères Quay

Mon appétit commence à être rudement mis à l’épreuve. Bientôt la rentrée littéraire. Ce n’est pas un évènement qui m’intéresse en soi, oh que non, mais j’attends quelques livres des auteurs que j’apprécie. Je crois que c’est demain que sort le Crash-test de Claro. On commencera donc par celui-là. Mais en attendant, puisque je suis tombée ce matin sur un tout petit livre qui avait dû s’envoler de ma bibliothèque pour se placer sur mon chemin (les livres sont très libres chez moi), je remonte un peu le temps. On commence par aller dans la salle obscure.
Novembre 2007, cela faisait une dizaine de mois (depuis que j’avais lu le livre) que j’étais à l’affût des programmes cinéma de Paris. Enfin, le film passait dans une petite salle du mk2 Beaubourg.
L’institut Benjamenta, film britanique de Timothy et Stephen Quay – Des frères Quay j’avais « vu » L’accordeur de tremblements de terre, film que j’aimerais revoir, en vrai et pas seulement dans ma tête… c’est que je m’étais un peu endormie ce jour-là, ce qui fait que j’ai un peu refait le film à ma façon comme chaque fois que je m’endors pendant un film qui me plait. Je m’y sens tellement bien que je pars et je vogue d’image en image du film en y ajoutant mes propres scènes. Ne surtout pas confondre avec un film qui m’ennuie. Dans ce dernier cas, je quitte le film.
*
Ce jour de novembre, j’allais voir L’institut Benjamenta, d’après le petit roman de Robert Walser avec la mise en scène et les images très spéciales de frères Quay, et j’étais ravie..
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«Ce rêve qu’on appelle la vie humaine»

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L’institut Benjamenta, le film. L’atmosphère étrange et absurde du roman de Walser est ici décuplée. Mais laissons le roman, tout ne peut y être. D’ailleurs le film est un conte de fée. Il faut lâcher prise, se laisser emporter dans l’univers fantasmagoriques des frères Quay (dont c’était le premier long métrage). L’image en noir et blanc est onirique, flottante, absorbante, poétique, de petit format, crachouillante comme dans les vieux films. Peu de paroles, de la musique, des chorégraphies. Des contrastes poussés, des douceurs, des jeux de lumières mobiles. Des miroirs au tain abîmé. De la neige (univers de Walser). Aucun extérieur à l’Institut, sinon un dehors irréel enneigé vu comme à travers une optique chimérisante. L’image est belle, surprenante, aimant les gros plans, les détails, les cadrages insolites. L’institut est un labyrinthe, on traverse des endroits indéfinissables. Le film est une potion magique. Fin.
Lumière.
Nous étions peu dans la salle. Du temps où j’allais beaucoup au cinéma, j’ai toujours apprécié d’avoir beaucoup de place autour de moi, histoire d’étendre les petites ombres qui m’accompagnent (espace vital). Mais j’ai remarqué que parfois, les femmes en particulier, viennent se mettre à côté de moi, même s’il y a de la place autour (je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi parfois des hommes font de même. Ils ont peur de quoi ? du noir ? Un jour… non, c’est pas le sujet du jour). Ce jour-là, ce fut une cerise sur le gâteau (le film, le gâteau). Une jeune femme était venue se placer à côté de moi. A la fin de la séance nos regards, hallucinés, se croisèrent, et elle s’exclama : «C’était bien» en appuyant fort sur le bien.  Alors nous avons parlé un peu de Walser (l’auteur du livre), elle ne connaissait pas, je lui conseillais donc sa lecture. Nous avons parlé aussi des réalisateurs, les frères Quay, de leur dernier film à l’époque, L’accordeur de tremblements de terre dans lequel on trouvait le même onirisme poétique. Ce fut une rencontre éphémère, comme je les aime. «Bonne journée». Extérieur, Paris flottait un peu dans mes yeux pas encore tout à fait revenus de là-bas.
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L’auteur du livre, Robert Walser. Je l’ai découvert en janvier 2007 dans une émission radio au cours de laquelle une intervenante disait que c’était « l’écrivain de la jubilation ». Ce Robert Walser, poète des petites choses, était souvent déprimé, il a terminé sa vie en hôpital psychiatrique (il tentait trop de mettre fin à ses jours), c’était un infatigable promeneur, qui par son écriture créait un lien à l’autre :

«S’il ne tenait qu’à moi, je serais chargé d’ans et de fatigue. Mais par égard pour le monde, j’ai vu qu’il était trop tôt pour vieillir. Vous fatiguer ne serait pas aimable et je suis donc infatigable. J’ai mimé la jeunesse et je suis resté jeune, et tout cela pour l’amour des autres et de moi-même. Aimant lever les yeux vers la divinité, je l’ai laissé me rabrouer pour la joie de mon coeur dévoué. Fou, bien sûr, celui qui ose aimer, mais il en sort toujours quelque chose.» Robert Walser

Un jour de Noël 1956, il partira dans la nuit pour une dernière promenade, on le retrouvera mort d’épuisement.
J’avais commencé par son Retour dans la neige (le livre qui est revenu se mettre dans mes jambes), des petits textes qui parurent dans des journaux de 1899 à 1919. Son écriture descriptive porte en elle une lumière, c’est sans doute pour cela, en partie, l’explication d’un certain charme qu’elle opère sur le lecteur. Elle ruisselle, s’écoule et nous en suivons volontiers le cours d’eau. Elle est aussi reposante. Et puis parfois plus grave.

Livre y es-tu ? (petite récréation)

– Qu’on me donne un roman qui ne me tombe pas des mains. En ce moment, la fiction m’ennuie terrrriblement. Et pourtant, j’aimerais trouver un bon roman, renouer avec la littérature.

– Et puis, c’est l’été. La vadrouille. On selle sa monture et on enfourche les mots. Et au petit trot….

– Tu parles, c’est une affaire difficile, et il faut qu’elle le soit. L’usage n’est pas au farniente mais de s’armer d’une patience absolue pour traverser les premiers chapitres. Ils devront résister à mes assauts, ne pas décevoir, sous peine de me voir sauter d’un âne sur un autre.

– C’est la chaleur qui te fait bouillir la cervelle ?

– Je veux me battre, me faire cogner, rudoyer, griffer. Voilà ce que j’entends par lecture du roman. Régine Detambel a bien raison quand elle écrit dans son livre Les livres prennent soin de nous « … l’essentiel est tout de même d’être réveillé par un livre. » Et de citer Kafka : « On ne devrait lire que les livres qui nous mordent et nous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? […] un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous. »

– Dis donc, si je compte le nombre de romans que tu as lus cette année, ce n’est plus d’une hache dont tu as besoin mais d’un brise-glace. Parce qu’à part des polars…

– C’est le calme plat, mer létale, les vents se sont perdus, on n’y vit plus. C’est désespérant. Où sont donc passés ces livres qui s’enroulaient comme des lianes autour mon imagination, me collaient tellement aux basques que j’avais envie de leur écrire dessus. Ça suintait tout partout là-dedans, je me sentais limoneuse, ensemencée, y avait un monde qui papotait. Tu vois, je voudrais un bon bouquin qui me transperce de part en part, qui prenne le risque d’être jeté contre le mur, avant que je le reprenne parce que je ne peux pas m’en passer. En ce moment, ceux que j’ouvre ne sont qu’ennui et ligature d’esprit. Est-ce que ça vient de moi ? J’en veux un qui me creusera, avec lequel je lutterai jusqu’au bout, un livre qui me fasse croire qu’il a été écrit pour moi.

– Un combat comme celui de l’ange avec Jacob ? Un crochet du droit, une estafilade, suant sang et eau. Par Saint-Sulpice, c’est le combat du siècle.

– « un amoncellement de millions de chocs », dixit Thomas Bernhard parlant de ses livres. Tout à fait ça. Une blessure non divine mais bien humaine, que je porterai comme une aube fertile où pousseront les fleurs de l’abondance.

– Manigance. Prudence. Extravagance. Effervescence et divergence. « Caniculance »

– Mon sang mêlé à l’encre, les phrases labourant ma chair dominée par l’espoir de tenir jusqu’à cet autre point du jour où la vie perlera portant les reflets de terres inexplorées.

– L’indiana Jones de la page retrouvée. Avec tous les livres que tu achètes, tu n’as que l’embarras du choix. Tu peux faire une liste de lect…

– Sûrement pas de liste ! Je ne les respecte jamais. Ce que je voudrais c’est choisir trois romans et voir si l’un d’entre eux… par affinité, faire un bout de chemin… Je n’arrive pas à choisir.

– D’accord, laisse-moi faire : Thomas Pynchon, tu connais déjà, c’est du bon et ça chante dans les pages. Tu avais aimé Contre-jour. Voilà V. M’étonnerait qu’il te déçoive celui-là. Ensuite… non pas celui-ci, on le garde pour plus tard.  Il y a quelques années que tu n’as pas lu Orhan Pamuk, tu dis toujours que tu vas y revenir, c’est le moment, tu n’as jamais ouvert Mon nom est Rouge. Et puis… et puis et puis… tiens, Sentinelles, de Cécile Wajsbrot, tu l’avais commencé, égaré sous d’autres livres.

– Il ne m’avait pas manqué.

– Il n’est pas gros, le sujet te va comme un gant. Recommence et termine-le. Tu as tes trois romans. Maintenant si tu veux des essais, garde ceux que tu as prévu de lire : Un été avec Baudelaire, d’Antoine Compagnon, Entre parenthèses, de ton cher Roberto Bolaño, et Gustave Flaubert, de Pierre-Marc de Biasi.

– Et on ajoute celui-là ! Du mariage considéré comme un des beaux-arts.

– Evidemment, Sollers !

– Non, Kristeva. Pour une fois que les deux sont réunis dans un même livre. Ah, et puis, celui-ci, Le dernier journal, d’Henri Bauchau, pour tout ce que le souvenir des livres de ce monsieur représente dans ma vie. Lui, c’est comme un ami qu’on visite…

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Ça, c’est ma bibliothèque, la nuit.

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