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les oiseaux dans le bocal

ou comment les poissons rouges ont pris la clé des champs

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Soupirs

photographié au musée d'Art et d'Histoire de Saint-Denis, en octobre 2010
dessins photographiés au musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis, en octobre 2010

« Probablement, parce que j’ai fait du corps l’objet et le sujet de toutes mes explorations, ce qu’elles ont dit de l’âme et du corps m’a fasciné. » Ernest Pignon-Ernest, à propos des femmes mystiques.

Corps touché par l’esprit, l’oeil ou le plaisir, ce qui me fait l’aimer, le trait, le doigt, le regard qui en suit les contours, le rendu, le bouger, les vibrations, la chaleur, la vie. Corps complice d’une âme trop puissante.

La composition de cet article a été remise par deux fois. Il y a quelques mois, j’avais envie de parler des femmes mystiques et des dessins d’Ernest Pignon-Ernest que j’avais découvert il y a quelques années. Et puis, l’artiste a créé une autre oeuvre, sur Pasolini. Alors je me suis dit que j’allais parler des deux, mais je ne voyais pas au début de réelle relation si ce n’était le trait de l’artiste. Je pensais même que les sujets allaient s’entrechoquer. Alors j’ai lu, j’ai écouté une émission de radio sur Pasolini, je me suis rappelé l’exposition que j’avais vue à la cinémathèque de Paris. Un lien évident se tissait entre elles et lui, le corps supplicié. Malgré tout, j’ai laissé l’article dans un coin de brouillon, jusqu’à il y a quelques heures, l’intérêt de ‘quatre’ d’entre vous me l’a fait rouvrir, retravailler un peu et enfin partager.

« ce serait miracle ou damnation si tu avais un corps » « une pure volupté » Des corps déchirés par des feux chavirants. Perdre la forme de son corps à la folie. Elles sont si belles les extasiées d’Ernest Pignon-Ernest et font si peur à voir dans les mots qui les décrivent. D’où leur vient cette beauté si ce n’est de l’amour de l’artiste, si bien accompagné des mots du poète André Velter :duoPignon-Ernest

« Nous vous saluons, ô combien tendrement,

Pour la part de ciel qui vous est passée sous la peau,

Pour la terre qui vous fut de peu de réalité

Alors que vous étiez en charge d’un réel infiniment mêlé d’apocalypse et de miel, »

Alors voilà, ce sont deux oeuvres d’Ernest Pignon-Ernest, street artiste qui colle la plupart du temps ses oeuvres dessinées sur les murs de nos villes. En octobre 2010, je visitais son exposition, Extases, au musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis, où étaient présentées les dessins, les ébauches sur grands formats ainsi que dans l’ancienne chapelle des Carmélites où l’oeuvre finie, totale, se dressait, papier marouflé sur des plaques d’aluminium posées sur un sol sombre comme un miroir où les mystiques reflétées touchaient la profondeur avant de s’élancer vers le ciel. Et cette vue m’avait prise à la gorge, tant la beauté miroitante m’imprégnaient d’émotions alliant magnificence et défiguration. L’exposition mettaient en scène l’extase de huit femmes mystiques ainsi dévoilées dans les positions extatiques, à moitié dénudée, offerte à l’incommensurable volonté de leurs âmes en ascension. L’année dernière est paru le livre de cette exposition, Pour l’amour de l’amour, qui fut créée en Avignon. Partant d’une interrogation sur l’extase, d’une fascination, d’un questionnement sur la représentation des corps qui tendent vers la désincarnation, Pignon-Ernest s’est attaché à représenter les soupirs, les cris de ces expériences ineffables. Sensuels et charnels, ces portraits ont été réalisés à partir d’écrits de mystiques. La danseuse Bernice Coppieters en inspira l’expression.

DSC03961Pasgp« Je paye un prix pour la vie que je mène. Je suis comme quelqu’un qui va descendre aux enfers. Mais quand je reviendrai, si je reviens, j’aurai vu d’autres choses, tant d’autres choses, plus loin que l’horizon. » Pier Paolo Pasolini, entretien donné à Furio Colombo en novembre 1975, quelques heures avant son assassinat.

Le travail récent de l’artiste sur Pier Paolo Pasolini, je l’ai vu sur les murs de la galerie Openspace non loin du canal Saint-Martin que je venais de photographier vidé de ses eaux et dont l’article traine encore entre les murs virtuels de ce blog. L’exposition était intitulée ‘Si je reviens’. Il s’agit d’un dessin représentant Pasolini portant le corps de Pasolini mort. Corps méchamment supplicié. Ces images furent collées dans les lieux que le poète-scénariste-réalisateur fréquenta en Italie.

Le corps absolument, une matière que le talent de l’artiste exalte.

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N’ayant pas pu prendre de photo d’ensemble à Saint-Denis, pas assez de recul, trop de monde, j’ai trouvé celle-ci sur le blog de Midi Libre, assez représentative de ce que dégage cette oeuvre.

 

Je vous rappelle qu’une page rassemble tous les liens sur les 48 articles d’expositions que vous trouverez sur ce blog.

Dans l’atelier

Sous titrée L’artiste photographié, d’Ingres à Jeff Koons, Dans l’atelier est une exposition indispensable pour qui veut regarder dans la lucarne des ateliers dévoilés des artistes. Le photographe est parfois l’arroseur arrosé, car s’il pénètre dans l’intimité des peintres ou sculpteurs, il est lui aussi objet de curiosité pour d’autres photographes. Du tirage sur papier albuminé pour les plus anciennes, aux gelatino-argentique ou encore à jet d’encre pour les dernières, on prend plaisir à passer d’une époque à une autre, à se laisser aller et venir à travers les méandres temporels, quelle bonne idée de n’avoir suivi aucun ordre chronologique ! Il est toujours aussi surprenant et agréable d’entrer dans le relief d’anciennes images par le biais des appareils stéréoscopiques, se laisser frôler par les histoires qui se développent alors dans nos têtes de voyeur éphémère. Combien de regards avant nous se sont repus de ces images parfois coquines ?

Il y a tant à voir, le parcours est foisonnant, plaisant, excitant, une exposition caverne d’Ali Baba. Je félicite et remercie les commissaires d’expositions, Delphine Desveaux, directrice des collections Roger-Viollet, Susana Gallego Cuesta, conservatrice de la collection photographique du Petit Palais et Françoise Reynaud, conservatrice en charge des collections photographiques du musée Carnavalet, trois femmes qui ont su donner un rythme et la forme qui convenait à une exposition qui se visite jusqu’au bout avec un vif intérêt. Je n’ai qu’une envie, y retourner, je pense que chaque visite peut se multiplier, je suis certaine qu’il y aura toujours à découvrir jusqu’au 17 juillet 2016.

Alors ne croyez pas avoir tout vu en visionnant mon album si dessous, il n’est que le reflet de ce que j’ai voulu rapporter avec moi lors de cette visite grisante.

 

Dans l’atelier – L’artiste photographié d’Ingres à Jeff Koons, jusqu’au juillet 2016, au Petit Palais à Paris (je signale au passage un salon de thé qui peut s’avérer fort agréable en terrasse dans la cours intérieur du musée)

(Et comme dans la blogosphère il n’y a rien de plus gonflant qu’un faux like, je compte sur vous pour ne cliquer sur « aime » que si vous avez lu/vu et aimé l’article comme je le fais moi-même sur les blogs que je visite. Pour résumer, il ne sera fait aucun échange de like. Merci)

Ceramix Maison Rouge, l’autre regard

ceramix0416-6061entreeChaque fois que je vais faire un tour à la librairie de Beaubourg, je prends plaisir à feuilleter la revue de la céramique et du verre, magazine un peu cher que je me contente de regarder sur place. Je ne connais rien aux techniques de céramiques, je sais à peu près qu’il s’agit de productions en terre qu’on met à cuire. On y trouve des petites merveilles de création, alors évidemment, je n’allais pas passer à côté de l’exposition CERAMIX à la Maison Rouge. Ce dimanche, notre attention était attirée par les marathoniens qui couraient serrés de l’autre côté du canal. Quand je me suis trouvée devant l’immobilité de la façade de la Maison Rouge j’ai cru tout d’abord qu’elle était fermée, les vitres étant d’habitude transparentes. Heureusement, les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes à notre approche. Cette exposition à la Maison Rouge ne présente qu’une des deux parties de CERAMIX. L’autre étant à Sèvres, il y a peu de chance que je m’y rende, pourtant en lisant le livret explicatif commun aux deux musées, je ne peux que regretter de ne pas voir l’autre partie.

Le plus spectaculaire de cette exposition, c’est l’invasion de blattes énormes et réalistes qui s’infiltrent jusque dans le sous-sol, cette oeuvre de l’artiste iranienne Bita Fayyazi provoqua un certain tumulte lorsqu’elle fut présentée lors de la biennale de la céramique à Téhéran en 1998. Personnellementceramix0416-5971 je suis partagée entre frisson et sourire… on a l’impression que l’oeuvre gigote, l’effet est excellent (pour la petite histoire, je lis dans le fascicule donné à l’entrée du musée que « chaque personne visitant l’atelier de l’artiste a été invitée à réaliser un insecte à partir des six moules qu’elle avait conçus ». J’aurais bien aimé faire mon cafard.

Je fus séduite par les magnifiques maquettes d’architecture de Raoul Dufy, très colorées. Le parcours de l’expo propose des sculptures abstraites, des WC qualifiés de « céramique suprême » non sans  allusions à la Fontaine de Marcel Duchamp, des amas de formes molles aux références sexuelles, du grotesque et puis un très beau sac qui imite parfaitement le cuir.

J’ai beaucoup aimé les sculptures d’Elsa Sahal (fontaine, acrobate, Justine, …), des corps, des formes à plusieurs sens, des sexes, des fesses, des seins, qui semblent se promener librement dans l’espace. Et puis, oui, cette fontaine sexuée qui parait posée sur deux piliers de corail (ce pourraient être aussi deux bouchots comme on peut en voir en Normandie ou Picardie) sur lesquelles sont venus s’accrocher d’étranges animalcules et autres objets inattendus. M’ont amusées aussi les curieuses figurines de Jessica Harrison qu’elle achète dans les brocantes afin de leur faire subir d’étranges et lugubres transformations (oui, c’est carrément horrible).

DSC05984Pour la suite de l’exposition, suivez le clic de souris qui vous emporte de façon magique sur l’article du blog de Francis, Regard sur des visages.

Vous pouvez visionner ici le film Paso Doble dans lequel le chorégraphe Josef Nadj et le peintre Miquel Barcelo créent sur scène une oeuvre  éphémère d’argile, (film visible dans le sous-sol de La Maison Rouge).

CERAMIX à la Maison Rouge, jusqu’au 5 juin 2016

CERAMIX à la Cité de la Céramique à Sèvres, jusqu’au 12 juin 2016

Art Paris Art Fair 2016

ArtFair0316-5881ambAu Grand Palais, Art Paris Art Fair est une sorte de petite Fiac, c’est-à-dire, une entrée chère pour avoir le droit de visiter des galeries et acheter des oeuvres si vous en avez les moyens. A défaut d’oeuvre d’art, j’vous ai ramené des photos bonnes comme des bonbons, sucrées, acidulées, fondantes, alléchantes, poétiques, colorées, menthe-réglisse, etc. Des choses m’ont plu, d’autres m’ont laissée indifférente, certaines m’ont fait sourire, quelques unes m’ont surprise emballée enthousiasmée agitée bocalisée. J’ai même causé avec deux jeunes galeristes très sympa d’un artiste que je connais et dont ils présentaient une sculpture en bois modèle réduit de ce qu’il expose d’habitude en parpaings et grand format, ils ont voulu que je mette un petit mot dans un cahier, comme ça à froid… et même si les deux stylos qu’ils m’ont passés pour écrire étaient tout aussi gelés que mon imagination et l’air ambiant, les rires et sourires que nous avons échangé m’ont laissé un souvenir chaleureux.

L’album de photos ci-dessous présente surtout les oeuvres qui ont attiré mon attention, ça m’est toujours un plaisir de retrouver des noms d’artistes que j’apprécie comme Yayoi Kusama ou Maria Helena Vieira da Silva (mais quand lui consacrera-t-on une rétrospective à Paris ? hého les curators ou autres directeurs de musées d’art moderne (je vois bien une expo au MAM ou à Beaubourg), des années que j’espère voir une ribambelle de ses tableaux en vrai). Et de magnifiques et sensuels dessins de l’excellent Manara – je me suis toujours régalé les jonctions neuronales avec la nudité nonchalante de ses héroïnes, un vrai déclic pour pénétrer nos rêves, ‘ce pas ?

Contre les Erinyes

0316arbreCharitesQuand j’ai vu cet arbre dimanche dernier, j’ai murmuré « Les trois Grâces ». J’avais l’impression d’une danse immortalisée dans un temps lointain. Les Charites tiennent leur racine du grec et désignent la joie vivante. Elles sont au nombre de trois et sont à l’opposée des Erinyes (Furies, chez les Romains), divinités de la haine et de la vengeance.

Euphrosyne (la joie de l’âme) représente l’allégresse, Thalie (la verdoyante) représente l’abondance, Aglaia (la brillante) la plus jeune représente la beauté. Elles sont la vie intense.
Elles furent d’abord représentées comme des déesses, vêtues et voilées, puis nues exécutant une danse en se tenant par la main. C’est ainsi que j’ai eu leur nom sur le bout de mes lèvres lorsque j’ai vu cet arbre.

En cliquant sur le dessin ci-dessous, vous verrez la photo de l’arbre bien plus explicite en matière de grâce que mon dessin, surtout quand on compare les deux, ce pourquoi je ne les ai pas mis sur la même page – je pourrais dire que j’ai passé quelques heures sur ce dessin mais l’arbre me répondrait qu’il n’a pas poussé en un jour. Alors je me tais.

Encore un mot : lorsque je croquais cet arbre, j’avais davantage l’impression d’écrire un langage intime à la signification cachée que de faire un dessin. C’est cette écriture à laquelle je voudrais me consacrer dorénavant.

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Faire la vie

Ils s’aimèrent et eurent beaucoup d’enfants… Je n’avais pas l’intention de faire un article en ce premier jour de printemps mais en visitant celui très matinal du blog de malyloup qui sait si bien Observer la vie, je me suis rappelée que j’avais dans mes archives quelques photos de canards de barbarie en pleine action de création printanière (photos prises aux étangs de Commelles).

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Comme un rêve secret

« Il y a dans mon coeur une forêt inoubliable où monsieur rossignol chante avec ses amis… » qu’est-ce que je l’ai écoutée et chantée cette chanson quand j’étais grande comme trois pommes, le narrateur de l’histoire c’était Jean Rochefort, je n’ai jamais oublié… c’était il y a très longtemps mais aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir rejoint la petite histoire du livre. Est-ce ce qu’on appellerait un rêve ? un rêve secret, alors, parce que je ne crois pas avoir jamais eu de rêve à réaliser. Je prends les choses comme elles viennent, mais la vie me les offre parfois. Là, je crois qu’elle a fait fort.

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nettoyage de printemps

 

mon jardin (presque) idéal... connaissez-vous le crachat de lune ?
mon jardin (presque) idéal… connaissez-vous le crachat de lune ?

 

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la Centaure bicéphale, majestueuse, vous ne trouvez pas ?

Anselm Kiefer, une rencontre enivrante

0316Kiefer5322« L’art est comme la prière, une main tendue dans l’obscurité, qui veut saisir une part de grâce pour se muer en une main qui donne. » Franz Kafka

C’était hier soir (10 mars) au Centre Pompidou, une rencontre avec Anselm Kiefer. Je suis arrivée à 18h15 et la file d’attente était déjà bien conséquente. La rencontre avait lieu à 19h dans la grande salle du sous-sol (la dernière photo vous donne une idée de la salle). La surprise (bonne et même très bonne parce que j’aime les écrits accessibles de cet homme érudit) fut que l’un des intervenants était Marc Alain Ouaknin (Lire aux éclats, C’est pour ça qu’on aime les libellules, Bibliothérapie). Nous avions donc deux érudits sur scène, l’un catholique, l’autre juif, cela a son importance. Je dois dire que la présence du troisième homme, le médiateur, a été très vite oubliée. Celui-ci 0316Kiefer5334a fait une longue (et assommante) présentation de l’artiste. En avions-nous besoin ? A voir les têtes de MM Kiefer et Ouaknin, cela présageait d’une heure trente d’extrême sériosité. Il faut dire  que l’oeuvre d’Anselm Kiefer est assez hermétique et que j’étais loin, très loin d’imaginer ce que j’allais entendre, vivre et ressentir pendant cette conversation.

Je crois que je n’ai pas autant ri à une conférence depuis que j’ai été écouter André Brahic nous parler du système solaire en 2000 dans le cadre de l’Université de tous les savoirs, en l’école des Arts et Métiers, conférence que vous pouvez retrouver ici mais qui n’a rien à voir avec le sujet d’aujourd’hui.

Nous avons donc en face de nous deux bonhommes passionnés et passionnants, qui savent jouer de leur passion.

Anselm Kiefer se voit comme un mauvais peintre dont il manque la légèreté dans la création artistique. C’est vrai qu’on ne peut pas dire qu’il fasse dans le léger. Et le débat s’annonçait lui aussi loin d’être léger « Il est très difficile de parler de l’oeuvre d’Anselm Kiefer, tellement riche qu’on peut l’interpréter infiniment », mais voilà M. A. Ouaknin0316Kiefer5337 qui nous livre une longue citation d’Henry Bauchau (dont je ne conseillerai jamais assez la lecture – d’Antigone à L’enfant bleu en passant par… tous ses romans). Là, déjà, je m’installe dans les mots, et tant mieux, parce que les mots, il allait en être question tout au long de ce débat.

Du passé lourd de l’Allemagne à la philosophie menant tout naturellement à la cosmologie, à la Kabbale, aux mythes, Kiefer fouille dans les livres, dans l’histoire. Le livre qui étend toujours plus loin la connaissance en optant pour le questionnement permanent, l’ouverture sans frontière. Et ce questionnement de ces deux homm0316Kiefer5348es a créé devant nous une sorte de maelström de savoir dans lequel le public pouvait s’engouffrer avec ivresse par la porte de l’humour. Je comprenais tout et tout m’échappait dans la minute qui suivait, mais j’en garderai quelques séquelles précieuses. Il fut question de plasticité psychique, de perspectives, de frontières (que Kiefer déteste), et d’écriture, puisque celle-ci est partout présente dans l’oeuvre d’Anselm Kiefer.  Ouaknin lui parle des mots qu’il place dans ses tableaux, dans les sillons de la terre, la terre avale les mots… et Kiefer de rétorquer que les lettres vont se mélanger sous la terre et il en ressortira d’autres mots à la prochaine récolte. L’histoire du Golem, évidemment est évoquée. Et moi, ça me donne des frissons d’entendre et de percevoir en moi leurs mots labourer mon pauvre savoir et y faire naitre une infinité de perspectives.  Ouaknin explique à Kiefer la signification de ce qu’il fait dans ses tableaux, à partir de là, les voilà partis tous les deux dans une sorte de ping pong à bâtons rompus. Le peintre avoue doucement à l’autre : « Il ne faut pas trop parler de la Kabbale, (étonnement de Ouaknin), tu es tellement érudit que tu m’éclipses. » Ce à quoi Ouaknin répond : « Chez vous (Kiefer tutoie, Ouaknin vouvoie), il y a une Kabbale murmurée.  » oooooh, nous filons dans la traduction du mot « murmuré » et dans ses interprétations. Très vite l’un commence une phrase que l’autre termine. C’est excellent !AK-beaub1215-1850

De l’interprétation. Voilà, le mot qui nous fait entrer dans le monde de l’anagramme. Kiefer met des anges et des serpents dans ses tableaux (comme dans Seraphim où on voit l’échelle de Jacob), le mot seraphim est le même en hébreu pour ange et serpent (de là vient une conversation sur un boa, le petit prince, la phobie des serpents, le beau A dessiné à l’école, un retour à la lettre donc au mot). Seraphim, donc, dont on intervertit les lettres (ah ces anagrammes jubilatoires !) et qui devient Seph0316Kiefer5341arim qui signifie Livre… la boucle n’arrête pas de se boucler. Et l’oeuvre de Kiefer est pleine de ces anagrammes.  Replongez-vous dans ses tableaux, dans leurs sillons, dans les labours de la pensée… la votre en retour, n’oubliez pas que les oeuvres de Kiefer vous regardent autant que vous les regardez…  Ouaknin à Kiefer : « Le murmure de la Kabbale, la langue que vous coupez en morceau. »

Nous arrivons à la poésie, principalement celle de Paul Celan, Ouaknin propose à l’artiste un poème de Celan « oh, c’est bien que tu proposes celui-là, je n’ai jamais compris, tu vas m’expliquer »… Les deux hommes sont partis dans le jeu de leur passion et ne semblent absolument pas être conscients du temps qui passe. Pourtant il passe et le troisième homme sort de sa réserve et leur dit brusquement qu’il faut finir et passer aux questions. … Un homme demande ce que signifie les lettres en haut d’une toile qui nous a été montrée au début de la rencontre. On retrouve l’image dans l’ordinateur. Kiefer ne comprend pas, il s’approche pour mieux voir, et s’exclame interloqué : « Mais ce n’est pas de moi ces lettres » Il regarde encore… « Non, ce n’est pas de moi », il éclate de rire et dit « C’est le Pompidou qui a ajouté, ça ! Ce n’est pas moi ! » Sur ce mystère enjoué, je me lève, il est déjà tard, je dois malheureusement m’éclipser pour regagner ma banlieue qui craint un peu le soir. En arrivant en haut des marches, je jette un dernier regard à la salle, allez, je ressors mon appareil photo pour une dernière… dans le RER, je repense avec bonheur à tout ce que je viens d’entendre, de voir… monsieur Kiefer, je vous aime toujours autant.

0316Kiefer5350

« Etre libre, c’est garder une interrogation devant le monde et être capable de voir en lui, à chaque fois, l’aube qui recommence. «  Marc-Alain Ouaknin, C’est pour cela qu’on aime les libellules ((points essai).

Vous pouvez retrouvez les articles de ce blog concernant la rétrospective Anselm Kiefer au Centre Pompidou et à la BNF (les deux dernières étaient terminées, vous avez jusqu’au 15 avril pour visiter la première :

Anselm Kiefer, une rétrospective – Centre Pompidou (novembre 2015)

Anselm Kiefer – plomb et images en déroulés (Centre Pompidou – novembre 2015)

Anselm Kiefer – L’alchimie du livre (BNF – novembre 2015)

 

Je vous rappelle que vous trouverez la liste de tous mes articles concernant les expositions que j’ai vues sur la page Les expositions au fil des mois

Le bruit des gens autour…

Si je me sers du titre de ce film de Diastème « Le bruit des gens autour », que j’ai vu du côté de 2008, c’est que je l’ai tellement aimé ce film, qu’il continue à me parler, un peu comme un ami, chaque fois que du monde entre dans mon champ d’émotion. J’aurais aimé du coup aller en Avignon pendant le festival, mais… mais ce n’est pas le sujet, il suffit simplement que ce film ait changé un peu ma vision des choses. Et combien j’aime qu’on change les choses en moi. Du vide, je suis passée au plein. Vous allez comprendre où je veux en venir… les gens… personnes… dans l’image, dans l’autour, dans le bruit, dans la vie… la lumière… en art contemporain, l’homme est une oeuvre d’art comme les autres, enfin de mon point de vue…

Ce que j’ai vu de Gérard Fromanger à Beaubourg (Centre Pompidou), ce jeudi soir (juste après le fou rire de l’article précédent) ce sont les silhouettes, je ne connaissais que vaguement et j’ai beaucoup aimé, l’expo est au quatrième, une installation spéciale dans les collections d’art moderne. Je ne comptais pas spécialement faire un article dessus, mais en regardant les photos que j’ai prises au Palais de Tokyo quelques heures plus tard où je ne voulais attraper que l’ambiance du vernissage, donc remplir ma carte mémoire davantage de gens que d’oeuvres, j’y ai vu un lien qui pour moi m’apparut comme évident.

18h30 – Gérard Fromanger au Centre Pompidou :

 

22h – vernissage au Palais de Tokyo (le 18 février 2016) :

Ce n’est jamais du bruit pour rien, du moins, j’espère.

Insomnie logorrhéique

J’ai commencé à faire de l’haïku sur image il y a quelques jours, n’ayant pas vraiment d’inspiration, j’ai laissé reposer. Et puis, cette nuit, le sommeil terrassé par un très vulgaire rhume, voilà que les mots se mettent à tourner, et ils parlent, ils contestent, il me lancent des souvenirs que je veux ignorer. On pourrait presque s’écrire une histoire, une cage un lit une femme un homme… stop ! mes délires sont un peu glauques parfois quand je suis en manque de souffle. J’allume, et je vois trois petits mots qui me sortent de la peau, ils me tirent, « viens on va s’amuser », je veux dormir, moi. Ne jamais céder aux mots, ils ne savent pas s’arrêter. J’essaie de m’endormir, kss kss, hein ? d’accord je note, pas de papier, un livre fera l’affaire, j’éteins, tss tss blabla, ça cause, ça n’arrête pas de causer… j’allume, je cherche mon crayon, je corrige, je tousse, j’enfièvre, je trépense… le matin finira par arriver… quelques photos déjà prises et d’autres fraiches du matin, mots et images trouvent un arrangement. Je partage et je m’en vais remettre mes idées à l’endroit. Vous me direz ?

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Art urbain, vernissage à la galerie Le Lavo//matik

0116SA4284afficheC’était hier, samedi 24 janvier, à la galerie d’arts urbains Le lavo//matik, dans le 13ème arrondissement de Paris, par temps froid mais sans pluie, des amis nous emmenaient à un vernissage. Il s’agissait d’artistes pochoiristes du collectif WCA (working class artist). Artiste Ouvrier, dont j’ai déjà parlé sur ce blog, sur cette page, est arrivé le premier. Il est le créateur de la double découpe polychrome, technique très précise qui permet de n’utiliser qu’un ou deux pochoirs pour obtenir un dessin de multiples couleurs, si j’ai bien compris.

Dès l’entrée la galerie m’étonne par son côté touffue et bien rangée, nous sommes accueillis avec le sourire, ce qui réchauffe du froid extérieur. Je demande si je peux prendre des photos, ce qui m’est très gentiment accordé, et je me concentre sur une multiple visites des lieux qui me révèlent toujours des choses que je ne vois pas d’un premier regard.

L’épisode de la petite boîte ou comment je repars avec une oeuvre d’art. Mes amis décident de m’offrir une boîte (contenant un jeu de cartes), celle-ci passera entre les mains des trois artistes WCA présents : Artiste Ouvrier, Obi Hood et Adey. Chacun leur tour ils vont me la dédicacer, laissant ici quelques mots, là quelques traces graphiques, et sur le dos et le devant de la boîte, Artiste Ouvrier et Adey vont me la décorer à l’aide de leurs pochoirs. Merci, merci. Vous pouvez voir dans l’album ci-dessous les étapes de ces moments dont je ne rate rien, du choix des pochoirs à la signature en passant par le jeu de l’aérosol.

Cliquez sur une photo pour entrer dans l’album :

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Museum Live

fontaine4000C’était le 14 janvier au Centre Pompidou, une invitation à jouer la vie parmi les oeuvres du musée d’art moderne au 5ème étage du paquebot. J’étais un peu en avance alors je me suis d’abord égarée dans les coursives pour découvrir le Cuba d’Agnès Varda* dans la galerie des photographies au sous-sol. De milliers de photographies prises en 1962, Agnès Varda en a fait un film d’une trentaine de minutes intitulé « Salut les Cubains », elle y est la voix off en compagnie de Michel Piccoli. Ces images prises en rafale mises bout à bout s’animent sur l’écran et me font penser à du gif animé avant l’heure.

Après avoir retiré ma contremarque pour le Museum Live qui doit faire la part belle à la performance, je me suis hissée sur le haut mât afin d’observer le mouvement dans le hall. Bientôt 19h, le musée est tranquille, extérieur nuit, le monde semble s’apaiser. J’aime les lumières des musées, leur tons feutrés à certaines heures, et puis ce hall m’est comme un univers intime.

Abandonnant mon point de vigie, je me dirige vers les grands tubes élévateurs transparents et j’entre dans les coulisses du musée. J’y survole l’espace que je connais déjà un peu, repérant les numéros des salles où auront lieux les performances. Certains bancs sont déjà fort occupés, je passe, repasse, croise les mêmes regards, je salue certaines oeuvres, en découvre de nouvelles, je connais mieux l’étage du dessous qui hébergent davantage les collections contemporaines. Ici, c’est l’étage du XXème siècle, Picasso, Picabia, Duchamp, Breton, Chagall, Léger, Mondrian, etc etc. Dans certaines salles il y a foule, bruits, flashs, discours, dans d’autres les oeuvres se reposent, attirent à elles quelques visiteurs curieux. Subitement, les « modèles vivants » arrivent, figures sorties des tableaux, elles prennent la pose durant deux heures, changement chronométré toutes les cinq minutes. Nombreux sont les carnets de croquis qui vont se noircir ou se colorer au fil des heures. Je fais partie de ceux qui ne s’attachent à rien, veulent tout voir, tout entendre, tout capter, les oeuvres, la musique, les dessinateurs appliqués, quelques mots ici et là sur la peinture de Delaunay, sur les collections d’André Breton. Je m’applique à peser, prendre la température, ausculter les lieux, l’ambiance. Je photographie, j’enregistre des sons,SC4130 parfois les deux à la fois avec deux appareils différents, jonglant un peu maladroitement avec deux ou trois mains. Les pieds en bascule, les yeux errants un peu verdâtres, le corps étiré, le teint blafard, la bouche au bord du smile, j’entends le brouhaha de certains, la concentration des autres, le piano qui s’accorde sous les doigts crocheteux de la belle pianiste, les visages qui passent et repassent, toujours les mêmes, tout comme les oeuvres, à peine étonnées de ce désordre. Etre oeuvre est un art. A l’heure de la lecture des poèmes, il faut en choisir un, on ne peut être partout à la fois, c’est une affaire sérieuse, ce sera La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, de Blaise Cendrars, une lecture collective, doublée par quelques notes de contrebasse. Trente-cinq minutes d’attention face aux lecteurs qui s’installent dans le texte au fil du trajet, des mots qui restent un peu plus longtemps que les autres entre les deux oreilles, les feuillets qui s’envolent, chutent, se récupèrent. Je retiendrai « Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre ? », quelques mots répétés venant de derrière le monde qui s’est agglutiné autour des voix sous le micro. Applaudissements.

Montmartre, je le vois en sortant, représenté, illuminé par le Sacré Coeur qui s’échappe dans le ciel. D’ici, nous n’en sommes pas bien loin. Un vol d’oiseau à peine. Allez-vous vous envoler, monsieur ? J’ai suivi un homme sur une coursive extérieur. Il va au plus loin et pose ses affaires sur le pont. « Allez vous vous envoler, Monsieur ? » Il sort un appareil photo et plonge jusqu’à la lune en croissant entre la tour Eiffel et la tour Montparnasse. Nos prises de vue se croisent, sans un son.

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0116MusL4142fontStraJe marche dans la nuit, il me faut rejoindre le métro, la fontaine Stravinsky est au repos, doucement vidée de ses eaux, la place m’est pleine de souvenirs, tant de choses ici, de rendez-vous manqués à des éclats de rire, des fantômes d’années qui pourraient défilés si je leur demandais de venir me hanter, mais je ne sais regarder en arrière sans perdre l’équilibre, alors je marche droit devant, je pourrais bien me diluer dans quelques pas de danse, je souris à ces ombres qui me tirent à elles, je marche et j’aime la nuit au froid qui la déshabille de sa vie tumultueuse.

Je voudrais me perdre un peu ici que je ne le pourrais, ces rues je les connais, je les enveloppe de mon désir d’y être seule, et j’imagine dans le désert du soir que cette rue pourrait se travestir en celles des forfaits de Jack the Ripper… allons Whitechapel était bien moins éclairé, bien plus glauque, et puis la bête ne s’en prenait qu’à… ton ventre en vaut bien un autre s’amusent à murmurer les chants intérieurs auxquels je réponds que j’ai une arme infaillible, mon appareil photo, il décuple mes forces, annihile les peurs, et puis, faut dire que j’y suis bien dans ces rus de Paris silencieux, clapotant de la semelle, bruitant mes pas en résonance sur les bord de la nuit tombée, seule… seule… je pourrais faire durer l’instant éternellement et convoquer ici toutes les histoires de nuit.

0116MusL4147rue

  • Ceux que ça intéressent, le Cuba de Varda, exposition à la galerie de photographies du Centre Pompidou, est en entrée libre jusqu’au 1er février 2016.

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