On vous dit Buenos Aires, là, tout de suite, qu’est-ce qui vous vient en tête ? D’emblée, je répondrais Borges qui fut (et reste) un de mes auteurs préférés. Si je dis Borges, je pense aussitôt à Alberto Manguel, ses yeux de lecture, devenu un passeur passionné de livres qui nous donne de captivants essais. Ensuite ou en même temps je pense au délicieux accent de Miguel Benasayag (psychanalyste), dont j’écoutais les interventions un tantinet provocantes le matin sur France Culture il y a quelques années (avant qu’il soit viré pour excès de liberté d’expression). On me dit Buenos Aires, je repense forcément aux deux excellents films qui m’ont marquée à vie (vus à l’époque où je faisais une boulimie de cinéma), de Fernando E. Solanas, La dignité d’un peuple et Mémoire d’un saccage et qui m’en apprirent tant sur l’Argentine, la dictature, le sens de l’humanité.

Aujourd’hui, Buenos Aires, c’est à la Maison Rouge (boulevard de la Bastille, à Paris) qu’on en parle. My Buenos Aires fait suite aux deux précédentes expositions My Winnipeg et My Joburg (sur Johannesburg). 65 artistes de quatre générations de la scène artistique contemporaine argentine exposent une centaine d’oeuvres. J’ai parcouru cette exposition avec grand plaisir. Pas de photos à vous montrer puisqu’elles sont interdites, alors je vais essayer de partager quelques impressions avec de simples mots.

Le parcours s’ouvre sur le grand pan de mur de l’entrée par une sorte de fresque composée de photos, d’écrits, de livres posés sur de petits étagères ou suspendus par un cordon. Plus loin, des tableaux sur palissades ou capot de voiture, quelques sculptures, des photos, des vidéos. L’une d’elles capte l’attention, on y voit le ralenti d’une précipitation d’hommes et de femmes se ruant sur un entassement de nourriture déversée au sol. Deux hommes armés, en uniforme, marchent sans prêter attention à la scène qui malgré le ralenti porte une violence intrasèque. Je m’échappe devant ces matraques et ce chien s’acharnant sur le pantalon d’un homme à terre. Noir. Couloir. J’entends la pluie légère, l’orage qui gronde, il pleut à l’intérieur d’une fenêtre. J’avance dans la grande salle jalonnée de sculptures cachées, je glisse mon museau à l’intérieur des murs comme si je regardais par le trou d’une serrure. Ma curiosité s’excite, je passe d’un trou à l’autre. Ici encore des dessins, des peintures, des sculptures, des photographies. Une pièce ouverte, on entre chez quelqu’un d’absent, la vaisselle fissurée est dans l’évier, les meubles ont souffert et sont rafistolés. Plus loin. Portrait de l’artiste en jeune écrivain, un grand tableau peint très coloré dans lequel je m’égare, l’homme travaille à son ordinateur au milieu des livres éparpillés dans toute la pièce. Je me décolle de tous ses livres et je regarde une petite vidéo montrant une jeune fille qui cherche patiemment le meilleur endroit pour se cacher, derrière un fauteuil, derrière une porte, sous une table, dans une armoire. C’est un projet ambitieux.

Et puis me voilà devant une cabane de bois sombre. La isla (l’île) d’Eduardo Basualdo. On y pénètre en montant un escalier. Une personne à la fois. Je vois un homme entrer. « Ne trichez pas », me dit le gardien. Tricher ? Il y a quelque chose à découvrir alors ? Un sourire vaut une réponse. L’homme ressort par la même porte. Il n’a pas trouvé, veut y retourner. Sa femme prend sa place. J’entends grincer, j’entends marcher. Et puis une cloche s’active. « Allez-y, me dit le gardien. Bon courage ». Ouaip, je me fais un plaisir d’entrer. Il fait très obscur là-dedans. Je tâtonne, je cafouille. Je suis nulle. Je trouve. J’avance. C’est jouissif. Je sors de l’autre côté. « J’adore », je dis au gardien. Sûr que j’y retourne une prochaine fois.

L’histoire de cette maison : « Eduardo Basualdo a créé avec ses congénères une performance où le suspens et le secret étaient consécutifs de l’oeuvre. Le spectateur se rendait à un rendez-vous fixé au coin d’une rue de Buenos Aires. Un inconnu sorti de la nuit l’emmenait alors dans une maison elle aussi inconnue. Avec les années, cette maison devint une légende dans le monde de l’art argentin. Que s’y était-il passé ? Seuls ceux qui s’y sont rendus le savent, et nul d’entre eux n’en a encore soufflé mot. »

Difficile de me concentrer sur le reste ensuite. Pourtant une maquette d’une bibliothèque s’écroulant attire mon attention, les livres volent, d’autres sont déjà écrasés sur le sol, quelques uns sont encore rescapés sur les étagères penchées. A côté, il y a un échafaudage bringuebalant, « monte dessus », me dit-on. Au bout, les jambes tremblotent, on se cramponne devant le panorama de la salle du dessous. Je passe vite dans cette salle sans trop faire attention, mes yeux ont pourtant accroché un pantin noirci… J’avance. Du plâtre sur le sol, des masques blanchâtres, des petites salles, je me souviens d’un lit dont les pieds sont montés sur des livres, des objets, je me souviens d’un film, oh oui, ce film, Trailer, je vois la fin, je recommence du début, une femme construit son double le temps de sa grossesse. Contre la solitude, contre la peur d’accoucher seule. Neuf mois pour mettre au monde une présence. Puis, l’enfant est là, le double ne sert plus… La musique accompagne bien ce petit film dont l’atmosphère mystérieuse est tant empreinte de solitude.

Voilà, je ne connaissais aucun des artistes exposés. Je pense y retourner…

L’exposition se termine le 20 septembre 2015. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site de La Maison Rouge.

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